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Lettre à monsieur ACCOYER
Monsieur ACCOYER.
« La réforme des retraites méritait mieux qu'une bataille d'obstruction. » écrivez-vous (Le Monde/ 18 septembre). Qu’il soit permis à un citoyen ordinaire de réagir à votre « point de vue ».
Vous dressez du fonctionnement de l’Assemblée - d’avant votre réforme ( car, maintenant, dites-vous, le débat parlementaire est « mieux organisé » et « revalorisé » … et même « fructueux » … ??? ) un tableau digne du Café du commerce.
Quelque chose comme un théâtre ( le « théâtre » de « jeux politiciens » où des polichinelles tirent les « ficelles » de la procédure et jouent à des « jeux ridicules ») … ou comme un champ de batailles ( « Il a ainsi fallu "batailler" durant plusieurs semaines pour réformer l'assurance-maladie en 2004 ou les retraites - déjà ! - en 2003. ») où de mauvais perdant se livrent à de « petites manœuvres », qui ne sont que « stratégies dilatoires » faisant « primer la " tactique politicienne" sur les vrais débats de fond ».
Tout cela dans le but d’« entraver », de « paralyser » le fonctionnement de l’Assemblée nationale et, par là-même, d’« empêcher des réformes voulues par la majorité ».
D’où il « ressort » que nous sommes ( pardon, que nous étions !) face à une institution parlementaire « exsangue », dites-vous – ce qui, dictionnaire à l’appui, veut dire : « qui a perdu beaucoup de sang »/ « très pâle »/ « vidé de sa substance, sans force » !
Quel tableau ! Ceci étant, vous n’êtes pas le premier à le faire !
Mais je voudrais vous poser une question : si le fonctionnement de l’Assemblée nationale était si « dévoyé », « dévalorisé » que cela, comment ladite Assemblée a-t-elle pu « tenir » jusqu’à nous ? (La constatation du déclin des assemblées est aujourd'hui un thème banal de la littérature politique" écrivait le professeur G.Burdeau dans les années 80 ; « Et pourtant, çà tient ! » ajoutait-il.)
De tels discours catastrophistes ne disent qu’un aspect de la réalité. L’Assemblée, c’est Dieu et la guenon !
« La guenon » … c’est ce à quoi vous faites allusion : les affrontements, les disputes (voire les insultes) , les interminables parties de yoyos, les arguties procédurales, etc.
« Dieu » … car depuis que nous avons refusé de nous en remettre à un Dieu ou à un Roi, nous sommes condamnés à chercher en nous-mêmes, par nous-mêmes, la solution à nos problèmes et/ou l’assouvissement de nos désirs collectifs.
Et c’est justement la tension, la friction entre ces deux pôles qui fait que la démocratie est ce qu’elle est : d’un côté, la cité idéale, désirable ; de l’autre, une assemblée composée de députés en chair et en os.
La démocratie n'est que tension, paradoxe, incertitude, quête. Il nous faut questionner sans cesse la réalité, l'autre, la société, le vivre ensemble. Il nous faut débattre, délibérer, définir, critiquer, proposer : c'est cela l’objet même du débat parlementaire..
Disant cela, je suis loin de la « maison du dialogue » ou de cette société de « respect mutuel » que vous appelez de vos vœux.
L’Assemblée n’est pas un lieu de convenance, un lieu où l’on fait salon, où « tous ceux qui le souhaitent [peuvent] s'exprimer », où « les arguments des uns [sont] opposés à ceux des autres ». Comme çà, histoire de causer ! « Que chacun s'exprime, certes. Que l'opposition fasse son travail, bien sûr. » ( Tout est dans le « certes » et le « bien sûr » !)
« J'ai fait en sorte que la réforme soit mise en œuvre selon des modalités qui préservent les intérêts de l'opposition », dites-vous. Mais les « intérêts de l’opposition » … ce sont ceux de « millions d'hommes et de femmes dont les préoccupations ou les attentes doivent pouvoir être prises en compte dans le cours du processus législatif » ! C’est le président de l’Assemblée de 2002 – Jean-Louis Debré - qui s’exprime ainsi. A ceci près qu’il parle de la « voix » de l’opposition, quand vous, vous parlez des « intérêts » de l’opposition.
Il y a là une vision mercantile du débat, de l’Assemblée. Et vous récidivez quand, un peu plus avant, vous sous interrogez : « Fallait-il se résigner ? Ne s'agissait-il que d'un mal nécessaire ou d'un prix à payer ? »
Non ! le temps du débat à l’Assemblée, ce n’est pas un « mal nécessaire » ; ce n’est pas un mauvais moment à passer (avant de s’occuper des choses sérieuses entre gens sérieux !) Non ! ce n’est pas le « prix à payer » ! C’est le lieu, le temps où se fait l’« assemblage », où la nation se fait « Assemblée ».
(Ce billet reproduit de larges extraits d'une chronique d'abonnés
publiée ce jour sur le site lemonde.fr sous le titre :
"Non, monsieur ACCOYER, le débat n’est pas … le « prix à payer » !")
[ approfondissements sur mon blog :
« à quoi servent les débats de l’Assemblée nationale ? »/ http://karlcivis.blog.lemonde.fr/ ]


Tous les commentaires
Pour de l'obstruction, il nous en a administré une belle démonstration en coupant net la parole aux députés.
Ump, deux, Ump, deux, Ump, deux, Ump, ...
"paralyser l'institution pour retarder sinon empêcher les réformes voulues par la majorité" = B. Accoyer fait le procès du réglement intérieur qu'il a lui-même imposé en s'asseyant dessus; son rêve secret : transfomer l'assemblée en tribunat (Le Tribunat était chargé sous Napoléon de discuter des projets de loi et de donner son avis sans pouvoir voter)
Bravo pour votre réaction... mais cela ressemble à un combat contre des moulins...
Comme a dit JL MELENCHON le jour de ce vote, il faut changer de radicalité, ne plus se contenter de manifestations dans les rues, ne plus "négocier" avec ces gens-là... qui sont devenus HORS LA LOI.
Si j’ai bien compris, vous me faites l’honneur ( ?) de me comparer à à Dom Quichotte !
Ce qui est rigolo, c'est que - dans une première rédaction de la lettre ( le passage a été supprimé parce qu'il y a, dans les chroniques d'abonnés du Monde une limitation drastique du nombre de caractères) - je disais à mon interlocuteur virtuel, B.ACCOYER :
"Vous dites que, « trop longtemps, l'Assemblée nationale a été ( mais, grâce à vous, elle ne le sera plus car – tel un Dom Quichotte des temps modernes, vous assumez – quoi qu’il en coûte – le « devoir » qui est le vôtre de « ne pas permettre le retour de l'obstruction » ) [...] "
Trêve de plaisanterie. D’accord pour le changement de radicalité. Quant au travail que je mène, il se situe à la fois en-deçà et au-delà (d’où la difficulté, sans doute, pour accrocher – à un moment donné – le lecteur potentiel).
Je m’explique.
« En-deçà » :
Partant des débats à l’Assemblée de 2002 et 2003, je tente d’apporter des éléments de réponse à la question : « à quoi servent les débats de l’Assemblée nationale ? ». ( Ce qui est une autre façon de poser la question : « pourquoi JE vote ? »).
Entre-temps, il y a eu la réforme constitutionnelle – et le réforme du Règlement, qui en découle – censée « revaloriser le Parlement. D’emblée, je perçois que c’est le contraire qui va se passer : d’où (sur mon autre blog) : TEXTE FONDATEUR : La réforme du travail parlementaire_bonjour l'ennui ?
Puis survient – plus tôt que prévu – le débat sur les retraites dans lequel nous ne sommes pas sortis (même si le texte a été voté par l’Assemblée). J’écris alors le rétro-journal (sur le présent blog) avec deux questions en toile fond : « Y-a-t'il - au fond - quelques enseignements à tirer de ces débats ? Est-ce que ces derniers ont servi à quelque chose ? » (RETRAITES / rétro-journal / j_0/ le pourquoi et le comment)
Je commence à m’intéresser aux débats de 2010 ; mais ils sont tellement vite bâclés que je n’ai pas le temps d’atterrir. J’en reviens à mon texte fondateur et, à la lumière de mes hypothèses (et/ou propositions), j’analyse ce que j’appelle un « contre-exemple » (le débat de 2010). Cerise sur le gâteau, je m’offre le plaisir de me payer B.ACCOYER (la présente lettre) !
« Au-delà »:
Bien sûr, je suis pour l’abandon du Règlement de 2009. Je suis pour une révision constitutionnelle rétablissant le Parlement dans ses droits. Mais ce n’est pas là une simple affaire d’institutions, de procédures. Ce n’est pas non plus l’Éden, le nirvana qui nous plongerait au cœur d’une société éminemment – évidemment – démocratique.
Il faut donner de la chair, du cœur, du sens à cette révision qui ne pourra être – qui ne pourra être initiée - que par une révolution, un « changement de radicalité », comme vous dites. Bref, il faut répondre à la question : « à quoi çà sert ? »
Je vais plus loin. Si l’on cherche à comprendre l’échec des sociétés – régimes - dits communistes, je pense qu’il faut – aussi – prendre en compte cette dimension : l’absence de lieu de débat, de délibération, de démocratie ouverte a joué un rôle dans l’échec patent de ces expériences. Mais, rien n’est joué ; rien n’est écrit définitivement ; tout n’a pas été essayé : nous n’en sommes encore qu’au Moyen-âge de la démocratie.
Mnsieur MERIAU,
je n'ai sûrement pas vos compétences dans ce domaine...
Le système parlementaire actuel a été détourné des beaux idéaux démocratiques.
Si vous avez des pistes pour sortit de ce système-là, n'hésiez pas à m'inviter dans vos débats.
Je vais lire qq articles de voter blog.
Cordialement,
JM / ALTER-EUROPA
à junon moneta
Des compétences ?
Un dur labeur. Une fréquentation continue du discours des députés. Depuis près de 25 ans !
J'essaie de comprendre. D'expliquer. Non pas le train-train de la politique. Mais le fond.
Pourquoi çà dure, l'Assemblée. Malgré les défauts, les échecs. L'Assemblée QUAND MEME.
Et aussi - c'est, en fait, la même question (comme le recto et le verso d'une même feuille de papier) - pourquoi je vais ENCORE voter.
Pour ce qui est des perspectives, je vous invite à lire, quand vous en aurez le temps ( rien ne presse; mes papiers, même s'ils prennent appui sur l'actualité, ne sont pas - ne devraient pa sêtre - soumis à ce que j'appelle la "dictature de l'instantanéité"), le dernier article qui présente, au jour d'aujourd'hui, la "substantifique moëlle" de mes cogitations :
Débattre à l’Assemblée : à quelles conditions ? Le contre-exemple du débat sur les retraites de 2010 ( suite et fin)
je ne me situe pas dans
Belle lettre cher Denis Mériau.
Et bons commentaires aussi...
Repenser le fonctionnement de nos institutions me semble des plus urgents.
Sarkozy a eu le "mérite" d'amener la Vème aux limites de son fonctionnement et d'en montrer les effets pervers, il serait temps d'en repenser une VIème...
Tout à fait d'accord pour reconnaître le "mérite" que vous dites à Sarkozy. Il a poussé plus loin - jusqu'au bout (?) - la logique présidentialiste de la Vème. Mais il n'a rien inventé.
(voir dans Débattre à l’Assemblée : à quelles conditions ? Le contre-exemple du débat sur les retraites de 2010 ( suite et fin)/ le point 6/ une mémoire des débats.
Tout à fait d'accord pour une VIème République.
Mais je ne voudrais pas que cette perpective vienne à nous distraire - à nous détourner - de la réalité actuelle. L'Assemblée a beau mal fonctionner, elle n'en est pas moins l'Assemblée d'aujourd'hui. Il faut faire avec.
Soutenir ceux qui essaient de la faire vivre (voir les billets d'avant :
Ne désespérons pas l'Assemblée !
Message de soutien aux députés de l’opposition… qui vont avoir la lourde tâche de défendre nos droits ).
Participer ou susciter des réunions avec nos députés, comme celle orgaisée par Martine BILLARD il y a quelques jours et à laquelle je fais référence dans un de mes billets.
Aller voir de temps en temps sur le blog de notre député. Laisser un message - selon les cas - d'appui, d'engueuade, de proposition.
Réfléchir au fond : une Assemblée, pourquoi faire ? à quelles conditions ? Sinon, on peut écrire sur le papier une Constitution remarquable ... et se retrouver vite fait Grosjean comme devant !
@ Denis MERIAU
Vous faites partie de mes (rares) contacts...
Quand un de vos articles vous paraît important, prévenez-moi, svp.
Le travail que vous faites est vital...
Cordialement,
JM