
Thématiques du blog
Débattre à l’Assemblée : à quelles conditions ? Le contre-exemple du débat sur les retraites de 2010 ( suite et fin)
Donner CORPS, CHAIR, VIE, SENS, FORME, FORCE à la loi. Faire exister la NATION. Telles sont – nous l’avons vu dans les billets précédents - les raisons d’être du débat d’Assemblée.
Donc, il y a fort à faire. Et ce sont là des tâches incontournables.
A contrario, on peut se demander ce que deviendrait la loi si elle ne passait pas par ce tamis, par cet essorage, par cette tempête verbale, si elle était concoctée dans les arcanes du pouvoir – ou le secret des commissions - sans l’épreuve du débat.
Car la loi, c’est ce qui nous permet d’exister ensemble, dans la reconnaissance de nos diversités, dans la continuité et la durée.
Alors, il faut se donner de la peine pour la faire, pour la dire – pour la faire, pour la dire le mieux possible - cette loi
Une Assemblée pour débattre … Oui, mais à quelles conditions ?
Pour que l’Assemblée nationale joue pleinement son rôle il faut qu’il y ait :
1) matière à débat
2) un ESPACE pour débattre
3) Une éthique du débat
4) des gens pour débattre
5) une réelle publicité des débats
6) une mémoire des débats
7) des citoyens qui en veuillent vraiment … de l’Assemblée ! ( ou « On a l’Assemblée qu’on mérite ! »)
Remarques
1. A la différence de la rubrique « débattre, à quoi çà sert ? » je publie ce – long – texte en une seule fois. Ceci pour des raisons pratiques (car je vais être en vacance de blog pendant quelque temps). Mais aussi parce j’avais besoin de publier en bloc ce qui est, pour moi, un rapport d’étape … et une invitation à poursuivre !
2. Les thèmes abordés et les exemples donnés dépassent - de loin - le cadre du débat sur les retraites. Mais j'ai quand même maintenu l'idée de contre-exemple ... tant cela est manifeste !
1) matière à débat
A priori tout est matière à débat. Mais il sont légion les arguments (prendre ici le mot au sens fort d’ « arguments juridiques » - car, de fait, ils empêches que le sujet en question ne vienne au débat – ou, s’il y vient – ne débouche sur une réponse d’ordre législatif).
Pêle-mêle :
- si ce sont les principes qui viennent en débat, on dira que c’est de la littérature ; si le débat porte sur des cas concrets, problèmes, on dira que cela ne relève pas du domaine de la loi, mais du réglementaire ;
- le sujet a été tranché par les électeurs auprès desquels le président de la République – avec les députés sur le « porte-bagage », comme dit J.P.BRARD ! – ont pris des engagements … et comme chacun sait, un engagement, c’est fait pour être tenu (ce à quoi M.BILLARD répond très justement : « Les électeurs n’ont pas répondu à un référendum. » « Ils ne vous ont pas donné un blanc-seing. » ; [Le respect des engagements est-il la clé de voûte de la démocratie ?]
- l’opposition n’a aucune proposition digne de ce nom à formuler, aucune alternative
[rétro-journal/ j06_16 juin/ Ambiances/ « Quand cesserez-vous de chanter ce refrain selon lequel il n'y aurait qu'une seule solution : la vôtre ? »/J.GLAVANY
- les questions sociales - la pénibilité par exemple, ou l’emploi des seniors, ou l’égalité professionnelle hommes/femmes - relèvent, en première instance, des partenaires sociaux et il convient de privilégier le contrat sur la loi. L’argument a été abondamment utilisé en 2003 pour couper court à des propositions nouvelles ( que de fois la CFDT, pour ne pas la nommer, a-t-elle eu les honneurs ( ?) du débat parlementaire !). En 2010, c’était plus difficile d’utiliser l’argument, puisque lesdits partenaires sociaux n’avaient pas beaucoup avancé sur les problèmes en question ;
- « Ce n’est pas le moment ! ». Alors, çà, c’est super comme argument : pour les aspects fiscaux du financement des retraites, il faut attendre les débats sur la loi de finances … pour les polypensionnés, la question n’est pas encore mûre, on va commander un rapport (mais, pour démolir la médecine du travail, c’est le moment !) …
- le « bon sens » … Ah oui ! j’allais oublier. Là aussi, c’est commode : pas la peine de discuter, puisque c’est du domaine de l’évidence ( par exemple : si on vit plus longtemps, il faut travailler plus longtemps … si on refuse la réforme proposée par le Gouvernement, on sacrifie les générations à venir …)
2) un ESPACE pour débattre
Un espace-lieu, d’abord. Et cet espace, c’est l’hémicycle ! Pas la salle des pas perdus, là où se pressent micros et caméras ! Ni même la salle des commissions .
Un espace-temps aussi. Car il faut du temps pour débattre ! Mettre de l’ordre dans les procédures ne saurait aboutir en aucun cas à diminuer l’espace de parole des uns et des autres, car chaque député est porteur d’une part de la souveraineté nationale.
Or …
- la Constitution de 1958 - le fameux « parlementarisme rationalisé » ! – a mis en place chicanes, barrages, chausse-trappes : 49-3 … vote bloqué … nullité des amendements qui créent une charge nouvelle pour l’État (art.40) … possibilité pour le Gouvernement de demander une nouvelle délibération … procédure d’urgence …
- la pratique du fait majoritaire, découlant du fait que le Président est élu au suffrage universel ( sans parler de la réforme du quinquennat, qui accentue la dépendance de la majorité législative par rapport au Président) a muselé l’expression des députés de la majorité. Ce fut nettement le cas lors du débat de 2003 où ils ont joué la présence/ absence passive – les « muets du sérail », comme dit GREMETZ [j12_24 juin/ ambiances :« Ne réveillons pas l'UMP qui dort ! »] ; un peu moins en 2010, où les « libéraux » de l’UMP sont montés au créneau pour promouvoir une épargne-retraite new look … et obligatoire ! (Par contre, on n’a pas beaucoup entendu les « sociaux » … comme en 2003, d’ailleurs, puisque le seul amendement qu’ils avaient déposé n’a pas dépassé le stade de la dépêche AFP / j08_18 juin )
- la réforme de 2008/2009 a parachevé l’édifice de contention de l’opposition. « Plus jamais cà ! » n’ont cessé de clamer les ACCOYER/ FILLON [j11_23 juin/ ambiances] / COPE/ BARROT qui n’avaient pas digéré l’« obstruction » - inqualifiable, selon eux – menée par l’opposition.
Alors, ils n’y sont pas allé avec le dos de la cuiller et, avec le fameux « temps programmé », ils se sont octroyé le pouvoir magique d'arrêter le temps, d'arrêter le débat ... pour que le train de la réforme présidentielle arrive à temps ( ce sera mercredi à 15 heures … ou ???).
Donc, si l’on veut redonner un espace au débat, si on veut placer la délibération au sens du processus de fabrication de la loi, il faudra reprendre tout çà à zéro.
3) Une éthique du débat
Je dirai cela à la façon des « dix commandements »
1) « Fidélité à ton parti, tu accorderas, mais pas allégeance. Pas au point de mettre sous le boisseau ta liberté de parole et de vote .»
2) « Point ne considèreras les députés qui ne sont pas de ton parti comme des ennemis, mais comme des gens qui portent les aspirations d’un grand nombre de citoyens. »
3) « Point n’utiliseras l’insulte. Ni le mensonge. Ni n’accuseras, à tout bout de champ, l’autre de "mensonge", de "démagogie", de "mauvaise foi" … et autres gentillesses qui ne font guère progresser le débat. Ni, a fortiori, , ne lui reprocheras de "faire de la politique" ! »
4) « Les procédures tu respecteras, tu utiliseras. Au service du débat, mais pas à la place – contre – le débat. A l’obstruction, en dernier ressort, tu te livreras pour souligner l’importance de tel sujet, de tel renoncement et pour que le citoyen qui t’a élu ne puisse voir que tu as défendu jusqu’au bout ses idées et ses aspirations » [À propos de l’obstruction ]
Avec intelligence le feras, et – pourquoi pas ? – avec humour [Pourquoi faudrait-il que l'Assemblée fût triste ! ]
5) « Un bon président choisiras, qui sache faire avancer le débat sans mettre à mal la liberté de parole et le droit d’amendement – qui sont des droits imprescriptibles du parlementaire – et qui n’ait d’autre préoccupation que de faciliter le vivre-ensemble des députés, sans passer à pertes et profits tout ce qui donne vie, chair, cœur au débat, à la loi, à la nation » (De ce point de vue, entre 2003 et 2010, comme on dit, "il n’y a pas photo ! " ) »
6) « Sur ton expérience tu t’appuieras – quelles soit professionnelle ou de terrain ( le « sacro-saint terrain » !) ; mais point n’excluras du débat ceux de l’Assemblée qui ne sont pas, comme toi, médecins, avocats … ou garagistes !; car vous vous exprimez devant l’Assemblée, « en tant que représentants du peuple et dans l’intérêt général », et non pas « sur ce que l’un ou l’autre a pu faire ».
7) « Allusion tu pourras faire à tes mandats locaux pour dire la diversité des gens, des territoires, des situations, des problèmes ; mais point ne transformeras l’Assemblée de la nation en un congrès d’élus locaux » ; car ta mission est justement de faire de l’un, de faire du lien, d’assembler – bref de faire exister la nation ! »
8) « Point ne t’approprieras une partie des citoyens qui sont/ qui font la nation car c’est "tous ensemble" que vous, député, êtes dépositaires de la « souveraineté" ; et il convient que la loi qui naîtra de vos débat sera la "loi de tous" (car, autrement, le citoyen n’adhérera pas, ne se sentira pas "obligé" par ladite loi). »
9) « L’exemple tu donneras » ( « Nous ne pouvons pas demander à nos concitoyens d'apprendre à vivre ensemble, et, sur le plan parlementaire, de rejeter le vivre-ensemble. »)mais toi-même tu seras dans le débat ; point ne mettras au vestiaire ta spontanéité, ton mordant, ton humour ; car il faut de la "chair" au débat et il convient que le citoyen se rende compte – accepte – que l’Assemblée de la nation est une assemblée faite de "de chair et d’os"… et que, on a beau être député, on n’en est pas moins homme ! »
10) « L’éloquence – le "beau parler" -ne renieras pas car ta parole est une parole publique, destinée à être publiée, donc lue. »
4) des gens pour débattre
On aura beau supprimer certaines des contraintes qui pèsent sur l’Assemblée et donner à celle-ci de nouveaux pouvoirs, cela sera de peu d’effet …
… si la soumission au parti l’emporte sur l’initiative individuelle et prive le député de sa liberté de parole …
… si la logique tendant à structurer le débat autour de deux grands partis réduit à la peau de chagrin le pluralisme …
… si les députés, une fois élus, préfèrent se replier sur le sacro-saint terrain, préoccupés qu'ils sont de leurs - trop - nombreux mandats …
… si la composition de l'Assemblée ne reflète pas mieux celle de la société…
… si les gens que nous avons élus ne sont pas résolument décidés à mettre en œuvre le droit de parole ( « Dans cette enceinte, a parole est libre ! ») et le droit d’amendement (« Le droit d'amendement est un droit personnel » disait J.L.DEBRE en 2003 « et je suis le gardien et le garant de ce droit, qui est un droit absolu ») . Lesquels droits nous concernent - nous impliquent - en au premier chef, car ils font que, bien qu’absents au moment où se fait/ se dit la loi, nous sommes quand même présents, « re-présentés ».
« Le Parlement ne manque pas de pouvoirs, mais de parlementaires pour les exerce. »
Oui, il importe que siègent à l’assemblée des « personnalités » - pas au sens de « notables », mais des gens qui enracinent la masse de discours dans un récit, qui font éclater la chape – la bulle – soporifique qui menace de s’abattre sur l’Assemblée.
« Gloire au pays où l’on parle ! » disait Clémenceau. J’ajouterais : « Et gloire à ceux qui parlent ! ».
… tant qu’il y aura des gens comme BAYROU qui – comme ce fut le cas, lors de la deuxième séance du 10 septembre, à propos du débat sur l’âge limite de départ à la retraite ( le texte du Gouvernement prévoit que ce sera à 67 ans ; Bayrou – comme la gauche – demande que ce soit à 65 ans) – soient capables d’enflammer l’Assemblée, d’obliger au débat, de pousser les députés de la majorité à dire publiquement leurs interrogations et leurs désaccords avec le Gouvernement [voir Compte rendu intégral/ http://www.assemblee-nationale.fr/13/cri/2009-2010-extra2/20102009.asp#P897_195362 ]
… tant qu’il y a aura des gens comme Martine BILLARD qui – bien que femme (eh oui ! on ne fait pas de cadeaux aux femmes sur les bancs de l’Assemblée !), bien que minoritaire ( en 2003, elle était élue des Verts et « non-inscrite » ; aujourd’hui, elle est la seule députée du Parti de gauche), participe assidument au débat, posant des questions pour mettre en difficulté la majorité et dévoiler les aspects moins connus – d’autant plus néfastes qu’ils sont moins connus ! - du projet de loi, proposant des solutions alternatives [ rétro-journal / j7_17 juin 2003_ quand Martine BILLARD propose des financements alternatifs ]
… tant qu’il y a des députés « communistes et républicains » ( « Entre nous, chers collègues, - nous sommes dans le débat de 2003 - dans cette France à laquelle nous sommes attachés de toutes nos fibres, avec l'histoire qui est celle de notre peuple et, même si nous avons parfois un petit côté rebelle, nous faisons partie du paysage, et, si le groupe communiste n'existait pas - ce qui a failli être le cas -, il faudrait l'inventer ! (Exclamations sur les bancs de l’UMP.) De toute manière, ce sont la vie et la lutte qui trancheront. « )
Oui, il importe …
…. qu’il y ait du pluralisme à l’Assemblée …
« Le pluralisme, ce n'est pas un paradis, Dieu sait ! Ce n'est pas un enfer, et même pas un purgatoire : c'est la clé même de la démocratie, qui est notre bien commun . » [F. BAYROU/2003]
« Notre culture politique est celle du pluralisme, enraciné de longue date dans notre histoire. Il faut, à notre sens, le considérer comme une chance pour la vitalité de notre démocratie. Le pluralisme est le fondement même de notre République. Il puise son impérieuse nécessité dans le principe de liberté qui ne souffre aucun outrage. Car la France est multiple, alors même qu'elle est une. Et c'est à la fois parce qu'elle est une et qu'elle est multiple qu'elle appartient en propre à chaque citoyen, à chaque citoyenne. » [M.J.BUFFET/ 2003]
… qu’il y ait plus de femmes …
car, souvent, elles apportent un autre regard sur la société et la politique :
« Nous, femmes privilégiées, - c’est E.GUIGOU qui parle [2003] - parce que bien rémunérées par l'Assemblée nationale, nous devons être extrêmement attentives au sort de toutes ces femmes. »
… et, plus globalement, qu’il y ait plus d’ouvriers, plus de personnes issues de l’émigration, plus de militants associatifs, plus d’habitants « des quartiers » ( comme on dit, pour parler de ces quartiers qui cumulent les problèmes) …
bref, une meilleure représentation sociologique du pays ..
« Dans une démocratie de représentation, l'un des signes de la crise d'identification du peuple à ses représentants est bien que le monde politique ressemble de moins en moins à la société qu'il est censé représenter. » [B.ROMAN/ PS/ 2003]
« L'examen de la composition précise de notre honorable assemblée suffit à démontrer qu'elle n'a pas grand-chose à voir avec la société que nous sommes censés représenter, ni dans sa répartition hommes/femmes ni dans sa répartition sociale. » [J.FRAYSSE/ PC/ 2003]
… il importe que les députés ne soient pas des « intermittents » de l’hémicycle,
qu’ils consacrent au travail des commissions et au débat en séance plénière la majeure partie de leur temps …
… ce qui implique de mettre fin au cumul des mandats …
… pas seulement d’ailleurs, pour des questions de disponibilité ou de risques liés à la professionnalisation de la politique …
… mais parce que « nous sommes là au cœur d'un problème politique essentiel » : « Les législateurs que nous sommes sont, pour la plupart, des élus locaux. Or c'est le législateur qui agit pour les élus locaux. » [R.DOSIERE/ PS/ 2003]
« Il serait temps que nous séparions la fonction de législateur de la fonction d'élu local… En effet les lois que nous votons sont souvent influencées par nos fonctions d'élu local, alors que nous devrions, comme dans tous les pays de l'Union européenne, être détachés de cette fonction pour voter les lois de la nation et construire l'Etat de droit. » [N.MAMERE/ Verts/ 2003/ débat sur l’immigration]
« Le titre relatif à l'urbanisme est aussi un condensé de dispositions de convenance. Il met la loi au service d'élus locaux qui souhaitent résoudre certains problèmes particuliers auxquels ils sont confrontés. Nous ne comprenons pas la conception de la loi qui sous-tend cette accumulation de dispositions spécifiques détournant le législateur de sa mission, laquelle consiste à concevoir l'intérêt général. » [P.BRAOUZEC/PC/ 2003]
5) une réelle publicité des débats
Bien sûr, tout citoyen peut, en théorie, assister aux séances de l’Assemblée ou les visionner sur son écran d’ordinateur [Voir Un MINI-GUIDE à l’usage de ceux qui veulent suivre de plus près les débats de l’Assemblée ]; mais comment peut-il s’y retrouver dans cette masse de discours s’il n’est pas des médiateurs (journalistes, militants politiques ou associatifs, forums Internet…) qui attirent son attention sur l’essentiel
C’est à ce travail de médiation que je me suis attelé en rédigeant le rétro-journal des débats sur les retraites de 2003 [ sur ce site ] ou, plus globalement – en écho à, la phrase de René Char : « Les mots savent de nous des choses que nous ne savons pas d’eux » [ phrase en exergue de mon blog « à quoi servent les débats de l’Assemblée nationale ? »/ http://karlcivis.blog.lemonde.fr/ ]
[ voir une application dans j6_16 juin_ où il est question de savoir ce qu'il y a derrière le mot "répartition" ]
A ceux qui s’étonnent que j’au pu passer des jours et des semaines à étudier le Compte rendu intégral des débats(anciennement « J.O.Débats »), je dirai – non pas pour me justifier (le mal est fait !) – mais pour donner envie de faire par soi-même un bout de chemin …
(Seulement, voilà ! avec le nouveau type de débat résultant de la réforme de 2008/2009, le contenu est beaucoup plus linéaire, plus fade … j’ai bien fait de me concentrer sur la période 2002-2003 … ce que je fais, c’est, en quelque sorte, la chronique d’une époque où il y avait ENCORE un débat !)
… je dirai que le Compte rendu, c’est quelque chose comme …
… un grand récit des origines et du devenir de la nation …
… le chant des aïeux et les gazouillis des enfants à venir …
… le dict de la loi …
… la ballade des gens élus …
… le « chant des territoires » [TALK-ABOUT(s)_le chant des territoires] …
… le feuilleton de la nation en train d’être « assemblée » …
… le récit épique des députés en quête du Graal ([ à la manière de/ une légende celtique : le Val sans retour ] …
… la chanson de geste qui institue le « groupe-Assemblée » en héraut de la nation … ,
… une musique d’ambiance … oui, une ambiance, une atmosphère …
Vous ne trouvez pas qu’elle a une « gueule d’atmosphère », l’Assemblée ? Non ! Dommage !
Alors, pour faire plus savant, je dirai qu’elle est ..
… un « voyage au pays des significations » …
« La représentation politique draine avec elle tout un univers de valeurs, de relations, d'histoires superposées, de signes enchevêtrés. » [M.Abelès]
6) une mémoire des débats
Comme les autres - plus que les autres ? - secteurs de la vie publique, le travail de l’Assemblée est soumis à la dure loi de l’instantanéité. On s’y intéresse à un jour donné … parce que le sujet est explosif … parce qu’il y a eu une agitation hors du commun, comme ce fameux mercredi 15 septembre au matin, quand les socialistes ont poursuivi dans les couloirs le président de l’Assemblée qui venait, en violation du Règlement, d’empêcher les députés de l’opposition d’expliquer pourquoi ils allaient voter contre le projet de loi sur les retraites. Alors, les medias s’emballent. Et les blogs.
( Comme ce fut le cas ce 27 avril 2009 quand les mêmes députés socialistes se sont lancés à l’assaut de la tribune pour protester contre le même B.ACCOYER et la façon dont il voulait faire passer ne force « sa » réforme du règlement.)
Puis le soufflé est retombé. Ainsi va la vie politique. Les débats de 2010 ont chassé ceux de 2003. Ceux du Sénat vont chasser ceux de l’Assemblée …
Et puis les esprits vont se tourner, de façon quasi hypnotique, vers les élections de 2012 (les élections présidentielles, bien entendu !). On en oubliera de mettre à l’épreuve de la critique la « rupture » de 2007 : s’agissait-il d’une véritable « rupture » ou bien n’était-ce que la continuation, avec d’autres moyens, de la politique de la droite qui s’était déjà pas mal infléchie avec J.P.RAFFARIN et D. de VILLEPIN ?
Répondre à la question implique d’en revenir à 2002, au « séisme » du « 21 avril » [le "21 avril" (2002)] … et, par ricochet, à l’intermède JOSPIN qui fut – on a trop tendance à l’oublier – un accident (résultant d’une malencontreuse dissolution).
On en viendra alors – forcément – à 1981 … et à ce qui a suivi. On noircira à l’excès l’action des socialistes à l’époque, en oubliant d’où l’on venait avec les GISCARD, PONIATOWSKI et alii.
Je pourrais faire fonctionner à l’envi cette machine à remonter le temps. Et, quoi de tel que la suite ininterrompue de ces Comptes rendus intégraux des débats pour trouver ses marques, voir ce qui change et ce qui résiste au changement.
Je pourrais dire que le débat sur les retraites qui vient de se dérouler ressemble – au fond (assez peu, quant à la forme) – à celui de 2003 : on a de nouveau parlé de la pénibilité, de l’emploi des seniors, des inégalités faites aux femmes, des différences entre le secteur public et le privé. Alors, c’est toujours la même chose. Non ! car la réforme de 2003 – et, plus encore, celle de 1993 – a profondément modifié les données concrètes du problème. Et puis, en 2010, il n’y a avait pas encore eu l’effondrement des marchés financiers !
Mais je pourrais dire aussi que ce débat nous renvoie à des origines, à la question du « modèle social », du « pacte social » et donc au CNR, à la Libération. Mais le débat a pris une tournure nouvelle. Ce qui était tabou en 2003 – la mise en œuvre de prélèvements fiscaux sur le capital, au titre de la solidarité – est venu au débat. Faible avancée quant aux effets produits. Mais repositionnement du débat. Avec, à la clé, cette question – difficile – de l’articulation entre la répartition et la solidarité. C’est en lisant les comptes rendus des débats de 2003 et de 2010 que j’ai réalisé à la fois la nouveauté et l’ampleur de ce repositionnement.
Je veux dire, par là, que prendre le temps de lire les Comptes rendus de débats n’est pas du temps perdu. On prend du recul. On met en perspective. On distingue l’accessoire, le conjoncturel, du fondamental, c’est-à-dire de ce qui doit être mis en débat quand arrive l’heure de nouveaux rendez-vous électoraux. Les Comptes rendus comme un école citoyenne.
7) des citoyens qui en veuillent vraiment … de l’Assemblée !
ou « On a l’Assemblée qu’on mérite ! »
Or, s’il est bien un paradoxe difficile à expliquer, c’est celui de ces 30.000 pages de « discours gisant » ( l’expression est de Pierre Legendre) que représentent les débats de 2002 à 2007. Cette parole (écrite) abondante, luxuriante, qui l’a lu ?
Et, pour ceux qui, comme moi (s’il y en a qui me lisent, je les invite à prendre contact avec moi, on devrait avoir des histoires à se raconter !) se sont attelés à cette tâche, une autre surprise les (nous) attendaient : le Compte rendu est vraiment intégral. Non seulement sont retranscrits les moindres mouvements de l’Assemblée ( applaudissements, approbations, exclamations, huées, claquements de pupitres … mais aussi rires et sourires) , mais on y trouve aussi toutes les interruptions ( lesquelles sont, en principe interdites par le Règlement !) toutes les interpellations ( du député « Cui-Cui » au « Collabo » lancé par le ministre excédé à l’attention d’une députés socialiste) .
Pourquoi faut-il que tout cela soit dit, que tout cela soit intégralement retranscrit.
Il y a là une énigme. Et c’est cette énigme qui a servi de fil à ma recherche.
J’ai alors réalisé que l’Assemblée était une « Assemblée de chair et d’os », que la loi n’était pas faite par des hommes parfaits ( d’ailleurs, si les hommes étaient parfaits, y aurait-il encore besoin d’une loi ?), que la politique était une œuvre humaine, que la démocratie n’était pas un bien à préserver, mais une épreuve, une quête,.
Et donc que nous étions complètement impliqués dans cette aventure humaine qui nous parle de notre faculté – et de nos limites - d’homme, de notre irrésistible besoin d’être avec d’autres. Ou, comme le dit J.Kristeva, de notre « irrésistible besoin de croire »
On peut rêver d’une société idéale. On peut récriminer contre les aberrations du régime politique qui est le nôtre. On peut avoir la tentation de poser le sac. De dire que ce n’est pas là que çà se joue. Mais on ne peut pas dire qu’on y est pour rien (sinon, pourquoi irais-je voter ?)..
Le chemin que j’ai fait et que j’essaie de partager, c’est un peu comme une catharsis. Une analyse.
Analyser les « ressorts », les « dessous », les « mots » et les « maux » de la politique, ce n’est pas dénier tout sens à la politique. C’est au contraire permettre au citoyen – me permettre – de se ( de me) libérer des faux choix que l’on me propose et de me prononcer sur ce qui fait véritablement l’objet – l’enjeu – de la politique à un moment donné.
C’est pour cela que, dans les débats, je prends tout, je m’intéresse à tout.
Il convient d’explorer les incohérences, les conflits, les contradictions, les impasses de la vie politique car c’est de nos incohérences, de nos conflits, de nos contradictions, de nos impasses qu’il s’agit.
Il convient de regarder en face les propos des députés, même – je dirais, surtout - lorsqu’ils expriment la mauvaise foi, la mauvaise conscience, la mauvaise volonté, car c’est de notre mauvaise foi, de notre mauvaise conscience, de notre mauvaise volonté qu’il s’agit.
En définitive, on a l’Assemblée qu’on mérite.


Tous les commentaires
sacré bel et bon boulot, Denis
Merci.
Et, réponse du berger à la bergère ( je ne me risquerai pas à dire qui est qui, qui fait quoi dans cette affaire !), je vous félicite d'avoir attiré l'attention de tous (?) sur cette affaire - très symptomatique - de la médecine du travail que la droite veut ensevelir dans un mausolée doré baptisé "la santé au travail" .
Forcément, car -comme l'a dit Martine BILLARD dans l'hémicycle : "Le travail, c'est la santé !"
Débattre à l’Assemblée, à quoi çà sert ? : le contre-exemple du débat sur les retraites de 2010 (2)
Comme je le dis souvent, Pourquoi faudrait-il que l'Assemblée fût triste ! . Et, pourquoi parler de ladite Assemblée devrait-il être austère ?
Bravo pour cet article remarquable !
Une petite provocation en passant : mediapart n'est-il pas un microcosme de l'assemblée nationale avec son espace réduit pour le club qui pourrait être assimilé à une opposition constructive pour le débat d'idées ?
Et comme la majorité mise en difficulté, ne pas répondre et éluder les questions génantes...
Cordialement.
C'est vrai que, des fois, j'imagine l'Assemblée nationale comme un gigantesque forum.
Chaque député essayant de placer ses idées dans les fenêtres -restreintes - qui s'ouvrent à lui.
Des regroupements s'effectant par affinités. Et -corollaire incontournable - les exclusions sont nombreuses.
Avec, dans l'ensemble, les points de vue qui sont plus juxtaposés que confrontés.
Toute ressemblance avec Mediapart étant bien sûre ...
Seulement voilà ! quand j'écris ici, je ne représente que moi. Quand un député prend la parole à l'Assemblée, il nous représente tous. De gré ou de force, serais-je tenté de dire !