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L'avenir bien incertain des Centres dramatiques nationaux

Les Centres dramatiques nationaux sont nés au lendemain de la Seconde guerre mondiale, c’est à dire aux alentours de 1947. Etablissements publics de décentralisation dramatique, ils ont été majoritairement (et heureusement) dirigés par des artistes, des metteurs en scène, nommés au départ sans restriction de délais temporels. Leur évolution, au gré des décennies, a vu se préciser leur cahier des charges  (nombre de créations imposé, prorata d’œuvres contemporaines, etc) mais aussi la limite des mandats dévolus aux directeurs.

On nous excusera de schématiser ainsi le cadre législatif et fonctionnel de ces Maisons, il ne tient qu’au lecteur, s’il le désire, de se reporter à divers documents le renseignant sur les modalités précises de leur raison d’être et sur leur fonctionnement. Fort divers, selon les cas.

Certains "barons" ont réussi à tenir plus de 20 ans à la tête de certains CDN. La bonne gestion et le nombre d’abonnés maintenu au fil des ans garantissant leur maintien puisque, progressivement, la logique du rendement l’emportait sur celle de la réputation. Encore que… l’on constate aujourd’hui que, malgré des bilans positifs en matière de fréquentation, certains CDN (comme celui de Montpellier), l’on invite l’actuel directeur à se retirer parce que soi-disant sa ligne artistique est estimée inconvenante. (il a osé créer une pièce de vaudeville...).

LE FLOU DES MISSIONS

Or, aujourd’hui, comme pour d’autres secteurs, une véritable crise, pas forcément financière,  semble dénoncer l’invalidité des nominations, le flou des missions qui leur sont conférées. Et il n’y a guère que le journal Le Figaro pour s’en émouvoir, dans les colonnes du blog de Armelle HÉLIOT (« Le grand théâtre du monde »). Ou encore le blog d’Odile QUIROT du Nouvel Observateur ("Théâtre et Compagnies"). Des blogs. Aucun article officiel dans les colonnes du « Monde », de « Libération », du « Figaro », bref, pas grand chose dans la presse généraliste et officielle.

Mais, aujourd’hui, en 2013, plusieurs CDN doivent faire l’objet de nominations nouvelles et la grande confusion qui règne pour légiférer sur celles-ci semble l’emporter. Les fameuses règles, d’un gouvernement l’autre, sont fort élastiques : on a interdit, par exemple au metteur en scène Georges LAVAUDANT de postuler à la direction du CDN des 13 Vents à Montpellier, lors du mandat de Frédéric MITTERRAND, sous prétexte qu’il avait dirigé un théâtre national (L’Odéon) et qu'il ne pouvait décemment pas descendre d'une marche, son panthéon, mais personne n’a hésité à nommer Jean-Louis MARTINELLI qui fut autrefois directeur du Théâtre national de Strasbourg, à postuler au titre de directeur de Nanterre… ce qu'il est heureusement devenu.

Lequel Jean-Louis MARTINELLI, à la tête actuellement des « AMANDIERS Théâtre de Nanterre » s’est vu signifier récemment son congé par la Ministre, alors que le Maire s’est fendu d’une lettre pour prier celle-ci de revoir sa décision (il faut savoir que les CDN ne sont pas subventionnés que par l'Etat mais aussi par les collectivités locales, d'où l'intervention régulière des politiques régionaux, à juste titre, pour sauvegarder ou pas tel ou tel candidat) ;  Daniel BENOIN, à Nice, menacé lui aussi d’être remercié après 11 ans de direction, tente de sauver son poste en proposant que la comédienne Zabou BREITMANN le rejoigne pour exécuter un ultime mandat, Didier BEZACE, à Aubervilliers, sur le point de partir, espère lui aussi un dernier contrat, et les noms avancés pour lui succéder semblent ne pas faire l’unanimité, etc…

Bref : sur la quarantaine de Centres dramatiques existants, (33 nationaux, 6 régionaux) une douzaine d’entre eux doivent faire l’objet d’une révision de leurs missions, assortie, donc, de nouvelles désignations quant à leur direction.

Or, les prérogatives de l’actuelle Ministre de la Culture, en la personne de Madame Aurélie FILIPPETTI, sont de privilégier la nomination, pour garantir la parité sexiste, de femmes et, surtout, (c’est fort louable, admettons-le) celle de jeunes gens, jeunes filles. Lesquels, par accident, finissent parfois par avouer qu’ils ne sont guère préparés à assurer ces missions de direction. Le plus récent exemple nous est donné par Christophe MALTOT, nommé l’an dernier directeur du CDN de Besançon et de la Franche-Comté, prié depuis peu de débarrasser le plancher de sa salle de spectacles, pour cause (très vague, les journalistes n’ont guère eu envie d’en savoir plus) de dissensions sévères avec l’équipe administrative en place. En 50 ans de décentralisation dramatique, on n’avait jamais connu cela...

Il faut savoir qu’un Directeur fraichement nommé n’a pas le choix : il doit éviter à tout prix les licenciements et privilégier le maintien du personnel permanent à qui sont dévolues les tâches de relations publiques, de communication, d’accueil, de sécurité et de maintien technique. Ces équipes, parfois, restent en place pendant plus de 30 ans et sont donc considérées plus légitimes que les artistes désignés de façon éphémère par le Ministère. Au risque, quand les choses ne se passent pas très bien, de créer des tensions dont les metteurs en scène ne sortent pas vainqueurs puisque, au nom d’une sacro-sainte protection de l’emploi, il ne saurait être question de remettre en cause l’efficience de ces personnels. Précisons qu' il n’y a pas lieu, ici, de les désavouer, juste de leur permettre de revoir au nom de quoi, de qui, ils oeuvrent de leur côté.

 AUTRES DÉRIVES

C’est là où, lentement, une des plus cruelles dérives s’est instaurée : la place des artistes et leur voix qu’on estimerait légitimement prépondérante pour mettre en cohérence la raison d’être de leur esthétique avec les besoins de personnels adéquats, a diminué, s’est amenuisée. Au profit des personnels administratifs désormais intouchables. Lesquels en abusent visiblement, quelquefois (pas toujours).

Imagine-t-on, dans d’autres domaines artistiques (les orchestres symphoniques, les musées) que les conservateurs et autres chefs doivent s’effacer devant les chargés de relations publiques, les chargés de communication, les responsables techniques ?

Dans les CDN, c’est presque désormais au contraire très « tendance ».

Rendez-vous dans n’importe quelle maison de ce genre et rendez-vous compte de la place accordée budgétairement et de façon fonctionnelle aux éminences de la communication : les espaces d’accueil sont garnis, la plupart du temps, de prospectus, journaux, flyers qui, conçus en lieu et place souvent d’une vraie communication directe avec les publics, suffisent à suppléer à celle-ci. Et il n’est pas rare de constater, dans le listing du personnel d’un CDN, que 4 attaché-e-s aux relations publiques à temps complet sont prévus pour vendre des places (des fauteuils), lesquel(les) sont gouvernés par des secrétaires généraux, eux-mêmes dépendants d’un directeur administratif qui est entouré par des chefs comptables, responsables de paie : un véritable esprit d’entreprise au même titre qu’une PME. Et bien loin, désormais, des équipes artistiques qui faisaient les beaux jours de la décentralisation jusqu’à la fin des années 80. Cherchez les artistes d’un CDN : vous risquez fort de n’y trouver que des loges vides…

Autrefois, ce qu’on appelle désormais « relations publiques » était une mission dont les comédiens, les artistes savaient, à leur façon s’accommoder, sans jamais être cependant passés dans aucune école professionnelle ; le contact direct avec les publics, moyennant quelque prouesse artistique même brève suffisait à convaincre le spectateur le plus rétif. Aujourd’hui, les attachés de relations publiques doivent tenir des listings, gérer des « jauges », bref, gérer l’occupation des fauteuils, ils n’ont guère le temps ni le loisir de s’évader sur de vagues questions artistiques : j’espère ne pas généraliser, je me sers simplement de mon expérience ?

 LA QUESTION DES FORMATIONS

Il est vrai que, désormais, et tout le monde le sait, les formations universitaires ou professionnelles, au sein même des Ecoles d’art dramatique, favorisent l’émergence et la multiplication, la formation technique de ces personnels administratifs. A l’ex-Ecole de la Rue Blanche autrefois sise à Paris, au sein du département Administration, des sous-directions de formation de Secrétaires généraux, de Chargés de Communication, de Responsables des Relations publiques ont vu le jour depuis  environ 10 ans et se sont déployées, depuis que ladite Ecole a été décentralisée à Lyon. Tandis qu’au Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris, les élèves-comédiens forment une fronde pour dénoncer les programmes imposés par un artiste qui fut nommé à la tête de cette institution et qui va devoir, sans doute, céder sa place, lassé de devoir bagarrer pour imposer une vision pédagogique et artistique qu’on lui conteste parce qu’il faut, désormais, garantir que toute formation débouche sur des engagements, des contrats et non pas seulement par la patience de l’élaboration d’une pensée et d’une conscience, d’un cheminement artistiques.

Dans le cas de Christophe MALTOT, directeur du CDN de Besançon, désavoué par 11 des 12 salariés permanents, et qui avait voulu s’adjoindre la compagnie de 5 acteurs à demeure, on lit, dans le périodique « La Scène » que « son projet semble avoir mis en difficulté les salariés » , après la création d’une pièce de Shakespeare Timon d’Athènes. Nous n’en savons pas plus et nous n’avons bien sûr pas à trancher sur les raisons d’être du malaise qui a gagné les coulisses du CDN ainsi mis à l’index. Quoiqu’il en soit, il faut retenir ce qu’en conclut le Directeur, dans ce même article :  « rien ne prépare vraiment à ce que représente la direction d’un CDN » . En effet !

L’aveu n’a pas que le mérite de sa franchise : il est symptomatique, certainement, de l’absurdité par laquelle on favorise en effet la formation des personnels administratifs au sein des grandes Ecoles au détriment de la transmission, d’une génération l’autre, de ce qui prédispose à exercer désormais 2 métiers : celui d’artiste-metteur en scène et celui d’intendant. En Allemagne, ce genre de crise n’existe pas : en moyenne, 50 acteurs permanents ont leur raison d’être dans les théâtres de chaque Land (région). Il n’est donc pas certain que les équipes administratives, face à cette manne d’artistes, oseraient, là-bas, contester la raison d’être des comédiens et des metteurs en scène. Mais, en France, si !

UN PLAIDOYER AUSSI POUR LES ARTISTES HEUREUSEMENT MÛRS

Plutôt que de répéter ailleurs et à l’avenir ce genre d’erreurs, en nommant aveuglément des jeunes filles et jeunes gens à la direction des CDN, le Ministère de la Culture devrait bien plutôt se soucier de cette absence de transmission qui fait cruellement défaut pour aider les jeunes patrons des CDN à savoir organiser en complicité avec un directeur administratif, un travail en bonne intelligence au service de la création et de l’art, et non pas à devoir se plier aux prérogatives des personnels administratifs et techniques desdits lieux.

Mais, puisque depuis les années 80, la plupart des directeurs de CDN ont cumulé, mandat après mandat des contrats sans que personne n’y trouve à redire (jusqu’à parfois 25 ans de direction) et que le souci de la transmission n’a pas figuré au cahier des charges de ces institutions, il ne suffit pas, tout à coup, de décider de rajeunir étourdiment ces directions en nommant des directrices ou directeurs inexpérimentés, mal préparés, pour faire semblant de ragaillardir des lieux dont la raison d’être et le fonctionnement devraient, justement être révisés sérieusement, n’étant plus du tout adaptés (selon nous) aux réalités de celles qui ont prévalu au lendemain de la seconde guerre mondiale, parce que, depuis les années 90, l’esprit d’entreprise (au détriment de celui de Troupe, de Compagnie) l’a visiblement emporté et qu’il ne s’agit donc plus de plaquer de façon artificielle des objectifs artistiques sur des priorités de gestion, mais visiblement de faire l’inverse : permettre que la création, l’art s’adaptent aux réalités inhérentes à une entreprise.

Autre exemple : nous rejoignons l’indignation de certains de voir qu’un metteur en scène comme Christian BENEDETTI ne figure pas sur la liste finale d’aptitude à la direction du CDN d’Aubervilliers, alors que le travail jusqu’ici accompli par cet artiste, en défendant par exemple la dramaturgie d’Edward BOND à maintes reprises et de façon inspirée, devrait lui permettre de concourir à la direction du CDN. Malgré son âge, et bien que le Ministère considère depuis quelques années qu’aucun artiste de plus de 40 ans ne puisse briguer le moindre mandat à la direction d’un établissement public de ce genre. Dieu sait si, pourtant, au sein de son Studio-Théâtre, Monsieur BENEDETTI a dû, depuis le temps, apprendre à gérer des crises, le compagnonnage des personnels artistiques et administratifs. Et réussir.

Il ne suffit donc pas de prétendre vouloir nommer à tout prix des jeunes filles ou jeunes gens jusqu’à les laisser démunis, pour concevoir des nominations artistiques raisonnables. Souvenons-nous qu’Antoine VITEZ et Claude RÉGY (c’était en un temps ancien, il est vrai) ne se sont risqués au travail de mise en scène et de direction de leurs compagnies ou de certains lieux que fort tardivement. Qui oserait prétendre que cela ne leur a pas réussi, puisqu’ils demeurent, justement, des modèles, pour bien des praticiens.

La question,  reste celle-ci (elle ne date pas d’aujourd’hui mais elle est devenue encore plus cruciale, au vu des remous actuels) : veut-on privilégier l’art et les artistes et leur donner véritablement les moyens d’œuvrer pour élaborer une pensée, des spectacles, ou veut-on les inféoder aux obligations d’une logique d’entreprise, voire d’industrie, au mépris de l’originalité d’une démarche, d’une esthétique et d'une vraie réflexion sur l'art ?

Denys LABOUTIERE,

Dramaturge, enseignant, comédien et traducteur, a été conseiller artistique et responsable de la formation, à la Comédie de Valence -Centre dramatique régional puis national de la Drôme et de l’Ardèche- (de 1997 à 2002) et aux Célestins-Théâtre de Lyon, puis dans des compagnies indépendantes. Il a également travaillé pour la MC2: Grenoble et l'Espace-Malraux-Scène nationale de Chambéry et de la Savoie, enseigné à l'ENSATT (Ecole Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre) à Lyon, au sein du département "Ecriture dramatique". 

Mise à jour (le 5/04/2013) Selon Armelle HÉLIOT, dans l'édition hier soir d'un billet sur son blog, Christian BENEDETTI figurerait finalement sur la liste d'aptitude officielle pour prétendre à la direction du CDN d'Aubervilliers.

D'autre part, le Théatre de la Commune, CDN d'Aubervilliers, par l'intermédiaire de Claire AMCHIN, son attachée de presse, nous prie de bien vouloir apporter le rectificatif suivant: "Didier Bezace n'a pas demandé ni "espéré" un nouveau contrat car il respecte la règle des centres dramatiques nationaux en tant que directeur d'un théâtre de service public. Il a été reconduit officiellement pour un an (du 31/12/2012 au 31/12/2013) afin de pouvoir ouvrir la nouvelle salle de répétition du Théâtre de la Commune et d'assurer une transition convenable avec son successeur." Cette précision est en effet importante. Toutes nos excuses auprès de la Direction du Théâtre de la Commune pour avoir involontairement fait preuve d'approximation dans la rédaction du paragraphe qui l'évoquait.

Enfin, nous avons reçu, de la part de Vincent COLIN, metteur en scène, ce message réagissant à l'article:

"Merci pour cette tentative d'analyse du déclin des CDN.

Ayant moi-même dirigé succesivement une Scène Nationale et un Centre dramatique, puis en avoir démissionné pour revenir en compagnie, je suis particulièrement sensible à ces interrogations. Je pense pour ma part que ces CDN font partie maintenant d'une histoire révolue et que les maintenir en vie se fait au détriment du soutien aux compagnies...Le maintien d'équipes administratives pléthoriques dans le seul but de ne pas faire de vagues et de maintenir l'emploi n'a guère de sens.


Pourquoi ne pas revenir aux principes qui amenèrent à la création de ceux-ci: nommer des animateurs de compagnies à leur tête en chargeant celles-ci d'une véritable mission de décentralisation du Théâtre d'art?" - 

Vincent Colin, 8-04-2013.

 

 

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