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Histoire des Universités Populaires

Les Universités Populaires
« Le peuple ne demande pas aux intellectuels un idéal nouveau, il a un idéal et il s’y tient ; il leur demande une méthode et des moyens d’action. » (Georges Séailles, Président de la société des U.P., 1902)
L’expérience singulière des Universités Populaires qui connaît pendant une douzaine d’années des bonheurs divers au tournant du XX e siècle, répond alors à la soif de culture de milliers de travailleurs et donne naissance à tous les mouvements ultérieurs de « culture populaire ».
Pourquoi et comment ces universités voient-elles le jour ? Pourquoi n’ont-elles pu se pérenniser ?
Monique Baudoin répondait à ces questions dans un article du Peuple Français, revue d’histoire populaire, n°9 (deuxième série) de janvier-mars 1980. Ce billet en est un condensé.
A l’origine, l’Affaire Dreyfus. Devant le déferlement de haines féroces et de passions irrationnelles, les intellectuels républicains qui défendent un idéal de raison, de justice et de tolérance, se sentent violemment interpellés. Après la création de la Ligue des Droits de l’Homme, ils se tournent vers les ouvriers qui finiront par rejoindre le camp des défenseurs de la justice. Le congrès de 1904 des universités populaires les définit comme « associations pour l’étude destinée à affranchir l’individu de ses préjugés moraux et des ses servitudes intellectuelles, concurremment avec les organisations qui pouruivent son affranchissement économique. »
De multiples initiatives plus anciennes ont préparé le terrain, notamment le mouvement coopératif (coops de consommation, restaurants coopératifs) ou des associations libertaires comme « La Commune » de Montreuil. Déjà, en 1883, l’anglais Boyne avait créé à Nîmes la coop « L’Abeille Nimoîse » et la boulangerie « La Renaissance ». Il persiste en 1887 en compagnie de Charles Gide, avec « L’Association pour l’étude des problèmes sociaux » connue comme « L’Ecole de Nîmes » qui lance le journal « L’Emancipation ».
Entre 1899 et 1903, le nombre des « universités » passe de 18 à 50 pour Paris et de 21 à 95 en province. L’UP de Montreuil voit ses effectifs d’adhérents grimper de 150 à 6000.
L’engouement est indéniable, les besoins sont immenses… Alors pourquoi cette brièveté d’existence formelle ?
Dès le départ, une ambiguïté, jamais levée et décrite par Charles Guyesse dans les « Cahiers de la Quinzaine » de 1901 : « Deux tendances opposées s’affrontent. La première : ce qui est désirable avant tout, c’est la paix et l’union entre les individus. La seconde : ce qu’il faut poursuivre avant tout, c’est le développement intellectuel des ouvriers de manière qu’ils puisssent obtenir justice par leurs propres efforts. »
Et il est vrai que la diversité des initiatives est foisonnante : Emancipation du XVe d’origine socialiste, Foyer du Peuple fondé uniquement par des intellectuels, Union Populaire franc-maçonne, Union populaire du Vème œuvre d’ouvriers et de Normaliens, Semailles du XXème exclusivement ouvrière, typographes à Epernay, mécaniciens à Bourg en Bresse, inspecteur d’Académie à Lyon…
Les Conseils d’Administration sont aussi le reflet des choix locaux en matière de délégation de confiance : on n’y compte parfois pas ou très peu d’ouvriers.
La diversité des moyens est à l’avenant : locaux obscurs et étriqués ou bien vastes salles municipales, universités itinérantes, Maisons du Peuple… tout dépend de la générosité des communes d’accueil et de leurs orientations politiques. Le financement est souvent aléatoire : cotisations modestes et peu ou pas de subventions. Certaines UP vont jusqu’à louer des maisons de campagne à l’usage dominical des adhérents, ainsi le « Château du Peuple » à Boulogne sur Seine (18 000 inscrits !)
La question de la programmation a aussi son importance. L’ambition est « que le Peuple soit admis à participer à ces biens qui constituent le patrimoine propre à l’humanité »
Vaste projet. Dont les déclinaisons doivent tenir compte des ressources locales en « intervenants », principalement sous la forme de conférences aux sujets très variés, si variés parfois qu’on peine à y lire un projet…

L’hostilité prévisible de la bourgeoisie et des autorités entrave souvent leur fonctionnement, comme à Grenoble où l’UP est qualifiée de repaire anarchiste, à Laval où l’initiateur est muté, à Montpellier où la police censure un sujet sur la Commune et un autre sur les grèves… Les fonctionnaires y sont interdits d’entrée par les préfets.
Mais la raison principale de l’extinction progressive des initiatives est leur cœur de projet : certaines s’interdisent de « faire de la politique » au nom de la « neutralité de la science » et font donc fuir leur cœur de cible. Ou bien virent à la bien-pensance en faisant « œuvre de régénération et d’altruisme » avec un thème favori : la lutte contre l’alcoolisme. Ce sont les « bureaux de bienfaisance intellectuelle ».
Et puis, pour être bénévoles, les conférenciers ne font pas toujours œuvre de vulgarisation intelligente : un savoir rigide, exprimé dans un langage universitaire, objet de conférences longues et ennuyeuses. Dès 1902, Emile Kahn écrit : « Bien loin de donner aux ouvriers l’esprit scientifique, on les a dégoûtés d’une science parcellaire… Ils ont pris en défiance cette autre bonne chanson dont ils ont cru qu’on voulait bercer leur misère et endormir leurs espoirs ».
Pas difficile de voir où ça coince : pour les intellectuels en mission, « venir au Peuple » ne signifie pas toujours « apprendre à connaître ce peuple et ses préoccupations ».
Et pour les UP qui s’orientent vers les véritables besoins des travailleurs, le manque d’innovation pédagogique scelle l’échec malgré tout.
Le mouvement n’a pas survécu à la guerre de 14-18. Et pourtant des amitiés au long cours en résultent. Une fraternité entre certains ouvriers et intellectuels qui survit et qui permettra des rebonds ultérieurs aux fortunes diverses.



Tous les commentaires
En-dehors de son aspect idéologique de départ (= formation des masses) L'université populaire se caractérise par plusieurs traits : gratuité de la transmission des savoirs, absence de niveaux d'enseignement, de contrôle des connaissances et donc de diplômes sanctionnant un niveau d'étude.
plusieurs questions donc : comment rémunére-t-on les enseignants (bénévolat = exploitation du travail humain) ? Peut-on enseigner la même chose à tout le monde ou n'y a-t-il pas une nécessaire progressivité dans l'apprentissage ? qu'est-ce qui différencie l'université populaire d'une université du troisième âge ?
Par définition l'université du 3e âge s'adresse à des gens qui ont quitté le monde du travail tandis que l'université populaire est ouverte à tous. On ne trouve pas dans le projet des UP la notion de "masses" indistinctes car les bénéficiaires supposés étaient des actifs ouvriers qu'il convenait d'accompagner dans l'accès à des connaissances que l'absence de système scolaire égalitaire interdisait à la plupart d'atteindre.
Pour ce qui est du bénévolat, la question à l'origine ne se posait pas. Il était la colonne vertébrale des projets. Pour l'heure, il semble qu'elle ne se pose toujours pas dans les différentes formes de renaissance des projets. On parle de défraiements pour les intervenants (trajets, hébergement) mais pas de rémunération.
Ce qui fait une sacrée différence avec toute une galaxie de penseurs à la petite semaine qui se greffe sur différents mouvements politiques ou associatifs et propose sa "science" moyennant de confortables exigences : le dernier dont j'ai eu à connaître a demandé 800€ et... une place aux régionales !
Peut-on enseigner la même chose à tout le monde ? Il n'est pas question d'enseignement au strict sens du terme mais de partage de connaissance. Vient qui veut et qui peut. L'idéal bien sûr étant de proposer du "lisible" par tous et dont chacun tire le miel qui lui convient. On n'a pas en outre besoin de cultiver un style obscur, une prose hermétique pour transmettre des savoirs exigeants.
Un exemple me vient à l'esprit : celui d'Hubert Reeves. Dans "L'Heure de s'enivrer" il propose un parcours personnalisé pour chacun en affectant des astérisques aux passages les plus ardus que les néophytes peuvent "sauter" sans que cela nuise à la clarté de l'exposé. Une lecture pour les vraiment novices est même possible en passant directement des deux premiers au douzième chapitre. Une entreprise exemplaire bien digne de ce savant sans morgue ni colère.
Un grand merci, Dianne, pour le propos de ce billet.
Faut continuer jusqu'à nos jours !
Je peux fournir le programme mensuel de l'association de "La Commune Libre d'Aligre" dont je suis membre et qui englobe une partie de la rue du Fbg Saint Antoine...
Merci Velveth. Nous communiquer le programme serait une bonne idée. D' autres essaient aussi : cela s'appelle UPparticipative. La prochaine à laquelle je m'associe s'intitule "Ensemble à gauche : la Fraternité en actes"... Du boulot, hein...
l'imparfait me gène, Diane. pourtant l'université populaire existe toujours au présent et n'est pas réservée à Michel Onfray. Par ailleurs, l'université du 3ème âge se caractérise moins à mon sens par sa sortie d'activité que par le goût de l'apprentissage tout au long de la vie, indépenndamment du côté utilitaire du savoir. Or, l'université populaire comme l'université du troisième âge ne fournit pas de formation diplomante et s'adresse à tous quel que soit leur niveau, ce qui pose un problème en matière d'enseignement.