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Art et guerre : "Chaque balle qu'il a lancée est une défaite absolue"

Un lieu, des rencontres, des extrêmes, un langage.

Un long rêve hanté, habillé de sons brûlants et de cris sourds.

Des paroles nues aussi et des silences plus violents que des éclats de bombes.

Un échange musical transculturel, ni fusion, ni voisinage : mieux et plus.

L'expérience Sleep Song.

 

Acte I : Le travail en résidence (Royaumont), commencé au mois de mai 2011.

Mike Ladd poète, performer et direction artistique (h2)
Ahmed Abdul Hussein poète, performer (h4)
Maurice Decaul poète, vétéran (b2)
Vijay Iyer compositeur, improvisateur, pianiste et direction musicale (h1)
Serge Teyssot-Gay guitare électrique (b1)

Ahmed Mukhtar oud (h3)

Photo (droits Fondation Royaumont) : bas (b) ou haut (h) n° de gauche à droite

 

Leurs sons, leurs voix, leurs langages qui se cherchent :

 

http://vimeo.com/24728288

Pour faire court, ils n'auraient jamais dû s'entendre. Des ennemis hier. Chacun dans son camp de coupables-victimes. Car le bourreau, c'est toujours l'autre. Ils ont tenté de jeter quelques passerelles sur le vide pour que leurs langues réciproques fusionnent en donnant naissance à ce cri partagé.

Au bout du chemin, naissance d'un "bébé" en bonne santé, selon les mots de Patricia Cruz, manager du Harlem Stage, partenaire de l'expérience et qui accueillera la performance dans son théâtre en 2012. Ce bébé il va falloir le faire grandir. Lui permettre de trouver ses marques, de marcher...

Dimanche 2 octobre, c'était à Royaumont*pour une journée d'échanges encadrant l'oeuvre proprement dite, composée de quatre "ertijal" (improvisations). Là, une colle technique pour la construction des indispensables documents de traduction joints : jusqu'au dernier moment quasiment, les artistes ont remodelé leurs textes, au fil d'échanges de plus en plus fiévreux mais fluides.

Comment traduire la souffrance à l'état brut ? Celle qui ne laisse aucun répit, qui hante les jours et les rêves des survivants... Nous avons un peu approché les rives du gouffre. Des mots si puissants qu'ils défient l'analyse. Le retour sur l'oeuvre, prévu ensuite, n'a donné lieu ni à louanges ni à critiques sur le fond. On était bien au-delà et le propos s'est organisé, par décence, autour du cheminement des artistes plutôt qu'autour de la distribution de bons points. Particulièrement sollicités : Maurice Decaul, le vétéran hanté de cauchemars et Ahmed Abdul Hussein, le poète qui écrit sur la guerre.

Ce qui s'est dit (entre autres) :

© Amis de Royaumont

-Comment êtes-vous si forts ?

Ahmed : Pour faire la paix, il faut être au moins deux. Ici on s'est "reconnus" comme de vieux amis qui se retrouvaient alors qu'on ne se connaissait pas avant.

 

-Vos textes étaient-ils écrits, spontanément ou bien avez-eu saisi le prétexte ?

Maurice : Certains, oui. C'est un processus très long. D'autres ont surgi ici par nécessité, naturellement.

 

-Une rencontre de paix ? Est-ce que ce sera facile à donner à voir au-delà de la rencontre et de ce qu'elle vous apporte à vous ?

Ahmed : Il faut toujours parler, expliquer, ne pas camoufler la réalité. Faire connaître la guerre et la gravité de ses résultats. Les politiques initient les guerres, les artistes ont le devoir de faire savoir pour éviter leur retour, sinon les politiques profitent de l'absence de leur parole.

 

-Pourquoi la musique électronique (nb. en sus du piano, du ud et de la guitare électrique) ?

Mike : Elle appartient à tous, c'est le langage musical de chacun : nous avons avec Ahmed échangé des partitions et des vidéos par i-phone !

 

-De quelle manière votre perception de la langue de l'autre a-t-elle évolué ?

Maurice : La musicalité d'une langue permet, autant que le sens de ses paroles, de comprendre ce qui anime celui qui s'exprime. Pour les soldats, il n'était pas nécessaire de connaître l'arabe, les interprètes étaient là pour traduire. C'est la logique de l'occupation-domination. La rencontre ici me donne envie de savoir, d'apprendre, de comprendre.

Ahmed : Dans tout dialogue, il faut être capable de laisser un peu de ce qu'on a pour partager avec l'autre. Pour le "Dialogue entre deux soldats morts" on a fusionné les deux textes dans les deux langues pour en créer une troisième qui ne soit ni l'une ni l'autre mais dans laquelle chacun se reconnait.

 

-Avez-vous réussi à vous les rendre complémentaires ?

Ahmed : Il y a l'anglais de Maurice et celui de Bush. L'arabe du Coran et celui de Ben Laden. Qui n'est pas le mien. C'est la musique qui efface et recrée deux autres langues capables de s'entendre. Certains apprennent l'arabe pour aller à la CIA ! Pas pour la littérature !

Mike : L'anglais est en mouvement perpétuel à New-York. Il change tous les six mois, tous les quatre mois sur les radios-pop. Et même toutes les semaines parfois dans certains quartiers. Ce n'est pas valable pour l'Oregon, bien sûr mais quand on entend les commentateurs de Fox News, cela n'a rien à voir avec l'anglais littéraire ! Il peut être scandé comme une langue "étrangère".

Ahmed : L'ennemi, la langue de l'ennemi. Qui est l'ennemi ? Certains de mes pires ennemis sont arabophones...Ce n'est pas pour cela que je vais détester l'arabe.

 

-Pensez-vous vous adresser à la génération des 15-18 ans ?

Mike : c'est une chose que l'on sait faire en France qui "connaît" très bien la guerre. Quand je suis là, je continue à sentir la guerre. Elle est encore présente dans les références. Aux USA, rien de tout ça. La dernière guerre sur le territoire remonte au XIXe siècle. On est dans le fantasme de guerre, le plastique, la vidéo... L'armée la construit. Il y a des morts mais collectivement on n'en a pas d'expérience directe. On a une approche surréaliste car c'est trop loin, il y a trop de distance. Pourtant on sait la violence. Les USA sont violents. Pour chaque pays les réponses sont donc différentes.Les Allemands ont dû faire un important travail pour ça. Mais je n'ai pas de réponse immédiate à cette question très sérieuse.

Ahmed : A sa fondation, la Maison de la Poésie menait des activités en direction des universitaires mais nous nous sommes rendu compte qu'il valait mieux nous adresser aux plus jeunes. La poésie arabe est très difficile. L'intention était de leur faire découvrir que même eux pouvaient devenir des poètes. Et on peut répandre une culture de paix à travers la poésie.

Pour éviter que (citation) "le jeune néant [ne] se prosterne devant le vieux néant" ?

"Tout était illusion

Et je sais que ce n'est qu'une farce

Je le sais maintenant que je

Suis devenu aussi rigide

Que les solennelles notions romantiques

Que j'ai suivies jusqu'au tombeau"

Maurice Decaul (Mes funérailles)

 

Merci à Serge Teyssot-Gay (guitare) d'avoir émis ce remarquable point de vue : Question d'éducation. Lles femmes sont plus portées vers la vie. Il n'y a que des mecs ici. Ça a du sens. On est éduqués pour ça...

Je pensais depuis le début des échanges à un "Deep Song" (Chant des Entrailles) porté par des femmes des deux bords... en me demandant à quoi il ressemblerait.

 

Il fallait bien que la naissance du "bébé" ait lieu en France, pays qui a dit non à cette guerre en 2003.

Les "minutes" du spectacle demandent une révision de la traduction pour publication d'une version plus littéraire que celle réalisée dans l'urgence, car il est évident que prendre son temps pour ce nécessaire travail d'orfèvre est une façon de rendre justice aux talents croisés.

Je ne sais si la musique sera "écrite" définitivement. Mais si une captation doit être faite, elle sera unique, n'en doutons pas.

 

*Lundi 3 octobre à l'Odéon, théâtre de l'Europe, Paris.

*Novembre 2012 Harlem Stage, New-York (c'est le "deuxième chapitre d'une oeuvre intitulée "Holding it down : The Veterans dreams project" commandée par ce théâtre)

*Capitales arabes, en projet...

Work in progress, comme on dit...

 

Voir aussi : http://blogs.mediapart.fr/blog/dianne/270911/sleep-song-lart-contre-la-guerre

 

 

Tous les commentaires

Protester, déplorer, dénoncer est-il illusoire ?

Certainement pas ! Toute victoire nait d'un combat, et chaque combat commence par la protestation, l'indignation et la dénonciation. L'illusion, c'est de croire que tout cela ne sert à rien.

Magnifique expérience que tu nous décris là Dianne.

J'en suis encore sur le c.... difficile d'en sortir indemne, du point de vue de la perception que l'on a du rôle de l'art. Ce qui est bien la moindre des choses. La sincérité des protagonistes n'a d'égale que leur générosité. Il n'y a pas eu de posture, pas de recherche de satisfecit. Ils donnaient juste le sentiment d'avoir fait ce qu'ils devaient. Maintenant on peut discuter indéfiniment du fond. C'est aussi ce qui a fait l'objet de la rencontre de l'après-midi : l'Art et la Guerre. J'y reviendrai en un autre billet. Je pensais faire tout d'un seul coup mais c'est impossible.

Pour mémoire commune : "Il est le seul à savoir que ses funérailles ne s'achèveront jamais, tant que leurs deux esprits onduleront dans deux rivières opposées"... (Ahmed Abdul Hussein)

Sleep Song est un confluent.

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Jean-Jacques M’µ

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