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Démon

"Démon" de Thierry Hesse est un foisonnant roman dont le héros, le journaliste Pierre Rotko, arpente les théâtres d'opérations guerrières et les catastrophes (spécialement les inondations !) qui tordent en continu les tripes de la planète. Fils distant, petit-fils ignoré, amant inconstant, il cherche et se cherche dans une quête fiévreuse qui le mène d'Afrique au Caucase en passant par tous les lieux où des tragédies réclament des témoins.
Ayant épuisé toutes ses ressources physiques et mentales en rendant compte des horreurs perpétrées au Liberia ou en Sierra Leone, il tente d'assumer un héritage moral très lourd après le décès brutal de son père, Léon Rotko. Celui-ci, un avocat parisien d'origine russe a longtemps tenu à distance sa propre histoire pour tenter de renaître plus français que les Français (Lev est devenu Léon) pour tenter de vivre, pour tenter de tenir à distance le "démon". L'épouse qu'il a rencontrée dans sa seconde vie a maintenu contre son gré des liens culturels avec la Russie de ses origines. Elle disparue, il s'enferme dans une douleur muette dont on comprend par la suite qu'elle est la condition de sa survie. Il n'aurait pas dû retourner à Stavropol... Mais peut-être que si, en fait....
Quelques jours avant son décès, Léon (Lev) fend enfin son armure pour transmettre à son fils une partie de son héritage caucasien. Une petite partie, dure et noire, à partir de laquelle Pierre va devoir imaginer un chemin de résilience qui le conduit à Grozny...Est-il juif ou pas ? Léon (Lev) l'était-il ou pas ou en partie ? D'un point de vue nazi, son propre père Frantz l'était. Son épouse aussi, gracieuse et obstinée Héléna, militante communiste, persuadée que Staline les protègerait des "Einsatzgruppen"... Lev ne dût la vie qu'à leur courage pour l'abandonner en des mains plus sûres. Et sa nationalité française à son courage pour se sauver de l'enfer lors de la mort du tyran en 1953.
Ce roman sonne si juste qu'on ne peut s'empêcher de penser que le baroudeur Rotko a eu un modèle. Thierry Hesse nous interpelle et nous laisse pantois en explorant avec une précision d'entomologiste apparemment cynique les mécanismes qui mettent en mouvement les oeuvres de mort des conflits armés. La "distance" pour éviter la folie. Tout se répète à l'infini, dans un mouvement perpétuel qui fait la part belle à la sauvagerie des origines. Précision d'importance, tous les évènements relatés sont absolument vrais. Les protagonistes sont ceux qui ont participé ou participent encore aux faits. Que l'on soit en compagnie de gamins de dix ans qui apprennent à machetter des proches, ou en compagnie des insurgés tchétchènes qui luttent pour leur peuple martyrisé, les seuls personnages de fiction sont les proches de Pierre Rotko, ses contacts personnels, ses ancêtres révélés au fil de la quête.
Un très documenté "index des noms" remet chacun à sa place : la famille, les Russes de 1917 à 1991, les Allemands, les Russes après 1991, les Caucasiens, les Américains, les Saoudiens, les Africains, les Français, les "isolés".... les victimes et les bourreaux.
Pour les faits, ce sont les mêmes, d'un bout à l'autre de la souffrance : l'abus de pouvoir, l'ivresse des tueries, les justifications dogmatiques des entreprises criminelles. Rien de nouveau sous ce soleil noir. Les victimes sont toujours les "juifs" des "nazis"... toujours les Ukrainiens de Staline, toujours les Tchétchènes de Poutine...quel que soit le lieu, quel que soit le temps...
C'est l'histoire de notre (sale) temps en marche. Ce livre est un trésor. Merci à Philippe Lefait qui l'a présenté dans son émission "Les mots de minuit".
Thierry HESSE "Démon" Editions de L'Olivier
ISBN 978 2 87929 656 2


Tous les commentaires
Je vous dis très sincèrement merci une fois de plus, Dianne, pour ce que vous nous faites découvrir. (Mais je ne vous dis pas merci pour l'incitation à l'achat d'un ouvrage qui va venir s'ajouter aux livres "à lire absolument", superposés en pile de plus en plus branlante sur ma table de chevet...)
Merci pour le "retour" humaro. J'en suis au même point que vous. La lecture "urgence", la lecture "plaisir" : nos murailles à nous s'édifient sournoisement. Pour ce qui concerne "Démon", il aurait certainement mérité un prix littéraire. Il est de la veine du "Testament français" de Makine quant à la veine épique et à la pertinence du témoignage....
Ce roman sublime faisait d'ailleurs partie, rappelons-le, du choix des trente romans de la rentrée 2009 par Sylvain Bourmeau. Merci pour cette nouvelle lecture ;)
On peut lire les premières pages ou écouter une interview de Thierry Hesse en revenant à cet article, Thierry Hesse succombe avec succès au démon du roman russe (17 juillet 2009).
Merci beaucoup pour ce rappel. Ce blog fonctionne avec des coups de gueule et des coups de coeur. Je n'avais pas l'intention de faire "doublon" et je remercie Sylvain Bourmeau d'avoir eu en amont une si bonne intuition. La lecture exhaustive ne génère aucune déception.
Ce n'était pas non plus le but de mon commentaire (de signaler un quelconque doublon). Je trouve au contraire que rappeler de loin en loin quels sont les titres importants d'une rentrée est essentiel. Qu'il est par ailleurs extrêmement enrichissant que les lectures se croisent, s'appellent, se fassent écho... et même entrent en contradiction. Ce serait une utilisation pleine de ce que Mediapart apporte de nouveau, par l'interactivité, les liens, et le fait que tout demeure sur le site.
Ainsi Mediapart deviendra, entre autres atouts, une bibliothèque, au sens le plus noble du terme.
A part lire , vous et Dianne ne faites vous pas un peu de sport ?
Si, si, d'ailleurs je me suis mise récemment à la boxe française. Très pratique. En cas d'agression.
Quant à vous, Alcyme, je vous conseille le yoga, cela devrait résoudre beaucoup de vos problèmes d'aigreur(s)...
Course tous les matins alcyme. C'est quand vous voulez pour le chronométrage...
Merci beaucoup chère Christine Marcandier-Bry.
Votre message renforce mon plaisir à partager mes coups de coeur..
Et les éditions Plages de lecture et Les Mains dans les poches vous sont ouvertes, si le coeur vous en dit (et la plume) ;)
Le format "poche" devient une question d'espace vital ! Mais pour une oeuvre comme "Démon", l'exception s'impose.
Merci pour les invitations Je serais flattée d' y répondre. Mais je n'ai toujours pas bien compris pourquoi les "éditions" avaient un statut technique un peu particulier. Le regroupement induit-il un fonctionnement collégial avec brain storming avant publication des billets ou bien est-il un label permettant aux rédacteurs d'alimenter la plate-forme en découvertes personnelles ?
bien amicalement
Aucun brain storming avant publication dans ces éditions, aucune censure, simplement un regroupement plus simple puisqu'une édition est par définition thématique. Un "label" pourquoi pas ? 100 % lu et recommandé alors ;))
Merci pour les précisions.
Il reste à demander à MDP de faire sauter l'agaçant verrou qui oblige à un retour par l'article pour consulter les commentaires. Ceci est valable pour les articles du journal, d'ailleurs. Quand on arrive à plus de deux cents "posts" comme c'est le cas pour "Nous ne débattrons pas", la consultation devient un exercice d'accession à l'état "zen"... sous peine de dommages à la machine ! 
Vous avez raison d'attirer l'attention, chère Dianne, sur ce roman, accompli, qui n'a pas obtenu le moindre prix.
Juste une différence de jugement sur la judéité. De mon point de vue, la question ne se pose pas, elle plane sur l'ensemble du livre, dont le titre renvoie au «dibbuk»:
http://www.la-croix.com/livres/article.jsp?docId=2393653&rubId=43500
Bien à vous cordialement,
Merci de votre intervention qui apporte un éclairage supplémentaire. Le promeneur littéraire qui se fait happer par un tel ouvrage n'a pas forcément toutes les clés de décryptage.
Je suis entrée dans ce livre sans avoir lu une seule ligne à son sujet (mes excuses à Sylvain Bourmeau), conseillée par un téléspectateur noctambule qui avait chopé "Les mots de minuit" au passage. Et je n'ai pas pu le lâcher avant la fin. La fine construction en puzzle ne laisse pas d'autre choix que de poursuivre pour savoir...
Il semblerait de plus que la photo de la maquette, et surtout son auteur, ne soient pas choisis "pour faire joli".... C'est d'engagement total qu'il s'agit aussi. D'humanité frémissante. De la chair et du coeur. Comment passer à côté ?