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Héros : Mémona Hintermann, "Tête haute"

Besoin d'air en ce moment. N'importe où que le regard se porte, confusion, grenouillage, déchirements... Un peu d'oxygène pour ne pas désespérer de l'humain.
Memona Hintermann Tête haute
Pas de triche dans cette autobiographie écrite à l'estomac. Le style ressemble à la journaliste : carré, franc, direct. On comprend mieux, à la lire, ce qui a forgé ce caractère d'acier que l'indomptable a mis au service de son métier de grand reporter de la façon la plus courageuse qui soit.
Grande baroudeuse, elle a souvent rapporté des documents-chocs dont on comprend au fil des pages qu'elle ne les a pas collectés par bravade ou pour l'esthétique du métier, mais pour servir de relais, pour donner une chance à ses pareils.
Son parcours est celui d'une authentique écorchée vive de naissance dont l'histoire personnelle force le respect.
De La Réunion, son "chez elle" dont elle parle avec ferveur, à la métropole, cette France fantasmée dont elle découvrira assez vite les grandeurs et les limites, elle a accompli en un demi-siècle un long chemin ponctué de succès et de douleurs. Sans jamais démordre de l'antienne serinée par sa mère (onze enfants, dont quatre morts), qui l'a armée contre l'échec et les mauvais coups : "Si tu veux, tu peux !"
Premières chaussures à l'entrée en 6e (et encore, c'est parce que sa soeur vient enfin d'accéder à un emploi), première fourchette à dix-huit ans (stagiaire à la télé réunionnaise, il lui est un jour impossible de refuser une invitation au restaurant !), Mémona s'est accrochée comme une forcenée à l'Ecole de la République dont elle parle avec des accents lyriques ("l'école, ma bouée de sauvetage"). Elle lui a tout apporté, tout permis. Et notamment de sortir d'une misère que les Métropolitains sont bien en peine d'appréhender correctement.
Si petite, voler pour manger, voler pour survivre... fuir les gendarmes, "détourner" les poules du voisin, utiliser "le système D à la sauce créole" : la famille "au casting d'enfer" ne doit qu'à une grande tendresse de se maintenir à flot.
Et puis de déchéance paternelle en abandon de famille, de déménagements en déménagements, d'un propriétaire rapace à l'autre, toujours vers des baraques plus rustiques et plus sommaires, maman Séry transbahute sa nichée, toute seule finalement. Enfin la paix après les orages semés par ce père qui venait là au "deuxième bureau", selon une tradition locale solidement ancrée, toutes ethnies confondues.
Ballottée entre deux cultures (papa indien de Bombay, maman française d'origine bretonne, vieille famille aisée qui condamne à la misère la pécheresse et ses fruits...) et deux religions (papa musulman et maman catholique), Mémona fait très tôt des choix définitifs, ayant échappé de peu au mariage forcé, dont une de ses aînées est près d'être aussi la victime .
"De Mahomet à Jésus", "La vie n'est pas une ravine tranquille" ! "Notre père ne nous donne pas à manger mais il est prêt à couper la tête de ma soeur au nom de son Dieu !"
Un chapitre remet quelques pendules à l'heure :"Tout ce que nous avons vécu, mes soeurs et moi, ne se passait pas sur une étoile, dans une lointaine galaxie. C'était hier dans le cadre de la République française, donc laïque, sur un territoire sous drapeau français depuis plus de trois cent cinquante ans. Mariages blancs, mariages forcés... La France a eu tout le temps d'y penser. Si seulement elle avait voulu regarder ce qui se passait chez nous, à la Réunion, ce qui s'y passe encore ? .../... En France il y a des discours sur l'islam mais pas de débat d'idées. Terrain miné. L'intolérance du "politiquement correct" règne..../... A-t-on le droit de soulever ces questions sans être accusé de nourrir la haine religieuse et menacer l'ordre public ?.../... En Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, en Allemagne, ailleurs en Europe, il est permis d'ouvrir la discussion sans être diffamé. Pas en France. Dans notre vieux pays on peut critiquer la religion, mais toujours la même"...
Tordant le cou à l'idée de discrimination positive dont elle a pu constater les effets pervers aux Etats-Unis, elle décrit sa grande famille multiraciale, multiculturelle et conclut :"En modifiant la loi sur la laïcité, on risque de réveiller les extrémistes et les guerres religieuses". Pour elle, le communautarisme est une plaie s'il déborde sa sphère et s'immisce dans la gestion des affaires publiques.
Un jour, Mémona attrape la chance par les cheveux et c'est direction France 3-Orléans, le début d'une carrière qui lui fait côtoyer au fil des ans ses frères humains proches en souffrance et dont elle ne finit pas de partager les humiliations. Des ors de la République à l'enfer des combats, elle "assure" sauf quand, en 2000 la mairie de Neuilly lui refuse le renouvellement de sa carte d'identité ("Prouvez que vous êtes française" !). Ou bien se rebelle (quand un rédac chef imbécile lui conseille de changer son nom : Affejee, par trop exotique à ses oreilles sensibles).
Enfant, Mémona est, selon son institutrice, "comme une éponge sèche jetée dans l'eau", dans une classe "ONU à la sauce réunionnaise" : la plupart (quarante-deux garçons et filles, en exemplaires uniques : visages européens, chinois, africains, mélanésiens, indiens et toutes les nuances possibles du métissage") vient le ventre creux et les mains vides.
Elle en sortira blindée contre toute tentation d'apitoiement sur soi- même : tête haute !
Magnifique, revigorant !
P.-S.Mémona Hintermann, Tête haute
Lattès
ISBN 978-2-7096-2857-0
17€
Le coup de gueule de Memona Hintermann au sujet de la "visite" de Kadhafi
http://www.dailymotion.com/video/x3q24o_kadhafi-colere-dune-journaliste-10_news


Tous les commentaires
Merci pour le signalement de ce parcours et de cet ouvrage
C'est un plaisir humaro. Cette héroïne-là, je ne l'ai pas mise dans ma liste car 5 noms c'était peu et elle aurait été confuse voire fâchée. Mais un petit coup de projecteur, hein...
Lorsqu'il lui arrive de présenter le journal de la 3, souvent pendant les vacances, nous apprécions son ton lapidaire, sans artifices, et sa façon de hiérarchiser correctement les sujets pour ne pas nous vendre de la daube. Qu'elle en soit remerciée. Memona, c'est l'anti-langue de bois. Il arrive que l'on se marre en voyant tel ou tel freluquet en costume lui passer la parole, et parfois l'interrompre, lorsqu'elle donne des nouvelles depuis un chaos quelconque (il y en a tant) où ça pète de tous les côtés. On remarquera au passage que les grands reporters fatigués qui rendent comptent, sur fond de fumées ou d'explosions, de toutes sortes de drames, sont souvent de grandEs reporterEs.
Autre "tête haute" : Sophie Bouchet Petersen
piqué sur le blog de sara
http://www.mediapart.fr/club/blog/sara/191009/contre-l-ordre-moral-l-ordre-juste-reponse-aux-amalgames-de-chantal-de-gournay
Contre l'ordre moral : l'ordre juste (Réponse aux amalgames de Chantal de Gournay dans Libération du 19 octobre 2009)
J'ai beaucoup d'admiration et de respect pour cette femme, dont j'ai toujours apprécié le sérieux et la qualité des reportages. C'est bien de dire un mot d'elle!
Il faut des caractères bien trempés comme celui-ci pour redonner courage quand il nous fait faux bond.
J'ai toujours eu un grand respect pour cette journaliste et la qualité et la rigueur de ses reportages. Merci, Dianne, pour le signalement.
Memona, c'est une grande de chez les grandes !
Merci à tous. Son récit est d'une grande sincérité, on est loin de la complaisance. Ce qui est remarquable chez cette femme c'est que sa longue fréquentation de tout un tas de "considérables" ne l'a pas obligée à acquérir des réflexes courtisans ou des inflexions mielleuses. Elle n'intervient pas souvent à titre privé, c'est dire si son indignation lors de la venue en fanfare du Kadfafi était une bonne indication du niveau de pourriture morale du personnage. Ne manquez surtout pas d'ouvrir le lien sous le texte.