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Al harga wala hogra : Les Harragas

Mieux vaut brûler qu'être humilié. Brûler, ses papiers, ses chances, sa vie, ses espoirs... Tout plutôt que "d'étouffer".

 

"J'étouffe" : c'est la plainte lancinante qu'a entendue Virginie Lydie, tout au long de ses voyages en terre de désespoir, de mal-vie. Elle voulait comprendre et transmettre les raisons qui font que de jeunes gens abandonnent tout derrière eux, y compris leur identité, pour tenter de vivre ailleurs ce qu'ici leur refuse. De vivre ? Dans le meilleur des cas, car les chiffres sont implacables : "15 638 immigrés morts aux frontières entre 1988 et 2010, dont 6 566 disparus en mer.En comparaison, en plus de 28 années d'existence, 1 135 personnes auraient péri en tentant de franchir le mur de Berlin..."

 

L'auteure de "Traversée Interdite", paru aux éditions "le passager clandestin" a animé le 21 mars les débats du "Lundi de Médiapart" à la Maison des Métallos. Ce qui s'est échangé secoue jusqu'aux tréfonds. On a beau savoir, on fait moins le malin en sortant...

 

Et pourtant, les hommes ont-ils jamais cessé d'arpenter la planète ? "Rien ne peut arrêter les fondamentaux de l'évolution humaine : le déplacement en tant que stratégie d'amélioration de la vie". Rien. Alors on dresse des murs, dérisoires mais terrifiants et mortifères. On fait, des eaux des mers, les cimetières d'une génération. Car on aura beau patrouiller et renforcer les contrôles : celui qui n'a rien à perdre, sauf sa vie, peut encore la risquer puisque la seule liberté qui lui reste est de décider de sa mort.

 

Comme le dit en préface Kamel Belabed, père d'un "harraga" disparu en mer, "on le dépeint comme un trompe-la-mort, un taré.../...par définition totalement dépourvu de conscience. Or quelqu'un qui est dépourvu de conscience, donc incapable d'un quelconque effort de réflexion, va se contenter de son sort et espérer que la solution lui viendra du ciel." D'où la réfutation totale de l'injure. Et de fait, les harragas sont plutôt considérés comme des héros, des sortes de kamikazes. "Clandestins" sonne très mal, surtout du côté européen de la mer. Mais "harragas"...

 

Ils ne sont pas tous issus des couches les plus défavorisées car il faut encore quelques ressources pour tenter l'aventure, n'importe comment que l'on s'y prenne. Virginie LYDIE insiste sur les coûts et les risques considérables encourus pour tenter de toucher à la terre qui leur offrirait des rémunérations 20 fois supérieures à celles du pays.

 

Le différentiel économique est sans appel. Personne de censé ne se résignerait à dormir ad vitam chez ses parents, sans possibilité de fonder une famille, tant les salaires ordinaires rendent impossibles de se procurer le moindre toit. Un homme doit assurer. Tradition et économie s'en mêlent pour exercer une pression inhumaine sur de jeunes esprits qui n'ont d'autre occupation la plupart du temps que compter les heures en attendant celles du lendemain. Une non-vie. On ne peut pas choisir une non-vie. Pas à vingt ans.

 

Alors bien sûr, certains n'auraient ni raison politique, ni raison familiale de partir mais ils ne savent pas qu'ils quittent une galère pour une galère plus grande encore et que ce qu'ils vivent comme une humiliation (l'impossibilité de concevoir sa vie d'homme autonome et responsable) n'est rien à côté des humiliations qui les attendent s'ils partent. On ne raconte pas ses échecs en cas de retour. Et même on a tendance à frimer. Ne pas perdre la face. Pourtant d'une manière ou d'une autre ils savent. Et c'est pour cela qu'ils sont des héros.

 

Dans son essai qui est le résultat d'un long travail d'enquête et de collecte de témoignages sur le terrain (notamment une "poche" d'immigration en Tunisie) l'auteure aborde toutes les facettes de cette dramaturgie humaine volontairement limitée au Maghreb mais les digressions lors des débats ont permis d'aborder l'état de l'Afrique sub-saharienne qui envoie vers le Maghreb des migrants dans les mêmes conditions.

 

Clémence RACIMORA de la CIMADE a abondé les échanges en apportant le point de vue de l'organisation qui considère que la mobilité est un droit et que les trois quarts de la population mondiale ne peuvent l'exercer.

 

Curieusement la "révolution" ne change rien au problème, au contraire. Personne ne peut ignorer que les changements sociétaux et économiques ne se feront pas en quelques mois. Et beaucoup profitent du chaos ou de la bienveillance des autorités, moins tâtillonnes, pour partir malgré tout.

 

L'une des intervenantes du public a rappelé des souvenirs "marocains" de gens de sa famille dans les années tragiques de la guerre d'Espagne : les habitants de Tanger venaient sur les plages pour "ramasser" et secourir ceux qui fuyaient Franco.

Une autre a parlé de la générosité des Tunisiens qui ont accueilli, nourri et réconforté à leur frontière les milliers de réfugiés de toutes origines fuyant l'Egypte...

 

Et pour finir ce tragique et cynique constat : les exécutifs de l'Europe gouvernent par la peur leurs populations tétanisées.

C'est le seul sujet sur lequel ils ne se disputent pas.

 

A lire absolument

"Traversée Interdite ! Les harragas face à l'Europe forteresse"

de Virginie LYDIE (Préface de Kamel BELABED, porte-parole du "Collectif des familles de harragas disparus"

Editions "le passager clandestin" (avec le soutien de la CIMADE)

ISBN 978-2-916952-44-4 16€

Tous les commentaires

Merci de report Dianne car cette tragédie est ancienne et a déjà fait beaucoup de morts. Quand je travaillais au Maroc, à Tan Tan et exportait de l'huile de poisson par bateau vers l'Europe, nous devions vérifier tous les réservoirs y compris les ballasts des bateaux afin d'en faire sortir des clandestins qui auraient connu une mort certaine s'ils étaient restés dedans. A chaque bateau, on sauvait une dizaine de pauvres bougres qui avaient réussi à grimper pendant le chargement.

Oui le droit à la mobilité devrait être reconnu, il faut aider la Cimade.

A lire, à écouter :

Nazim Hikmet

http://www.ybruant.magic.fr/poeme.php

Lui qui voulait "laisser le globe aux enfants"... Merci.

je recommande

Pour compléter le témoignange de Patrick 44...

Dans l'aviation aussi, il faut contrôler que des " clandestins" ne s'introduisent pas dans les trappes des trains d'atterrissage. Ils risquent d'y mourir de froid, en altitude...

Je recommande, Anne .

Merci.

 

Que ce billet aie la plus grande diffusion possible ! (un message = un passage au tracker).

 

Vive le droit à la mobilité escamoté sournoisement dans la déclaration des droits de l'homme (article 13 qui autorise la sortie d'un pays mais pas l'entrée dans un pays!).

Je recommande

Billet poignant, et douloureux Dianne.

Une réalité terrifiante.

Merci.

Il est nécessaire de porter ces témoignages autour de soi, de les répandre dans tous les milieux et par tous les moyens et surtout de porter concours et de s'impliquer dans le réel par des actes.

Merci Dianne d'être toujours si bonne rapporteuse..

Dans la mer il y a des crocodiles

de Fabio Geda traduit de l'italien par Samuel Sfez aux éditions Liane Lévy

 

"Il faut toujours avoir un rêve au-dessus de la tête, quel qu'il soit"

Merci JJMU pour cette contribution remarquable et pour le conseil de lecture.

Soutien total à ceux qui aident les humiliés et traqués

Réfugiés économiques de pays spoliés qui nous enrichissent, et qui meurent en tentant de venir nous enrichir une seconde fois.

Redistribution !

Il faut absolument lire ce grand petit-bouquin (par la taille) porteur d'analyses hors des sentiers "binaires".

Merci à vous d'être passés sur ce fil.

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