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Angèle : un gâteau pour Noël

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Un gâteau pour Noël ? La recette ne varie pas. Mais on peut la prendre à la lettre, le résultat n'aura jamais le même goût que le sien. Fleur d'oranger en dominante et un petit quelque chose de plus, impossible à nommer. La tendresse ? Ah s'pourrait cor' ben... aurait-elle dit en un demi-sourire malicieux.

 Angèle était entrée dans la famille sur la pointe des pieds au bout d'un parcours très atypique. Au début, c'était "Madame Angèle". Engagée au service du grand-père mutilé de guerre.

 Née en 1908, la petite fille avait connu toutes les douleurs, pour finir trépanée à la suite de coups plus violents que les précédents. Aimée par sa mère, qu'elle chérit tendrement jusqu'à la fin des fins,  mais éreintée par son père, elle n'avait connu un peu de paix qu'au remariage maternel. De ses blessures, il lui restait quelques légères séquelles intellectuelles, une "aptitude" rigolote à confondre les mots ou à accommoder les patronymes à sa sauce. Ainsi de Charles Aznavour : Charlette Lamour, qu'il me pardonne..., ou bien "femme de loup" et "Boudi" (elle avait un temps vécu en Provence). Mais elle chantait comme personne et son répertoire était immense. 

Dès qu'une occasion se présentait, pendant nos vacances, elle branchait le tourne-dixe et hop... c'était parti pour de joyeux moments en choeur. Du coup, j'en connais un bout en matière de gaudriole début de siècle (l'autre) ou de chansons "réalistes".

 Sa carrière ? Placée comme bonne à l'adolescence, ainsi que nombre de filles de pauvres : moins de chance que sa soeur, une matrone hautaine et jalouse, sortie du cambouis par mariage mais sans un regard en arrière, cramponnée à son magasin de chapeaux et à ses sous.

 De place en place, jusque dans "le grand monde" comme elle disait, elle avait un stock inouï d'anecdotes toutes plus  ahurissantes les unes que les autres. On peut dire que l'envers des dentelles et de la soie n'avait aucun secret pour elle.  Ce que l'on appelait une brave fille, côté employeurs. Mais il y avait des limites : crever de faim quand on réservait toutes les ressources disponibles à "recevoir" une fois par semaine, c'était non ! Avant de rendre son dernier tablier, elle s'était pour une fois servie au milieu du poisson  avant de l'apporter en grand couvert à la table huppée. Scandale, mais quel bonheur pour elle de le raconter trente ans après !

 A la fois simple et libre, son autonomie gagnée, elle se révéla tout à fait "pétroleuse" pour son époque : habillée d'une combinaison de cuir, elle pilotait une grosse moto. Les longs trajets Nord-Sud ne lui faisaient pas peur.  En Provence, ouvrière en usine, elle rigolait d'avoir été draguée en tant que "mec"... elle qui revêtait une jupe de soie tourterelle pour aller danser ou au cinéma. Elle fumait comme un pompier, c'est ce qui finit par l'emporter.

 Se frotter à la haute lui avait donné un goût très sûr en matière de belles choses. Elle n'achetait rien qui ne soit "parfait". Une belle emmerdeuse, mais au fond, ça durait ! De la vaisselle aux jupes à plis, en passant par les biscuits, du supérieur ou rien. Une manière de faire des économies. On se repasse en famille l'histoire des "Filets Bleus", LES biscuits à la cuiller, faute desquels l'épicière se voyait retoquer ses boudoirs avec humeur...

Je pense à elle aujourd'hui car je dresse la table avec le service qui me vient d'elle. Porcelaine et violettes. Ringard mais sublime. Noël, les anges.... Angèle. Devenue au fil du temps "Mémère Angèle".  En épousant sur le tard mon invalide de grand-père (seul depuis des années), elle était entrée en religion amoureuse : "Mon p'tit mari chéri de mon coeur, celui qui n'n'a pas y n'en meurt..."

 Vrai qu'il était si beau, n'étaient les deux jambes dont il avait fait cadeau à la France, mais j'en ai déjà parlé. Soldat Robert lui offrit le confort, après tant d'années de rudesse. Elle en fit bon usage, à leur profit commun. Une lionne. Veillant jalousement à sa sécurité et à ses intérêts. Et nous englobant du coup dans son coeur. C'est elle la grand-mère qui nous ouvrait les bras tous les étés.

 Elle aimait infiniment les poupées, cette vieille petite fille à l'enfance martyre,  privée de tout. Son époux lui en décrochait au moins une chaque année à la "fête". Un tireur redoutable !

La dernière que je lui ai offerte, une Colombine, repose avec elle. Une poupée pour la route. Un dernier Noël, il y a longtemps... En souvenir de mes Noëls de petite-fille gâtée de loin, guettant le facteur, et jamais déçue. LE colis était toujours au rendez-vous.

 Je souhaite à tous un Joyeux Noël. Ouvrir les coeurs, c'est la seule solution. Pour cela pas besoin de recette.

Tous les commentaires

23/12/2012, 20:46 | Par dianne

24/12/2012, 12:24 | Par Grain de Sel HV

Pour confectionner le gâteau d'Angèle, Dianne.  Merci à elle, et à toi...

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24/12/2012, 12:31 | Par dianne en réponse au commentaire de Grain de Sel HV le 24/12/2012 à 12:24

C'est d'la bonne ?  Rigolant

24/12/2012, 13:57 | Par Grain de Sel HV en réponse au commentaire de dianne le 24/12/2012 à 12:31

Pas goûté.... Choisie à la couleur du flacon ! Clin d'œil

24/12/2012, 14:32 | Par Jonasz

Je suis sous le charme. J'aurais bien aimé qu'elle me connaisse et qu'elle m'aime. Parce que moi, je les aime les femmes de la catégorie lionnes ou panthères.

24/12/2012, 15:01 | Par dianne en réponse au commentaire de Jonasz le 24/12/2012 à 14:32

Sourire Cette lionne là faisait le plus souvent patte de velours...

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