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L'apprentissage de l'imbécillité dans la culture de l'argent
par Lucia Bohne
Ce texte paru en 2003 n'a pas pris une ride. On peut même dire qu'avec les projets européens en matière d'éducation encadrés par la Stratégie de Lisbonne, horizon 2010, les principes en ont été largement importés de ce côté-ci de l'Atlantique. Et l'on voit la machine répressive se mettre en branle pour mettre au pas les désobéisseurs... ces "mauvais fonctionnaires"....pendant qu'aux Etats-Unis, les constats étant ce qu'ils sont, on fait marche arrière. Ne jamais perdre une occasion de foncer dans un mur s'il se présente. Mais peut-être est-ce plus subtil que ça : le service public est une source potentielle de profits inépuisables si l'on transfère suffisamment de compétences par voie de "délégation"...
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On pourrait penser que la tentative d’un professeur d’anglais d’une université de seconde zone de faire un lien entre l’indigence de l’enseignement aux Etats-Unis et la crédulité du public états-unien est un peu triviale si l’on considère que nous sommes embarqués dans la première aventure impériale avouée du capitalisme vieillissant aux Etats-Unis - mais restez avec moi. La question que je me pose, compte tenu de mon expérience d’enseignante, est de savoir pourquoi ces jeunes gens ont été éduqués dans une ignorance aussi crasse.
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"Je ne lis pas", dit une étudiante de première année, sans être gênée le moins du monde. Il ne lui vient pas à l’esprit que déclarer une préférence pour ne pas lire dans une université, c’est comme se vanter d’avoir choisi de ne pas respirer dans la vie courante. Elle est dans mon cours consacré à la littérature mondiale. Elle doit lire des romans d’auteurs africains, latino-américains et asiatiques. Elle n’est pas là par choix : c’est juste un cours obligatoire pour son diplôme et c’est, pense-t-elle, plus facile que la philosophie.
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Le roman qui lui donne du fil à retordre est "D’amour et d’ombre" d’Isabel Allende, mis en scène dans la terreur de l’après coup d’Etat du régime de type nazi de la junte de Pinochet, entre 1973 et 1989. Personne dans la classe, y compris ceux dont la matière principale est l’anglais, n’est capable d’écrire un essai d’analyse précis, il faut donc que je le leur apprenne. Personne dans la classe ne sait où est le Chili, je dois donc photocopier des informations générales dans des guides sur les pays du monde. Personne ne sait ce que sont le socialisme ou le fascisme, alors je dois prendre le temps d’écrire des définitions assimilables.
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Personne ne connaît "le mythe de la caverne" de Platon, et je le mets à leur disposition parce qu’il est impossible de comprendre le thème du roman sans une connaissance de base de ce texte - qui faisait partie des lectures obligatoires quelques générations plus tôt. Et personne dans la classe n’a jamais entendu parler du 11 septembre 1973, le coup d’Etat soutenu par la CIA qui a mis un terme à la démocratie adulte du Chili. Le choc est tangible quand je distribue des documents déclassifiés états-uniens qui prouvent la collusion des É.-U. avec le coup d’Etat du général et l’assassinat de Salvador Allende, président élu.
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La géographie, l’histoire, la philosophie et les sciences politiques, toutes sont absentes de leurs études. Je réalise que mes étudiants sont en fait des opprimés, comme l’a fait remarquer Paulo Freire dans " la pédagogie de l’opprimé " et qu’ils paient pour leur propre oppression. Je leur explique alors patiemment : Non, notre gouvernement n’a pas été l’ami de la démocratie au Chili ; oui, notre gouvernement a financé à la fois le coup d’Etat et le système de torture de la junte ; oui, cela est valable pour toute l’Amérique latine. Puis, un étudiant demande "Pourquoi ?". Alors, je réponds que la CIA et les sociétés privées foulent au pied le monde en partie à cause de l’ignorance du peuple des États-Unis, apparemment provoquée par l’éducation formelle, renforcée par les médias et acclamée par Hollywood. Plus les gens lisent, moins ils en savent et plus ils deviennent endoctrinés ; c’est ainsi que nous atteignons cet état national d’imbécillité grâce auquel ils s’engouffrent dans des abîmes de dettes. Si ce n’était pas tragique, ce serait drôle.
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Pendant ce temps, cette coûteuse imbécillité facilite le financement du travail sanglant des escouades de la mort, des juntes et des régimes de terreur à l’étranger. Elle a permis la guerre dans laquelle nous sommes engagés - une guerre injuste, illégale, illogique et coûteuse qui annonce au monde la faillite de notre intelligence et, par la même occasion, la faiblesse rampante de notre système économique. Chaque mort d’homme, de femme et d’enfant due à une bombe, une balle, à la famine ou à l’eau polluée est un meurtre et un crime de guerre. Et cela met en relief l’incapacité de l’enseignement états-unien à produire des cerveaux équipés du strict nécessaire pour la survie démocratique : l’analyse et la capacité de poser des questions.
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En d’autres termes, je ne pense pas qu’une éducation sérieuse est possible aux É.-U. Tout ce que vous touchez dans les annales de la connaissance est un ennemi de ce système de commerce et de profit, à en perdre la raison. La seule éducation permise est celle qui adapte au statu quo, comme dans les écoles coûteuses, ou qui produit des gens pour maintenir et renforcer le statu quo, comme dans l’école publique où j’enseigne. De manière significative, dans mon établissement, une université de troisième ordre pour la classe des travailleurs, diplômés de collège de première génération qui entrent dans les postes de fonctionnaires au bas de l’échelle, dans l’éducation et dans la gestion de niveau moyen, les matières académiques favorisés sont la communication, la justice criminelle et le travail social - fondamentalement comment mystifier, encadrer et surveiller les masses.
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Cette éducation représente un énorme gaspillage des ressources et du potentiel des jeunes. Elle est incroyablement ennuyeuse et sans intérêt - excepté pour les puissances et les intérêts qui en dépendent. Quand un étudiant ukrainien, arrivé depuis seulement trois semaines, écrit en anglais l’essai le mieux structuré et le plus approfondi de la classe, on doit se poser des questions sur l’éducation états-unienne, en particulier pour nos jeunes.
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Mais, l’état de délabrement atteint par l’enseignement états-unien est à la fois planifié et délibéré. C’est la raison pour laquelle nos médias réussissent si bien avec leurs mensonges. C’est pourquoi notre secrétaire d’Etat peut citer le mémoire d’un étudiant diplômé, en annonçant avec certitude que ces données volés proviennent de la source la plus fiable des renseignements. C’est pourquoi le "Guernica" de Picasso peut être voilé pendant son "rapport" absurde aux Nations Unies sans que quiconque ne remarque la signification politique de ce geste et la sensibilité fasciste qu’elle protège.
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Le fascisme culturel se manifeste par son aversion à la pensée et au raffinement de la culture. "Quand j’entends parler de culture, je sors mon revolver", disait Goebbels. Une des réformes les plus infâmes et révélatrices mises en oeuvre par le régime Pinochet a été la réforme de l’enseignement. L’objectif fondamental était de mettre fin au rôle de l’université comme source de critique sociale et d’opposition politique. Les départements de philosophie, de sciences politiques et sociales, les humanités et le secteur des arts susceptibles d’abriter des discussions politiques ont été démantelés. On ordonna aux universités d’émettre des diplômes seulement en gestion des affaires, programmation informatique, génie civil, médecine générale et dentaire - bref, à devenir des écoles d’enseignement professionnel, ce à quoi l’enseignement états-unien ressemble en réalité, du moins en ce qui concerne l’éducation de masse.
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Nos étudiants peuvent obtenir leur diplôme sans jamais avoir touché une langue étrangère, la philosophie, de quelconques éléments de science, la musique ou l’art, l’histoire et les sciences politiques ou économiques. En fait, nos étudiants apprennent à vivre dans une démocratie électorale dénuée de toute politique - un fait illustrée par la baisse de fréquentation des bureaux de vote.
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Le poète Percy Bysshe Shelley a écrit que, dans la rapacité créée par la révolution industrielle, les gens abandonnent d’abord leur esprit ou leur capacité à raisonner, puis leur c¦ur ou leur capacité d’empathie, jusqu’à ce qu’il ne reste de l’équipement humain originel que leurs sens ou leurs demandes de satisfactions égoïstes. A ce stade, les humains entrent dans la catégorie de produits de consommation et de consommateurs du marché - un élément de plus dans le paysage commercial. Sans c¦ur et sans esprit, ils sont instrumentalisés à acheter tout ce qui calme leurs sens exigeants et apeurés - des mensonges officiels, des guerres immorales, des poupées Barbie et des enseignements en faillite.
Pendant ce temps, dans mon Etat, le gouverneur a ordonné une coupure de 10% pour tous les ministères - y compris celui de l’éducation.
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Luciana Bohne
Luciana Bohne enseigne le cinéma et la littérature à l’université Edinboro en Pennsylvanie
© Copyright Luciana Bohne 2003 For fair use only/ pour usage équitable seulement
Traduction bénévole (rezo des Humains Associés) pour usage équitable seulement . Jean-Paul Salaün, KT et RI wwwpaxhumana info
L’article original est accessible ici "Learning to Be Stupid in the Culture of Cash by Luciana Bohne"


Tous les commentaires
Ce qui est en cause dans ce rejet de l'écrit est, me semble-t-il, l'absence d'esprit critique. La lecture implique le commentaire par sa mise en perspective avec d'autres lectures sur un même sujet ou une même époque donnant des approches différentes voire contradictoires. La lecture force les idées reçues et oblige à prendre de la distance aec ce qui est dit. Il est tellement plus facile de faire du copié-collé sur internet que faire un commentaire de texte. Une dérive totalitaire ?
dianne Lucia Bohne est dans le constat post-mise en oeuvre des politiques en matière d'éducation US. Il est sans appel : la ruine organisée du secteur public d'éducation s'accompagne d'un appauvrissement intellectuel généralisé. L'arbre cachant la forêt, un système privé excelle, y compris à drainer les étudiants venus du monde entier dans le supérieur. Mais la matrice, qui devrait tirer vers le haut la majorité des élèves US est une machine à formater les cons-sommateurs et les vaillants petits soldats qu'on va ensuite envoyer au casse-pipe. Une manière de donner de la chair à canon à la machine économique... Tout en réduisant à la portion congrue l'esprit critique des citoyens. On n'en est pas loin : Nico Hirtt a longuement décrypté le basculement de l'Ecole sous la pression des marchés. Les projets européens sont limpides : il faut, ainsi que le disait déjà Lucia Bohne en 2003, enseigner "utile", c'est à dire "rentable". Le reste... toutes ces sciences molles qui font rien qu'à éclairer des citoyens énervés... Lire ? Mais ils lisent finalement (l'édition n'est pas sinistrée, là aussi, busines oblige). La question est juste : quoi ? Regard las vers la pile de daube dont les fabricants déchaînés vomissent leur quota mensuel pour accrocher les premières places des VENTES... On appelle ça des "phénomènes" littéraires. J'appelle ça des phénomènes de foire.
Vous avez raison, Dianne, la culture d'entreprise a envahi l'éducation nationale au point qu'on en oublie sa mission première qui est d'apprendre à apprendre. Un livre à lire et à relire par ces temps de crise où l'effondrement des subprimes a quelque peu écorné le mythe de l'argent facile aux Etats-Unis : la Grosse Galette (The Big Money) de John Dos Passos, 1936.
dianne Il est à ce sujet intéressant de lire les documents officiels. Ce texte date de 2004 quand le pays s'était emparé des problématiques européennes, pour le meilleur. Le réveil fut rude. . Le texte du rapport intermédiaire de la Commission et du Conseil concernant le suivi des objectifs des systèmes de formation en Europe http://europa.eu.int/eur-lex/pri/fr/oj/dat/2004/c_10420040430fr00019.pdf Où l’on découvre que nos gesticulations risquent bien de ne mener à rien. Tout au long des 19 pages du rapport, reviennent les mêmes incantations quant au devenir des systèmes d’éducation et de formation en Europe. Il n’y est plus bêtement question d’apprenant, d’élève, d’étudiant ou autre terme désignant le jeune humain en situation d’apprentissage. Non, il y est question de RESSOURCES humaines, de CAPITAL humain. A ces ressources, on applique les mêmes méthodes d’étude et de quantification qu’à n’importe quelles autres ressources : minière, financière ou autre. Le rapport est labellisé-technocrate et certains passages sont rédigés dans un jargon qui pourrait fort bien, si on en changeait le titre, s’appliquer à n’importe quel autre secteur de l’économie, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit ici. Les mots le plus souvent employés : niveau de référence (benchmark), réforme, investissements, partenariat, entreprises, stratégies, économie, société de la connaissance, économie de la connaissance, productivité, croissance, capital humain, offre, accélérer le rythme, besoins du marché, stimuler la mobilité...... Le commerce sera si fructueux qu’on fera même des promotions ! "Les ministres [...] ont fixé pour objectif que chaque étudiant obtenant un diplôme à compter de 2005 reçoive automatiquement et gratuitement ( !) le supplément au diplôme" Dans leur grande mansuétude, les rédacteurs ont quand même fait une petite part au retour sur investissement, contrairement à Monsieur Toutlemonde, qui râle en payant ses impôts : "par ailleurs, les dépenses en capital humain ne devraient pas être considérées comme un coût mais comme un investissement." Quelle bonne nouvelle ! Lucidement, ils apprécient aussi que (parlant des enseignants) "Les candidats à la profession ne se bousculent pas, et certains pays risquent de se trouver confrontés à une grave pénurie d’enseignants et de formateurs qualifiés, comme l’OCDE l’a souligné récemment. Cette situation soulève des questions quant à la capacité d’attirer et de garder les meilleurs talents et quant à la nécessité d’une formation continue de qualité qui prépare les enseignants à leurs nouveaux rôles". Pourtant les masques tombent définitivement au chapitre des "Trois Leviers pour réussir" : concentrer les réformes et les investissements sur les points clés faire de l’apprentissage tout au long de la vie une réalité concrète construire une Europe de l’Education et de la formation Le premier point surtout nous donne une idée de ce que signifiera se former dans le futur : le capital humain étant tenu de parvenir à plus d’efficacité, on propose d’identifier les domaines ou les groupes où les investissements seront les plus productifs. Ceci dans le cadre de l’initiative "Economie de l’Education". Autant dire qu’il vaudra mieux être scientifique "dur" que se passionner pour les sciences "molles" que sont les sciences humaines. Avec l’ambition de doter tous les citoyens (tiens première fois utilisé, page 9, d’un seul coup, après une rafale de "capital humain"....) des compétences nécessaires. Et quelles sont ces compétences nécessaires ? Et bien, à la Berlusconi, voici le catalogue -linguistiques (plusieurs langues) culture scientifique et technique (Hou ! les filles qui ne s’y intéressent que moyennement, sauf les Irlandaises !) -compétences entrepreneuriales T I C (cela va sans dire) Il faut que l’Europe devienne "attirante" : "jusqu’à récemment, les étudiants européens étaient deux fois plus nombreux à étudier aux Etats-Unis que les étudiants américains venant étudier en Europe. Les premiers cherchent en général à obtenir un diplôme complet de l’université d’accueil, le plus souvent aux niveaux avancés et dans des domaines scientifiques et technlogiques. Les seconds viennent en Europe en général pour une période brève dans le cadre du diplôme de leur université d’origine, le plus souvent à un stade peu avancé de leur cursus et majoritairement en sciences humaines ou sociales." Du "sérieux" là-bas, du dilettantisme ici. Le ton est donné. Pour être "attirant", il faudra être "sérieux", c’est à dire scientifique, c’est à dire potentiellement rentable. Pour finir un petit aperçu des talents rédactionnels des auteurs (prière d’avoir "fait" Jargon-LV1 au lycée !) "Les travaux menés à ce jour ont permis d’identifier des domaines clés qui souffrent d’un manque de données pertinentes et comparables pour assurer le suive des progrès au regard des objectifs fixés. La qualité et la comparabilité des indicateurs existants doivent être améliorées, particulièrement dans le domaine de l’apprentissage tout au long de la vie"... Ah, au fait, l’apprentissage tout au long de la vie dont il est tellement question , cela signifie que chacun devra se débrouiller sur son temps et ses deniers, pour rester "employable".
Il est vrai Dianne que le bilan n'est pas très glorieux même si le point de départ était généreux, puisque le processus de Bologne visait à construire une Europe de l'éducation qui jusque-là faisait défaut : harmonisation des niveaux d'étude au sein des Etats membres et reconnaissance des diplômes et des cursus pluri-universitaires avec généralisation des co-habilitations. Malheureusement la course aux meilleurs points dans le classement de Shanghai a conduit à ne s'intéresser qu'à la formation des élites en laissant de côté les décrochages et les sorties du système où la concurrence s'est accrue.
dianne Certes l'idée en soi était recevable. Mais alors pourquoi harmoniser par le bas pour le plus grand nombre ? Le fameux socle commun de compétences ("compétences", à 10 ans !) du primaire est une consternante interprétation et un crapuleux détournement des principes affichés. Le classement de Shangaï ne conduit pas qu'à la marginalisation des non-conformes, des pas-winners, il conduit aussi au formatage des fameuses élites internationales. Avec tous les bénéfices planétaires que nous constatons quand elles sont à l'oeuvre... L'ennui naquit un jour de l'uniformité ? La faillite mondiale aussi, qui donne toutes les clés, partout, à des individus sortis des mêmes moules.
il faudrait développer Dianne ce que vous entendez par "harmoniser par le bas" : faire valider une licence en 3 ans au lieu d'un deug ou d'un dut en 2 ans, et un master en 2 ans au lieu d'une maîtrise en 1 an, cela me parait plutôt vers le haut l'harmonisation des diplômes. Quant au formatage, je ne comprends pas bien non plus : quid du chômage des surdiplômés ? Il y a bien une inadéquation entre les formations et les besoins du marché, non ?
dianne Il est exact qu'il y a une "inadéquation", et nous reconnaissons de facto la priorité du marché sur celle des... formations justement. . Il n'est pas question de former des esprits ouverts mais des citoyens employables (= jetables, ne nous y trompons pas, une fois qu'on les a bien essorés !), ce qui fait une sacrée différence. Et conduit au chômage par un effet pervers : ils sont tellement tous semblables que rien de créatif ne sort. Leur uniformité, leur conformisme conduit à un appauvrissement collectif. . Toutes ces formations haut de gamme, à quoi ont-elles abouti en matière d'innovation ces vingt dernières années ? Pas d'innovation, pas de prolongement en recherche-développement, pas de prolongement industriel, donc pas d'emploi. Juste du jus de crâne sélect pour les happy-few. Ce qui faisait le fond de commerce habituel des fortiches en matière grise survitaminée a été transféré avec les meubles aux pays émergents (brevets, procédés, etc...) en même temps que l'on prétendait aller toujours plus haut pour maintenir la fameuse "avance" de l'Occident. Quelle avance ? Dans quel domaine ? . On voit avec stupeur notamment les deals en train de se construire en matière d'énergie renouvelable, et spécifiquement de panneaux solaires, avec des boîtes américaines, dîtes au "top" ! Alors qu'au début des années 80 la France avait avec Leroy-Sommer, pionnier en la matière, une avance considérable. Qui crut au solaire à l'époque ? Certainement pas les élites formatées. Et l'on jeta le bébé, l'eau du bain, et la serviette. Or ce sont les mêmes qui sont en train actuellement de théoriser "l'excellence" du système éducatif en lorgnant vers Shangaï. Une vraie logique d'aliénés. . Et s'il fallait faire l'inverse ? Et s'il fallait raisonner en terme d'excellence de formation générale (en n'oubliant pas même pour les crânes d'oeuf, les fameuses "humanités"), en accordant à tous la faculté de développer ce qui dort de créativité en la plupart des individus placés dans un milieu favorable ? Et puis pour faire court, mettre ensuite tout le monde au taf pour que jaillisse de la diversité les réponses aux défis à venir ? Actuellement tous concurrents, tous semblables, bientôt, tous chômeurs. Il n'y a pas de raisons que les surdiplômés échappent au sort commun. Les sciences dures trouvent leurs limites... tandis que l'on saccage l'enseignement de la philo, de l'histoire, j'en passe et des meilleures. . Enfin tant qu'on pourra parler d'évaluation de compétences (=évaluation permanente, = pression permanente, = stérilisation permanente pour des raisons stratégiques) pour des gamins de dix ans (dont certains développent prématurément des ulcères à l'estomac suite à coaching d'enfer des géniteurs terrorisés) sans se taper sur les cuisses (de rire ou de rage), le pôle emploi aura de beaux jours devant lui... . Pour répondre à votre demande d'éclaircissement sur l'harmonisation par le bas : je ne vois pas l'intérêt de faire une licence en trois ans au lieu de deux. L'étape DEUG était déjà la matérialisation de l'entrée dans un choix personnel. Certains sortaient alors du système par choix ou nécessité. Mais il avaient un "degré". Maintenant, au bout d'un an, ils n'ont rien et aucune possibilité de passerelle. Ils ont juste gagné le droit à sortir les mains vides ou l'obligation de rempiler pour deux ans... Ce sont provisoirement des cohortes en moins dans les stats du chômage. Se pose aussi le problème des contenus : ce qu'on nomme licence maintenant aurait juste été suffisant il y a cinquante ans pour décrocher le bac dans les matières générales. . Autre problème dont personne ne parle : l'impossibilité matérielle d'accès à l'enseignement supérieur pour les pauvres. On ne peut pas bosser la nuit et aller aux cours le jour. On ne peut même pas se loger dans les grandes villes avec le fruit d'un travail de nuit en sus des cours. Pensons à ce gaspillage intellectuel que représente de facto la sélection par l'argent. . Alors oui, on a "fait" Erasmus... pour qui ? Vive l'Europe des facs privées et des tarifs d'inscription "libérés"....
Disons que le deug n'est plus monnayable sur le marché du travail car trop peu qualifiant. Quand nos parents sortaient avec le certificat d'études en poche, cela ouvrait quelques portes, avoir ses deux bachots était même un exploit, aujourd'hui, vous êtes sous-employés si vous n'avez pas au minimum une licence. Au fait, suite aux mouvements de grèves de cette année dans les universités, on note pour la rentrée 2009-2010, une diminution de 20 à 40% des inscriptions selon les facs (source UNEF). Les meilleurs éléments quittent le système public et partent dans des boîtes privées à cycle court dotées d'un contrat avec l'entreprise pour être sûrs de réussir. Comme les universités auront de moins en moins d'étudiants, elles auront encore moins de ressources pour faire face à leur délabrement. Le pouvoir a beau jeu de pointer du doigt un système universitaire à la dérive.
dianne Nous entrons là, cher Lincunable dans le fameux débat sur l'oeuf et la poule. Mais en l'occurrence il est très intéressant. Dommage que tout le monde s'en fiche, hein ? ;o)) Un proche, naguère, terminant un cursus d'études d'ingénieur, participa à un concours de "robots-sumos" qui permettait aux meilleurs de s'affronter dans une ambiance très studieuse (projets pointus !) mais rigolarde. La crème en la matière ! C'est une fac qui gagna... Les grandeszécoles faisaient un peu la gueule... Toute petite anecdote pour faire sourire mais pas tant que ça au fond. Les cerveaux effervescents étaient largements présents dans l'université. 20 ans déjà...
Je ne m'en fais pas trop pour les élèves des grandes écoles : ils auront toujours les meilleures places dans la société puisqu'ils ont été sélectionnés pour cela et peuvent toujours compléter leur formation à l'université, l'inverse n'étant pas vrai. Mais ils sont une infime minorité, la crème de la crème. L'Université a une autre mission que de faire entrer dans la vie active, elle doit permettre aussi d'élever le niveau de connaissance du plus grand nombre dans tous les domaines de la pensée et c'est cette mission qui est vraiment négligée aujourd'hui.
dianne "L'Université a une autre mission que de faire entrer dans la vie active, elle doit permettre aussi d'élever le niveau de connaissance du plus grand nombre dans tous les domaines de la pensée et c'est cette mission qui est vraiment négligée aujourd'hui." Absolument d'accord avec ça !
bonjour Dianne, bonjour Lincunable, juste un petit mot pour signaler que je viens de recommander ce billet et témoigner l'intérêt que j'ai eu à suivre votre dialogue. Je songe à une édition qui aborderait notamment ce thème et vous recontacterai probablement lorsque j'aurais eu le temps de mieux esquisser le projet.
dianne Avec grand plaisir, humaro. :o))