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Traduit de l'étrangeté

« On s’est régalés », écrit Pascale-Robert Diard sur son blog du Monde. Ca peut surprendre, a priori, lorsqu’il s’agit d’un livre où l’on recense quatre condamnations à mort, pas mal de perpétuités, une belle concentration de crimes et drames, et des pages plutôt sombres de l’Histoire .

Et pourtant si. Le gros livre saumon évoque immédiatement le Cabinet cosmopolite de Stock mais en format bottin. Traduit de quoi ? De l’autre monde, celui qui a basculé un jour, c'est-à-dire nous, en chapitre extrême, victime ou meurtrier.

"Les grands procès, 1944-2010". Le titre n’est pas faux – les grands y sont – mais c’est parfois du côté des petits qu’on touche au chef d’œuvre. ..

Oui, on rit. On va commencer par le rire, parce que le rire, en cour d’assises, en correctionnelle, est une nécessité. Les magistrats sont supposés se tenir, mais calanchent parfois, accusés, prévenus, journalistes, avocats, public et victimes, si, si. On rit. Parce que c’est normal. Lorsque l’écrivain et ici voisin de blog Patrick Rodel rosse bel et bien le plagiaire Alain Minc avec confiture de roses et Spinoza, on rit ( et on décerne le césar du journalisme hautement diplomatique à Franck Johannès). Quant une jacquerie jurassienne déboule au tribunal . Mais aussi – ce que je ne voulais pas lire, pas du tout – quand il faut rire, survie mentale, parce qu’une si étrange communauté se forme et se forge au fil des semaines : Fourniret. Et alors on se souvient des visages harassés, de ce tunnel qui vous fait oublier la lumière du jour. Lamante_anglaise.jpg

J’ai lu ce livre dans un grand désordre, évitant d’abord ( pour y revenir) tout ce dont je me souviens trop bien ( Dominici, ah non) affaires fraîches, affaires suivies, pour retrouver des articles qui un jour m’avaient perforée, tel ce terrible Zoé et Julie, amours et mort en prison, d’Agathe Logeart. Pour découvrir que pestouille non-confirmée, Josyane Savigneau, stupéfaite d’un jugement inique et destructeur, s’en va faire ce que bien sûr on ne fait pas quand on est « rôdé » et « sérieux » ( vive les débutants !) : trouver ce fichu juge chez lui. Blog de rêve, m’sieur, dames, en quelques lignes voici un jardinet, une tristesse profonde, et une phrase qui résume le pire de la justice.

On lit ,pour la première fois, l’histoire quasi effacée d’Amélie Rabilloud ; il apparaît ainsi que c’est du mystère et non de l’événement dans son originalité que naît la littérature, Duras en a fait L’Amante anglaise. Belle leçon à l’heure des collections qui revisitent le faits divers dans sa vulgarité. Le non-dit seul permet de partir « au large de la littérature », comme l’a écrit Marguerite.

On regarde la signature près de l’article : Jean-Marc Théolleyre. Ah, Théo, peuvent écrire ceux qui l’ont si longtemps côtoyé. Le modèle. La référence absolue. Qui fut un très jeune résistant arrêté et déporté. Je le précise d’entrée, car peut-être, c’est la part irremplaçable de son regard. Bien sûr j’avais lu, mais peu finalement en regard d’une longue carrière. Je me demandais : qu’en penserais-je aujourd’hui, est-ce que ça serait si bien ?

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C’est mieux. La rigueur, d’abord, une tension qui jamais ne métastase en considérations, si bien que trente ou quarante ans après, chaque histoire, anonymes ou célébrités, Barbie ou Amélie, quelle justesse, celle, qui, au lieu de vous assommer, vous donne à penser ou à imaginer. Vous bouleverse sans essayer de le faire.

Soixante ans de chronique judiciaire dans le Monde, c’est aussi bien des moments. L'Algérie, la peine de mort ( ça, j’avais tout lu) des plaies ouvertes, des articles qui par leurs défauts même – l’adjectif en trop – sont les révélateurs d’une époque. Oui, Maurice Denuzière, avant de devenir le best-selleur de Louisiane, écrit sur Buffet, au moment où il va être condamné à mort, et le condamne aussi, écrit sur le procès de Marie-Claire ( qui précède de deux mois la proposition de loi Simone Veil sur l’avortement) : « enfin rares sont ceux qui ne ressentirent pas un certain malaise en entendant des actrices, Mme Delphine Seyrig et Mme Françoise Fabian, donner les dates de leurs derniers avortements… » Ce n’est pas Theolleyre, mais c’est l’époque, toute crue.

On retrouve même Edwy Plenel, avec l’affaire des écoutes de l’Elysée. Il n’a pas l’habitude de faire court, relève le journaliste ( où est-il allé chercher ça ?). Mais surprise, au cœur d’un aboutissement judiciaire tardif, c’est soudain, à une fêlure, autre chose qu’on entend : ce que ça fait, des écoutes, lorsque toute votre vie privée est violée.

Et puis, tiens, il y a René Hardy. Ce résistant, soupçonné, à vie, d’avoir donné à la Gestapo le rendez-vous de Calluire, où Jean Moulin a été arrêté. Je lis, au hasard. Je pleure ( oui, comme à la fin du film) sur une déclaration du résistant Claudius Petit, ministre, cité par l’accusation, qui dit : « Au nom de quelle justice le condamnez-vous ? Au nom de quelle pureté héroïque ? » Et qui était le principal accusateur ? Sur papier, bien sûr. Un certain Klaus Barbier, l’orthographe des noms souffrait parfois, oui, on savait qui il était, mais protégé par les USA. L’article entier est impressionnant : il est le doute en mouvement, l’interrogation. Hardy est acquitté, toujours soupçonné. Le journaliste, en 1950, conclut : « le procès du résistant n’aura pas été inutile s’il permet à la justice française de demander enfin compte de ses crimes au tortionnaire » . Il a fallu attendre plus de 35 ans. Du coup, je retourne voir qui a écrit cela. Un petit jeune plein d’avenir, André Fontaine.jm25.jpg

Et enfin, ce que j’ai lu en premier, en tout premier. Qui fait écho aux débats en cours, autour de la Shoah, sur Yannick Haenel, entre autres. Les procès de la Libération, Pétain, Laval, notamment. Compte rendu anonyme encore aujourd’hui, mais d’une précision clinique. On lit les questions, les réponses. L'interrogation n’est que nationale, a-t’on trahi ? Les exécutions, la déportation, le crime contre l’humanité, entre virgules. Les francs maçons et les juifs ont encore eu de la chance de tomber sur moi, lance Laval. Une France stupéfiée, qui ne comprend pas encore ce qui s’est passé et parle plus d’honneur que d’horreur.

 

PS : Sublimes photographies d’archives, aussi. Impossible de citer les noms de tous les journalistes qui figurent dans ce livre, tous le mériteraientt. Mais, l’oubli, l’effacement étant si rapide pour les écrivants de la presse, autre mérite de ce livre, remettre en mémoire les témoins. Et on se dit que le choix n'a pas été facile pour les sélectionneurs.

Le Monde, les grands procès, 1944-2010, sous la direction de Pascale Robert-Diard et Didier Rioux, editions Les Arènes, 24,80 Euros.

 

Tous les commentaires

04/02/2010, 17:54 | Par Christine Marcandier

J'allais écrire, je vais me le procurer toutes affaires cessantes, l'expression est peu appropriée mais je vais le faire tout de suite, donc.

La cour de justice et la presse appariées, deux "révélateurs" de l'époque, comme tu le dis.

Et tu m'as donné une sérieuse envie de le lire (au-delà du thème qui me passionne).

04/02/2010, 20:22 | Par Velveth en réponse au commentaire de Christine Marcandier le 04/02/2010 à 17:54

De même.

04/02/2010, 18:56 | Par Claude PERRET

Qui aura le courage de mettre en une les pendus d'Iran?

04/02/2010, 19:03 | Par Ben.

J'irais voir , Dominique

D'autant que j'aime bien lire les procès, ils parlent .

Amitié

05/02/2010, 01:42 | Par SAINE COLERE

Voilà , Dominique.

Vous en aviez glissé deux mots lors d 'un echange ,il ya peu.

( Nefertari, les camps, un cerain film..... )

Vous me disiez, " une question de temps "

Merci pour votre billet .

cordialement .

 

ps: evidemment je me procure le livre

10/02/2010, 08:59 | Par Patrice Beray

Précieuse chronique de la chronique des travers de l'humain, comme de juste petits et grands.

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