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Travailler sans pisser
Le tollé ! S’en aller travailler en Inde à salaire local, une misère, loin si loin, du mirage de l’expat’ en bord de piscine.
Le tollé, mauvais rapprochement lorsqu’on veut amener le chômeur, ce travailleur de la honte, à se soumettre, à se flexibiliser, se solder si défraîchi. Dès qu'ils en auront fini avec le stress au travail, les syndicats pourront ouvrir le front du stress des sans travail. Dans les deux cas, Elisabeth est une mine d'information. Laurent Mauduit le soulignait dans son article, le 2 mai : l’ANPE récupère et publie des annonces d’emploi en pays lointains, de préférence émergents, à prix cassé, ce n’est pas très nouveau. La "protection sociale à négocier" est un de ces petits plus qui pimentent la vie, disons.
Ici, soit en France rurale et bancale côté entreprises, soit à très exactement, Mappy aidant, 78 kilomètres du siège de la boîte informatique qui a passé la fameuse annonce de Pondichéry, bac plus 2, création de site web, oubliez le salaire minimum, il y a des associations intermédiaires qui, bien contre leur gré, virent à l’agence d’interim, dans d’intéressantes conditions.
Je vous rassure, Elisabeth n’a jamais travaillé pour 160 euros. Ca tombe bien, avec le coût de l’essence. Je peux même conforter les tenants du « s’ils voulaient vraiment, ils s’en sortiraient ». Elle a tendance à se poser des questions, et pire, à en poser. En outre, elle n’a pas bac plus deux, mais moins deux.
Elisabeth a un mari malade, deux enfants, un chien, elle mesure un mètre cinquante neuf chaussures comprises. Elle prend ce qui se présente, tout ce qui présente, avec juste une crispation de mâchoire quand c’est un peu… plus rude que d’habitude.
L’usine de poulets, c’était pour elle le bonheur. On les étripe, on les vide, on fait passer, on empaquette, on colle l’étiquette élevage en plein air. Les filles qu’envoie l’association sont informées : il faut éviscérer-emballer, beaucoup, beaucoup de poulets , sur horaires décalés, potron-minet d’une part, soirée avancée de l’autre, pour remplir la norme .
Les filles chômeuses, on leur dit que si elles veulent transformer l’essai, et le Cdd en Cdi, il faudra remplir le quota, seules les trois meilleures décrochent le poste.
Elisabeth est plutôt habile, plutôt rapide, très motivée, mais elle a bien vu : certaines la battaient, elles avaient des poulets d'avance.
Au fil des jours, elle a observé, enquêté, résolu l’énigme : les femmes zappaient les deux pauses toilettes, toutes portaient des couches culottes, en cas de malheur.
Debout devant la chaîne, pas un poulet de gâché. Rendues à la petite enfance, mais performantes.
Elisabeth n’a pas eu le job – d’ailleurs, même avec les couches, presque personne ne l’a, on préfère le renouveau et la docilité – les couches, elle a calé.
C’était en France, en 2007, avec un peu moins que le salaire minimum – faut les former. A l’instant où je tape cela, je me dis on se calme sur Zola, mais c’est seulement vrai.
En Inde, un jour, à l’arrivée des vols intérieurs, il y avait contrôle des bagages à main. Pas la peine de tergiverser sur pourquoi ou comment, sauf à y passer douze heures. Devant moi, trois de ces indiens « middle class » émergente,ouvrirent leur attachés-case identiques devant le policier. Dans les trois, le même livre. La Firme,de John Grisham ( des années après parution). Allez expliquer pourquoi ça vous fait rire à ce point, le contrôle.
Elisabeth a mis des mois à la raconter, l’affaire des couches. Elle m’a dit qu’elle ressentait une sorte de brûlure, qu’elle s’en voulait de ne pas avoir tout fait pour le travail.

Tous les commentaires
Le travail est parait-il valorisant pour l'homme et lui donne sa dignité? Avec les méthodes employées aujourd'hui, la mauvaise conscience instillée sous forme de perfusion permanente, la reconversion recommandée aux Bac +5 pour des fonctions à mille lieux de leur formation, les couches culottes pour les autres c'est tout le contraire qui va finir par se développer : un dégout profond du travail, une perte totale de motivation. Belle ambition pour une nation qui se veut compétitrice au niveau internationale.
Jean-Louis Legalery Remarquable article, qui montre que le respect dû aux travailleurs est aux oubliettes et que l'on revient à grande vitesse au 19ème siècle.
Je ne comprend pas ce tollé (presque) général. Cette annonce ne s'adresse pas aux chômeurs Français européens de souche, ni même avec les nouvelles contraintes (le lieu ne répond pas aux obligations des nouvelles contraintes), mais peut s'adresser aux nombreux immigrés qui travaillent en France, qui viennent du Pakistan ou d'Inde (j'en connais même de Singapour ou du Sri Lanka, plus ou moins diplômés qui voudraient bien retourner au pays), et comme le salaire est de 3 à 4 fois supérieur à celui qui se pratique dans ces pays, pourquoi pas ?? Je signale que les annonces de l'ANPE ont comme cibles tous les travailleurs et non seulement les Franco-Français. Pourquoi pas non plus de tenter de faire revenir dans leur pays des travailleurs originaires d'Algérie ou du Maroc avec des salaires attrayants comparés à ceux qui existent dans ces pays ?? Il y en a bien, et de plus en plus, qui retournent d'eux-même dans leurs contrées d'origine pour monter des entreprises, ou se faire embaucher à haut niveau pour faire profiter ces pays de de leur expérience acquise en France. Les exemples existent aussi pour les informaticiens africains. Si les bonnes âmes sont pour l'immigration, il ne faut pas que ce soit à sens unique !!
Votre cas, Dominique Conil, relève du "travailler plus pour pisser moins". Puisque vous ouvrez le magasin des horreurs salariées ordinaires dans notre joli Pays, où "le code du travail est un carcan" (dixit la présidente du MEDEF), lisez donc ce soir mon nouveau billet, l'histoire d'une salariée dont l'employeur avait mal au dos... Et, franchement, n'essayez pas d'en rajouter: j'en ai d'autres au frais, crues et cruelles, au magasin du conseiller du salarié ! Mais pas de problèmes entre nous, hein ?: je n'insinue pas que je pisse plus loin que vous !
Il y a quarante ans, ma mère travaillait à la chaîne dans une usine de mise en boîtes de médicaments. C'était pendant et après mai 68. Les femmes - car c'était essentiellement des femmes - étaient tenues à des performances contrôlées par des contremaîtres - c'était des hommes - équipés de chronomètre. Mon père, pendant ce temps, qui avait "monté", comme on disait dans notre milieu modeste, était contremaître dans une grosse entreprise de fabrication de lessives - Monsavon avait été racheté par Procter et Gamble - et avait pour fonction d'améliorer la productivité des chaînes de production dont il était responsable. Il écrivait tous les soirs des rapports pour "dénoncer" les défauts de comportements de certains ouvriers dont la performance n'était pas suffisante et "encenser" les bons. Mon père avait été un prolo, il avait toujours des idéaux égalitaires, mais il était soi-disant passer de l'autre côté. Pour gagner plus et offrir à ses quatre enfants un avenir meilleur. Si je raconte ça, c'est parce que je crois que la fameuse "exploitation de l'homme par l'homme" n'est pas prêt de disparaître et que, malheureusement, nous avons été assez naïfs pour croire qu'avec l'accroissement de la richesse produite par tous il y aurait aussi une meilleure répartition de la richesse et, surtout, l'émergence d'une autre forme de travail où le respect de l'autre pourrait s'accomoder de la recherche du profit et la compétition. On s'est trompé et cette histoire de couche en est un exemple à pleurer et... à rire. Bravo, Elizabeth, d'avoir refusé de porter des couches. Elle fait partie de ceux qui sont encore aujourd'hui capables de dire NON.
sksk devenu Serge Koulberg parce qu'il faut être un peu cohérent quand je dénonce l'anonymat... J'avais un petit creux dimanche (dans mon emploi du temps), je me suis risqué quelques minutes sur Riposte(s ?), j'aime bien Serge Moati... Qui je vois? Eric Le Boucher, Economiste du journal le Monde, une mine triste comme s'il présentait le JT de 20h. Il explique que le travail c'est pas du gâteau qui peut se partager, c'est un gâteau qui devient de plus en plus grand au fur et à mesure que le nombre de ses consommateurs augmente. Et il ajoute sans qu'un seul cil des invités ne bronche sur le plateau : Je crois sincèrement que tous ceux qui veulent trouver du travail peuvent soit trouver un emploi soit créer leur propre entreprise. (je ne suis plus très sûr des mots mais je garantis l'esprit). Mon premier réflexe a été de me demander si ce monsieur habitait le même pays que moi. Le texte de Dominique Conil tend à confirmer cette première impression... Le plus inquiétant est qu'E.L.B. n'est pas le seul à croire que cinq à six millions de Français ont simplement besoin d'être informés que le gâteau peut très bien augmenter... Depuis trente ans on voit que les gains de productivité se transforment en augmentation de misère et certains continuent à voir augmenter le gâteau du travail. Serge Koulberg
Excellent article : touchant et sobre.