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Adieu Richard Roman

Le mail est arrivé il y a quinze jours, via la messagerie interne de mediapart : Richard est mort. J’ai téléphoné à son frère, Joël. Puis, laisser sa famille l’enterrer en paix. Il n’y avait pas urgence, il y avait tristesse.

rubon51.jpgMais l’information a filtré, on raconte ici, on rappelle là. Vingt ans pile après le début de l’ « affaire de la petite Céline », Richard Roman a été retrouvé mort près d’Annecy, où il vivait. Autopsie et information judiciaire. Normal, mais c’est comme si, en se penchant sur ce corps, la justice s’interrogeait sur elle-même. Quelqu’un, au téléphone: « Le Figaro dit que c’est un suicide. C’est troublant, quand même, non ? ».Ce n’est pas un suicide, mais c’est troublant, en effet. Un innocenté n’est plus jamais un innocent.

Alors, voilà, une dernière fois, le clavier, et ce nom, Richard Roman. Juillet 88, La Motte du Caire , Alpes de Haute Provence. C’est jour de fête et de canicule au village, les ruelles sont pleines, on rit, on boit. La fillette du cafetier, Céline, six ans, disparaît. Après une battue, on la retrouve, assassinée,violée. Très vite, on interroge un routard fracassé, Didier Gentil. Il avoue mais désigne un coupable principal, Richard Roman, qui l’héberge depuis peu.

Richard Roman, ingénieur agronome, est un drôle de type aux cheveux longs qui vit depuis quelques années sur les hauteurs, en compagnie de ses chèvres. Le tipi qu’il a construit fait jaser, mais quand il descend avec son âne, on lui fait bon accueil.

Il est interrogé sans relâche par des gendarmes bouleversés, il avoue. Il devient l’Indien, hippie satanique. Des flashes crépitent à la sortie de l’interrogatoire. Visage halluciné qui sera reproduit partout.

Il faudra quatre ans pour venir à bout de ces aveux immédiatement rétractés, décousus, phrases sans suite, qui confirmaient jusqu’à une erreur de constatation des gendarmes.

Quatre ans, et une défense entêtée, rare, de Mes Henri Leclerc, Muriel Brouquet, Alain Molla. L’intervention d’un magistrat instructeur atypique, le juge Bonnet. La présidence remarquable de Dominique Fournier, en cour d’assises. Quatre ans, quatre tomes d’articles de journaux qui pour la plupart ne font pas honneur à la presse ; le dossier judiciaire, bien plus. Le palais de justice de Digne mis à sac, avocat agressé, menaces.

La première fois que je vis Richard Roman – j’ai alors suivi l’affaire et le procès pour Libération - il était en liberté très provisoire, une décision du juge rapidement contrée. Il vivait comme un homme en cavale. On le tenait pour coupable, on le cherchait. Visage en méplats qui rougissait vite, yeux d’un bleu trop pâle, voix douce et lente. Il ne fuyait aucune question, mais il fallait parfois se pencher pour entendre la réponse. Il avait déjà répondu à tout. L’accueil en prison avait été à la hauteur des manchettes de journaux, il avait fallu l’hospitaliser.

La seconde fois, il était dans le box des accusés, à quelques mètres. Il avait refusé de couper ses cheveux, enfilé son gros pull de laine. Comparaître tel qu’en lui-même, c’était courageux, et risqué. Il n’était pas si facile à défendre, Richard Roman. Il avait de soudains entêtements, derniers remparts d’une identité menacée. « Marcher pieds nus sur la terre chaude », dit-il, en évoquant sa vie d’avant. On se moqua. A-t’on idée ?

La troisième fois, ce fut au terme d’une course poursuite. L’acquittement prononcé, cris, furie. Le village, la famille ne pouvaient renoncer à quatre ans de conviction. Didier Gentil, ce gars simple qui avait bu toute la journée au bar, plaisanté avec tous, qu’on avait vu main dans la main avec l’enfant, qui avait lâché de semi aveux à l’audience, n’était pas à la hauteur du crime terrible.

Il avait fallu voiture-leurre, voiture de protection et rendez-vous secondaire, comme dans un film, pour évacuer celui qui maintenant s’appelait Richard vers une vaste demeure, perdue, je n’ai jamais su où. Nous n’étions pas très nombreux, la famille, quelques amis, les avocats, et deux journalistes : Frank Johannès, maintenant au Monde, et moi-même. Que des épuisés, sauf un, Richard. Il était comme nimbé, étourdi, n’en finissait plus de sourire, respirait l’air sec de la montagne, caressait un cheval, disait, avec un peu d’insolence et beaucoup d’optimisme, qu’il allait reprendre sa vie d’autrefois. Vaste paysage, feu de bois et Castaneda.

S’il fallait garder un moment, celui-là, ce noël sans noël. Ce soir-là, je m’étais dit que l’amitié sans mot, presque palpable, autour de lui, l’aiderait à cicatriser.

Nous savions tous, bien sûr, car une instruction criminelle éclaire crûment les recoins d’une vie, qu’à une ou deux reprises, il avait été brièvement hospitalisé. Nous savions que son tipi, sa maison en ruines, là haut, ses quelques amis épars dans la vallée, avaient été le fragile point d’équilibre qu’il avait trouvé, le remède à ses angoisses.

Richard souriait encore, lors d’une fête à Paris. « Je suis heureux de voir des gens ».

Puis encore, à un dîner.

Puis, chez d’autres amis, on me dit qu’il avait mangé les fleurs qui décoraient la table.

Puis, la police l’interpella, il était en train de parler aux arbres, le long de la Seine. C’est un trouble à l’ordre public.

Sur un banc du Tribunal de Bobigny, un autre Richard attendait la décision du juge. Fermé, maussade. Finie l’euphorie de la libération.

Roman, Richard, transigea-t’on, allait partir pour Annecy, près de sa mère, et d’un service psychiatrique.

Trois mois plus tard, sur un plateau télé, Alain Delon l’appelait encore l’ « assassin ».

Les rares nouvelles que j’eus de lui ne furent plus jamais vraiment bonnes.

Il y eut l’affaire Jean-Claude Romand, faux médecin vrai menteur, et je me dis que tant mieux, dans la mémoire collective, un Romand chassait l’autre.

lac-annecy.jpg

Mais il n’y eut plus de chèvres, ni de tipi. Je l’imaginais mal à Annecy, près du lac placide. Je me disais que la machine judiciaire, la haine collective, en avaient cassé de plus solides. Celui-là était fragile. Et surtout, j’oubliai.

Il y a deux ans, je rencontrai des producteurs qui préparaient un docu-fiction sur l’ « affaire Roman ». Je leur demandai ce qu’en pensait Richard. Il y eut un silence embarrassé. Le scénario était presque achevé, mais à lui, on n’avait rien demandé.

Le film a été diffusé il y a quelques mois sur Canal plus, je n’ai pas regardé. Lui, je ne sais pas.

« Overdose médicamenteuse et autres substances ». Peu importe, en fait. Il n’était pas seul, ce soir là. Peu importe. « Mort accidentelle », dit le parquet. L’accident a commencé il y a vingt ans, je crois bien.

Tous les commentaires

Très bel article qui nous renvoie à ce miroir déformant qu'est notre humanité. D'un coté la légitime émotion qui se transforme en désir de vengeance aveugle et souvent, trop souvent hélas, au détriment de celui qui ne vit pas comme nous. Un cas type ou l'affect prend le pas sur le factuel et brouille toute réflexion. D'un autre coté ce flot incessant par images chocs et reportages, puis conférences de presse de la police ou des magistrats qui n'en finissent plus de se contredire pour étayer leur thèse qui n'est finalement que celle de l'alimentation des médias par du sensationalisme au détriment de la sérénité qui devrait prévaloir. Un peu comme si d'acteurs il se muaient en auteurs, emmêlant un écheveau de présomptions et ne participant qu'a l'engrenage qui conduit à a ce que, comme vous le dites, des innocents ne soient jamais innocentés.

. Très bel article, en effet, et - sans vouloir flatter - commentaire à la hauteur de l'article. . jpylg

Merci Serval, heureuse de vous trouver ici et touchée de lire ce que vous avez écrit.

@Dominique, nous ne serons jamais d'accord sur tout, c'est un fait, mais j'ai toujours pensé que nous pouvions nous rejoindre sur certains points. Et c'est bien la l'essentiel. Et c'est toujours un plaisir de vous lire. . @jpylg. Je te remercie pour le compliment. c'est une vraie bouffée d'oxygène après tout ce que j'ai ramassé.

. @ serval. Mon soutien t'est désormais (presque) inconditionnel. Fais gaffe quand même : l'esprit, ça fait mal, surtout quand ça tombe sur ceux qui n'en ont pas.

“Je leur demandai ce qu’en pensait Richard.”
Merci pour ça. Merci Dominique, de faire ce que vous pouvez, aussi par le présent billet, de continuer sans vous décourager ni vous dégoûter de l'humanité.

Très bel article, Dominique, mais on a l'habitude avec vous. Quant au lynchage médiatique dont Roman a été victime, on commence à savoir ce que c'est sur le Club.

merci

bonjour ! ____________ Dites, c'est pas pour euh.... Mais... qui était Richard Roman ? ______________________ Serge ULESKI : Littérature et peinture à l'adresse suivante : http://sergeuleski.blogs.nouvelobs.com

J'essaie de le rappeler dans le texte, même si aujourd'hui l'évoquer, lui, m'importe davantage. Interpellé pui interrogé après le meurtre et le viol d'une fillette en 88, il a alors fait la Une de tous les journaux. Et à nouveau, à plusieurs reprises, au cours des nombreux rebondissements judiciaires de son affaire. Il fut acquitté au terme d'un procès de trois semaines que l'ensemble de la presse, télés comprises, a alors suivi de bout en bout. Mais c'était il y a seize ans.

Un grand bravo à toi, Dominique !

Merci

Oui merci, Dominique. Je me rappelle l'avocat molesté, la chemise déchirée, Richard Roman livré par les gardiens à la fureur des codétenus. Je pense à Outreau. Le pouvoir actuel se déclare plus solidaire des victimes que des criminels. "Présomption d'innocence pour des ordures pareilles ? De culpabilité, vous voulez dire, et comment !" Et en effet, l'innocent devrait être protégé, non seulement par la loi mais par la pratique des policiers, des juges et des matons, tous protégés par les droits de l'homme, comme l'homme victime ou délinquant.

J'ai découvert la mort de Richard ROMAN, dans ma bonne ville d'ANNECY, par un long article du DAUPHINE LIBERE, racontant par le menu ses conditions de (fin de) vie déplorables à ANNECY, les ennuis avec les voisins, les plaintes à la mairie, etc. Une vie bousillée malgré la relaxe.

Bonjour, est-il possible de consulter cet article en ligne ?

merci!

article du dauphiné.http://www.ledauphine.com/meurtre-de-celine-jourdan-br/-il-a-vecu-ses-dernieres-annees-a-annecy-@/index.jspz?article=35815 La recherche du bouc émissaire, mieux, son châtiment, est indispensable à l'humain. Peu importe sa culpabilité. Cette femme bizarre ? Les mauvaises récoltes c'est elle, c'est une sorcière, on la brûle. René Girard a beaucoup exploré le concept (la violence et le sacré). Une fois un coupable trouvé aucune preuve la plus formelle soit-elle (je me souviens de cette preuve par l'ADN de l'innocence d'un présumé violeur, à Toulon, insupportable à la famille de la victime) , aucune preuve ne peut convaincre les victimes; le coupable expiatoire est indispensable au risque que le tueur en série lui ne poursuive son oeuvre. La police et la justice, sans parler de la presse qui donne tant à désepérer tant elle est le reflet d'une sociéte immature et laide, devraient pouvoir élever la réflexion. Je ne l'espère même pas. Nous sommes foutus depuis longtemps.

Je ne connaissais pas du tout cette histoire. En tout cas, voila une vie tourneboulée qui ne s'est jamais complétement reboulonnée ou que l'on a pas laissé se reboulonner... triste histoire que celle-ci, Dominique, mais un hommage à ceux qui payent pour d'autres. Le vrai coupable du meurtre court toujours? On ne l'a jamais demasqué?

Le co- accusé de Richard Roman, Didier Gentil, a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, assortie de 28 ans de période de sûreté, à l'issue du procès de 1992. Presque à la fin de celui-ci, un matin - et après intervention de l'un de ses avocats, Me Saint-Pierre, il a reconnu, en termes confus, être le seul auteur du crime.

Si ce n'était triste à en mourir ce serait le roman de Roman. Kundera a bien dit pourquoi le roman ne peut plus venir de chez nous, hormis peut-être de la périphérie de la franchophonie. Ce Roman là était noir, tragique, injustement tragique. Duras aurait écrit quelques belles phrases à son sujet comme à propos de la mère du "petit Grégory". Pas forcément sublime, mais... Roman, presque gothique à force d'être romancé par la presse des pas perdus. Beauté du lac d'Annecy en prime.

Bonsoir,

Sur cette affaire, je recommande la lecture de cet ouvrage :

http://celinejourdan1.free.fr/

Bonne soirée,

Cordialement,

Frédéric Valandré.

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