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Lettre ouverte à Kairos.. et quelques autres
Bon, eh bien, on va les suivre, les conseils : quand gronde le commentaire démesuré, hop, billet ! Et je m’adresse à vous, Kairos, qui êtes intervenu à plusieurs reprises dans les commentaires sur l’article de Maguy Day concernant Marina Petrella. Peut-être à d'autres.
Je ne sais rien de vous, mais à la différence de certains, plus pressés d’assener des convictions que de s’interroger, vous posez des questions, vous discutez.
L’une de celles que vous soulevez, c’est : qu’est-ce que le terrorisme ? Vous n’avez pas tort, dans une discussion qui en l’espace de quelques heures aura réussi à englober Papon, Khadafi, l’ETA et j’en oublie. Vous n’avez pas tort, car ce qui se passe aujourd’hui, par delà le cas particulier de Marina Petrella, que très justement Edwy Plenel qualifie de « passé révolu vicieusement réveillé dans les imaginaires étatiques par le 11 septembre 2001 », est un curieux amalgame, ignorant de l’histoire, qui mène droit à la confusion dans un monde compliqué.
Terrorisme ? En Russie, vers 1860, le mot apparaît en même temps qu’un autre, les deux on fait du chemin depuis : intelligentsia. Et c’est l’intelligentsia qui nourrit le terrorisme, après cruel constat d’impuissance à ébranler le tsarisme. Ca commence toujours comme ça, le terrorisme, par un constat d’impuissance. C’est l’une des seules constantes.
Terroristes, les anarchistes du début du XXème, en France, en Italie, et ailleurs.
Terroristes ? En discutant un jour avec un Résistant assez réfractaire aux célébrations, il m’a dit ceci : « On nous appelait les terroristes, à l’époque, c’était écrit partout. Dans la presse, sur les affiches. Si l’Allemagne avait gagné la guerre, dix ou quinze ans plus tard, nos enfants grandis en pays nazifié auraient pensé que nous avions été cela, des terroristes qui avaient perdu ». Et ne me dites pas que les résistants n’ont pas fait de victimes innocentes, ils en ont fait, pas le choix.
Terroristes encore ceux qui ont fait sauter la gare de Bologne : bombe aveugle de l’extrême droite, terrorisme donc , les meurtres et jambérisations de l’extrême gauche italienne, terrorisme en Irlande, de l’Etat, terrorisme, enfin, celui que nous connaissons tous depuis 2001.
L’appellation commune recouvre des réalités, des histoires, des moments et des motivations bien différents : à les confondre, on se condamne à une longue stupéfaction réprobatrice, voilà tout.
Vous vous êtes sans doute livré, vous aussi, à ce petit exercice mental qu’on connaît tous, notamment à hauteur d’adolescence ( et plus tard, dois-je avouer) : « Qu’est-ce que j’aurais fait, moi, dans ces circonstances ? » A quinze ans, on s’imagine rarement collaborateur enthousiaste. Plus tard, on se fait parfois des réponses nuancées.
Et donc, qu’est-ce que j’aurais fait, née à Milan ou Rome, dans l’Italie des années 70 ? Dans l’ébullition paroxystique de ma génération, qui n’incluait pas que la violence, mais aussi des fraternités nouvelles, une révolte sincère, l’amour des fous, et tout ? Ne croyez-vous pas que dans ce contexte, à vingt ans, tenir ou non, un revolver, l’utiliser , ou non, relevait non seulement du choix personnel, mais aussi du hasard des rencontres et groupes ? Cette incertitude là m’amène à vous écrire aujourd’hui.
Et je pense que François Mitterrand , qui appartenait à une génération où les erreurs de choix pesèrent lourd – il connaissait bien le sujet – croyait à la deuxième chance. Et qu’il était pragmatique. Comme le fut De Gaulle, en graciant des terroristes de l’OAS.
Dans la France d’aujourd’hui, où pour bien des gens, aller manifester un jour de 2002 contre Le Pen relève de l’exploit politique majeur, s’en aller tirer sur un magistrat, un policier ou la balance de l’usine apparaît pour le moins exagéré. Mais il est toujours si facile, pour l’époque qui suit, de juger sans appel celle qui précède.
L’un des commentaires, signé ANCV, me troublait beaucoup : en un paragraphe, son auteur passait d’un monsieur Gobet dont je connais bien l’histoire ( violeur, tortionnaire de deux fillettes des années durant qui s’était soustrait à une condamnation), à la réception avec honneur de Khadafi, pas exactement blanc-bleu lui non plus. Et puis, j’ai compris d’un coup la question importante qui sous-tendait ce commentaire : qu’est-ce que le mal absolu ? Qu’est ce qui n’est pas pardonnable ( et accessoirement, dans quoi vivons-nous) ?
Là dessus, on peut avoir des certitudes, des grilles de lectures, où pas. J’aimerais bien détenir une réponse universelle, mais ce n’est pas le cas. Alors, par tempérament sans doute, par conviction sûrement, j’incline, pour Marina Petrella, et d’autres, à l’indulgence plutôt qu’à la haine stérile.
L'article de Maguy Day: http://www.mediapart.fr/journal/france/180608/pourquoi-francois-fillon-ne-doit-pas-extrader-marina-petrella

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"qu’est-ce que le mal absolu ? Qu’est ce qui n’est pas pardonnable?" Ce sont effectivement les bonnes questions posées, Dominique. C'est bizarre, ce sont celles que je me suis posée en allant et venant dans le Memorial de Caen l'autre jour parmi les débris exposés des tours du 11 septembre.
Peut on pardonner un acte terroriste ? Tenter de le justifier en disant qu'il est l'instrument des pauvres opprimés contre les riches oppresseurs? Je n'ai pas la réponse, seuls peuvent l'avoir, peut-être ceux qui en ont été victimes...
Il est trop facile de pardonner quand on n'est pas victime directe ou indirecte. Il est trop facile de condamner quand on n'a pas subi une oppression forte qui en fait perdre jusqu'à toute humanité.
Ce dont je suis sure, par contre, c'est que les terroristes peuvent, comme tout homme, changer et prendre conscience de leurs actes. C'est le sens du mot punition, condamnation de faire prendre conscience à quelqu'un d'un acte qui mérite sanction. Mais un condamné n'est pas toujours condamné à vie, s'il change... je ne suis pas une spécialiste de cette question qui fait débat, mais il me semble que cette femme là, a changé. Que ce qui a justifié son statut de réfugiée politique en france a une époque n'a pas à être remis en cause, sous prétexte que l'ambiance a changé...
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. Pour exiger l'abrogation du décret d'extradition (adresses et propositions de mail ou lettre-type – libre à chacun-e d'en modifier la forme à sa façon).
Alors ça, c'est de l'occupation de terrain, bravo Ivan Villa! Il va falloir m'apprendre comment faire des commentaires aussi élaborés!
Je ne pense pas que les victimes puissent nous dire si nous pouvons ou pas pardonner un acte terroriste. On ne peut pas, à mon avis. La question est de savoir si on peut pardonner à quelqu'un, à une personne d'avoir commis, dans sa vie, dans un autre contexte, un acte terroriste?
Le pardon en politique s'appelle l'amnistie. C'est une décision politique qui ne s'appuie pas d'abord sur une réflexion philosophique, mais sur la volonté de dépasser des conflits de première grandeur, mais anciens et dont on estime qu'ils ne sont plus pertinents quoi qu'on en pense. L'Etat décide que les événements n'ont pas eu lieu, qu'il n'est plus permis d'y faire allusion. C'est une "abolitio memoriae". Ce qui n'empêche pas de contourner cette disposition : il n'est pas possible de censurer le J.O., et parfois sa lecture est recommandée, avec références précise, pour rappeler ce qui n'est plus "mémorable". La seconde guerre mondiale avec les notions de génocide et de crimes de guerre imprescriptibles a eu pour conséquence de limiter la possibilié d'amnistie en ces domaines, sans les exclure complètement. L'amnistie est souvent difficile à voter : que l'on songe à la longueur du processus pour l'amnistie de la Commune. Et à toutes les discussions et protestations pour les amnisties de l'OAS. C'est pourquoi le droit de grâce s'y substitue parfois :
kairos Votre interpellation est un peu écrasante... Car je ne sais en vérité sur quoi fonder mon jugement dans le cas de Mme Petralla... Et, comme on disait du temps de mon enfance, "la réponse ne se trouve pas sous le sabot d'un cheval"... J'hésite à retenir le relativisme historique, car précisément ce qui était valable en 1982 peut très ne plus valoir aujourd'hui, et justifier qu'un engagement de l'état se contredise... Faut-il alors considérer l'acte lui-même? le poids de sa transgression morale qui le confronte à quelque chose comme l'impératif catégorique de Kant? Ou encore se situer du seul point de vue de l'ordre judiciaire, de sa logique et de ses règles, en craignant l'effet déstructeur d'un jugement balloté au gré d'une contreverse politico-historique? En fait, ne sachant pas vraiment me dépêtrer d'un problème qui dépasse sans nul doute mon savoir, je serais assez enclin à m'en remettre au bon vieux pardon de la vieille europe chrétienne, pour Mme Petralla comme pour toute personne ayant montrer à l'exemple de sa vie qu'elle était devenue autre... Mais se pose une nouvelle question: qui peut pardonner? L'état français, qui n'est concerné que pour l'extradition? La justice italienne sur décison politique du gouvrenement? En tout cas, ne faudrait-il pas d'abord que le pardon soit prononcé par les ayants doit de la victime, afin que "l'arrêt des pousuites" dont bénéficierait Mme Petralla ne jette pas du feu sur la blessure des éprouvés?Voilà où j'en suis de ma réflexion, pas bien loin je l'avoue...
Cher Kairos, cette interpellation, je m'en étais excusée par avance, mais à vous lire, ainsi que ceux qui vous précèdent, je ne regrette pas. Vous n'avez pas toutes les réponses, moi non plus. Mais vous posez les questions, c'est tellement mieux.
Il n'y a pas de vérité absolue. Tout juste des vérités relatives. En fonction de la perspective selon laquelle on se place, le regard se porte différemment. Celui des victimes ne sera bien sur pas le même que celui de leur bourreaux. Celui de la cause légitime (la Résistance par exemple) ne sera pas le même que celui du néo-romantique qui prétend renverser la démocratie par la force de la terreur. Enfin celui qui milite politiquement n'aura pas le même regard que celui qui tue aveuglement fûsses pour le même idéal. Je l'ai déjà dit assez fraichement je le reconnais, mais autant je peux souscrire à la "doctrine Mitterrand", autant celle ci doit être maniée avec précaution. L'histoire ayant hélas montré que certains repentirs n'étaient pas sincères et que certaines luttes politiques ne servaient qu'a masquer de vulgaires crimes de droit commun. L'agaçant étant de voir monter la mayonnaise émotionnelle sans se soucier un brin de ceux qui souffrent encore des actes perpetrés. Toute l'ambigüité se trouve la. Quant au pardon, est le rôle de l'Etat unilatéralement ? ou bien n'est pas d'abord aux victimes de pardonner avant ? Beaucoup de questions. Merci en tout cas pour le débat.
Fraichement, voui! Mayonnaise émotionnelle, non, surement de l'émotion, ici et là. Il s'agit plutot d'un respect de principe pour un engagement de l'Etat, qui n'équivaut en rien à un pardon. Le pardon, la France n'a pas à l'accorder, seule l'Italie peut le faire. La France est placée devant un autre choix: continuer à accorder la protection promise, ou pas. Ce n'est pas le signe d'une indifférence envers les victimes - ou 25 ans plus tard, sans doute les enfants des victimes, dont généralement nous ne savons pas grand chose - c'est une cohérence, un engagement respecté. Est-ce aux victimes de pardonner en premier ? Il ne faut peut-être pas trop leur en demander, aux victimes. Certaines le font. D'autres pas. La justice, elle, n'est pas le représentant des victimes face à l'accusé, elle est, en théorie, celle qui dit le droit, force d'interposition, pas bras armé. Vous parlez de repentir. Le repentir, c'est justement une bonne part du problème, en ce qui concerne les réfugiés italiens. Le repenti , pendant les années de plomb, se devait de prouver son repentir: en dénonçant, du vrai ou du faux qu'on lui soufflait. Moyennant quoi, il était éxonéré de ses propres infractions, ou crimes. Le repenti italien a condamné au silence ceux qui ne voulaient pas dénoncer, et pourtant pouvaient regretter. Mais oui, bien sûr, certaines luttes politiques ne servent qu'à masquer des crimes de droit commun, ou à les servir. Tiens, ça me traverse bêtement l'esprit, la loge P2, les relations utiles de Berlusconi, élu-démocratiquement-ça-ne-se-discute-pas, un tout petit peu intervenant sur le plan judiciaire. Croyez-vous que ce soit une histoire sans morts ?
Ce que vous dites dans le dernier paragraphe me fait penser à ces personnes qui encensaient Castro et vomissaient Pinochet sans se rendre compte qu'il s'agissait en fait des deux faces de la même médaille... Personnellement les deux m'ont toujours fait gerber. . Par contre la remarque sur la loge P2 me fait penser (à tort j'espère) que vous semblez regretter que les lois d'exceptions de Vichy contre la franc-maçonnerie aient été abolies en 1945. C'est vrai, une parole est une parole...
Vous n'avez pas compris, là, Serval: il ne s'agit pas d'une comparaison gauche/droite, il s'agit d'une remarque sur le fait que ceux qui, en ce moment même, en réclament l'extradition au nom de la justice, sont les premiers à y échapper en ce qui les concerne. Et itou pour la loge P2: je parlais de sa responsabilité directe dans un attentat aveugle qui fit 89 morts et plus de 150 blessés, entre autres. Responsabilité qui est évoquée dans le jugement de la cour de cassation italienne, mais qui n'a débouché que sur trois condamnations pour "obstruction à la justice".
kairos Un argument de Fred Vargas: dans le même temps où la France expulserait Mme Petralla, elle propose d'accueillir les terroristes des FARC... Du point de vue des principes, la géométrie semble effectivement des plus adaptables... Or soit la justice pénale est un "absolu", elle obéit à des fondements qui transcendent les épisodes de l'histoire; soit, au contraire, elle s'applique à traduire l'esprit d'une époque et elle confine à un arbitraire qui est toujours celui du tyran, même si ce dernier, en démocratie, se nomme l'opinion...
En effet, c'est la loi de l'opportunisme politique. Et les Farc seraient censés faire confiance à un état susceptible de changer d'avis et de les extrader un peu plus tard ? Même si je crois que l'offre d'hébergement des Farc relève plus de l'effet d'annonce que de l'intention réelle.