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May

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Dis-moi comment tu crimes...

Avertissement, cette exposition peut heurter la sensibilité des plus jeunes, mentionne le site du musée d'Orsay. Du coup, on n'y a jamais tant vu d'ados et groupes scolaires. Avec en prime une «Nuit du crime» , réservée au 12-25 ans... Mais que va-t-on chercher dans cette cavalcade entre parricide, décapitation, folie, visages cireux, passion et enfermement ?

 

 

« Pourquoi l’homme est-il partout et toujours un être criminel ? » La question, c’est Robert Badinter, initiateur de l’expo Crime et châtiment, qui se la pose[1]. Au terme d’une carrière qui l’aura vu décrocher l’abolition de la peine de mort, réformer le régime des prisons, créer la première aide aux victimes ou rédiger un nouveau code pénal. Comme si à la fin, pour ce fils de déporté qui un jour vit juger Barbie, responsable de l’arrestation de son père, il restait finalement cette question là .

 

Est-il utile de préciser que, mis à contribution, Gustave Moreau, Victor Hugo, Munch, David, Lumbroso, Andy Warhol, les gazettes d’antan, David Lynch, Otto Dix, Goya, Degas, les photographes de scènes de crime, ou les scientifiques traquant le siège exact du mal, ne font que perpétuer la question ?

 

Mais braquent soudain un éclairage cru, violent sur les époques, y compris la nôtre. A chacune son crime, ou ses indifférences.

 

Et nous voici donc, dès l’entrée, groupe d’attentif de lecteurs potassant, au mur, les Dix commandements. Toujours revoir ses basiques. Ce qui permet de vérifier qu’ occire son prochain n’arrive qu’en sixième position, parmi les injonctions et interdits. Les cinq premiers visant à ce que Dieu on honore, pour l’essentiel ( Dieu, un abandonique ?)

Pas étonnant qu’on tue autant dans l’adoration de Dieu.

 

A quelque mètres, le raccourci, si l’on ose dire, saisit : une guillotine, la vraie, la dernière à avoir servi, lustrée. Lors d’un entretien filmé avec France Inter, Badinter passe vite, un pli à la bouche, «ce n’est plus qu’un objet »… Et on la trouve presque petite, tant les cinéastes l’ont filmée en contre-plongée, lame tombant de très haut.

A quelques mètres encore, la Terreur ( l’expo entière est un peu foutraque… On s’y perd, on y découvre accidentellement).

Un espace entier est dévolu à Charlotte Corday, assassinant le peuple en la personne de Marat, ou bien – plus tard , et venant de la réaction, désolée Onfray – vierge girondine, aristo modérée, Antigone avec cocarde, mais toujours belle . Et ici, première leçon, pour nous autres… Au fond, incroyablement lumineux, hors sujet, fascinant, la version Munch de Corday : quelque chose comme un dimanche nordique et paisible, une femme devant la fenêtre, en flou, presque absente, un homme étendu pour une sieste qui ne finira plus, une tache rouge à la poitrine.

Plus que les bras tendus des révolutionnaires coinçant Charlotte, la blonde anonyme et immobile de Munch est nôtre, peut-être.

MunchMunch

Partout la littérature est une présence-absence dans le clair obscur des couloirs, entre brigands italiens aussi décoratifs que violeurs, hautes figures assassines, et même moulages de visages, pris à même le décapité. Car autant que la réalité du crime, elle aura inspiré les peintres. A ce sujet, parmi d’autres ouvrages, allez donc voir du côté de Christine Marcandier-Bry, ici fréquemment présente, et de son savant, passionnant, Crimes de sang et scènes de violence , essai sur l’esthétique romantique de la violence[2]

Le parricide aura hanté, jusqu’à récemment, la justice et les hommes. Outre la condamnation à mort, on tranche – encore au 19ème siècle - la poignet du meurtrier : double castration à la mesure de l’épouvante.

Mais tout fout le camp et Violette Nozières , si aimée des surréalistes, en somme tue le parricide, mais dit l’inceste... Avec l’industrialisation, la production criminelle devient série. On compte et recompte les bandes des fortifications, du Paris intra muros, le pauvre ne serait-il pas un peu délinquant, d’entrée ? Le nombre commence à faire peur, même si de crime de la rue de la Roquette, à crime des Batignolles, le voisinage circonscrit les peurs.

En parallèle naît l’intérêt pour ce qui se passe dans la tête du criminel . Alors qu’au 18 ème une gazette rapporte par le menu détail les 39 empoisonnements perpétrés par une femme employée de maison, que l’on constate qu’elle n’en tira guère de bénéfice, jamais on ne se demande : pourquoi ?

Lacenaire – son ironie transparaît même via un masque mortuaire - assassin et coqueluche, écrit, évoque son enfance, la rigueur du désamour parental, ce balancement qui fait d’un fils de famille un saltimbanque de la mort.

Pulsions, folie, dépassement de soi, on glisse vers la découverte proche de l’inconscient.

Le viol, Degas. Le viol, Degas.

Mais, mais… La science, dès Diderot, et bien davantage au 19ème siècle, est un espoir. L’âme d’accord, mais ne peut-on déchiffrer efficacement boîte crânienne, visage de supplicié, cerveau en bocal, expressions, pour en tirer des règles humaines ?

Ainsi de Lombroso à Bertillon mesure-t’on, analyse-t’on . C’est comme vouloir interdire la mort, voué à l’échec, mais riche de conséquences.

Si bien entendu l’actuelle politique judiciaire française est hors champ, on ne peut que penser à la détection « précoce » des fauteurs de trouble en maternelle, ou à la façon dont on veut faire des psis de prudents auxiliaires de répression, prolongeant l’enfermement jusqu’à un risque zéro inexistant. Eradication aussi illusoire que dangereuse...

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Mais que manque-t’il, dans cette expo[3] ? Quelle absence ? Les jeunes dont la sensibilité peutêtre heurtée, dûment nourris de Dexter et autres, passent en connaisseurs devant les scènes de crimes pourtant rudes. A en croire le musée, c’est curieusement vers une partie un peu décentrée, minimale, qu’ils convergent : la prison.

electric chair de Warholelectric chair de Warhol

Et on réalise soudain que du 18ème siècle à l’avant-guerre, avec taux de mortalité infantile, le meurtre d’enfant, la pédophilie , ne formaient pas sujet ( sauf à considérer une prolifération d’Abel alanguis en peinture comme en sculpture)… L’enfant comme victime supplétive, tout juste. .. Ni surinvesti, ni objet marchand, ni propre, à l’évidence, à soulever l’émotion..

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


[1] Et ladite question figure en ouverture du catalogue, qu’hélas on a tendance à consulter après la visite : il pèse 2,5 kilos. Parmi d’autres, on y trouve, des contributions de Robert Badinter, Jean Clair, Michel Serres, J- B Pontalis, Philippe Comar.

[2] Crimes de sang et scènes capitales. Essai sur l'esthétique romantique de la violence. Presses Universitaires de France.

[3] Il manque, bien sûr, le crime quotidien, autorisé, recommandé, obligatoire ou de masse : ni 14-18, ni 39-45... Des blancs compréhensibles mais qui laissent l’impression d’avoir loupé une marche.

Tous les commentaires

*****

je reviendrai développer, notamment sur les manques que j'ai ressentis en visitant cette exposition (notamment une cohérence, un fil rouge, ainsi que l'attente du visiteur qui n'est pas satisfaite selon moi malgré les avertissements et propositions de thèmes qui sont inscrits au fronton dès l'entrée). J'ai notamment eu le sentiment que cette expo ne répondait à aucune des questions qu'elle voulait poser... Tout en trouvant cette expo assez intéressante par sa propre mise en abyme : en laissant une large place à la représentation morbide de scènes de crimes (dans des vitrines à hauteur d'yeux d'enfant effectivement) ou à la presse "voyeuriste" (L'oeil de la police) de l'époque, interrogeant de manière sous-jacente la fascination du visiteur comme celle du lecteur de l'époque.

 

C'est décidé, j'crimerai pas. Parce que j'ai déjà vu, guillotine et autres pièces – au musée de la Préfecture de police, dans le 5e, pour cause de tournage. Parce qu'un tel fil conducteur pour une expo me semble des plus suspects, ce qui ne m'étonne qu'à moitié de la part de ce musée qui sent le renfermé.

Parce qu'enfin la vidéo que tu montres, Dominique, avec sa musique, ses mouvements de caméra, son absence de montage, est un véritable crime – malheureusement sans châtiment – contre la peinture, le regard, la pensée, un crime contre le cinéma…

Sans doute me suis-je mal exprimée ( et j'ai fait trop vite, trop court), mais le seul fil conducteur, regard des artistes sur le crime, est quand même l'interrogation de Badinter!

Je connais également le musée de la préfecture de police, rien à voir avec l'expo. Côté préfecture, on trouvera davantage sur l'apparition de la police scientifique, Bertillon, etc, mais on cherchera en vain Degas ou Munch. Quant à la guillotine montrée à Orsay, c'est la dernière à avoir été utilisée en France: celle de Buffet et Bontemps, notamment. Robert Badinter en 1981 avait demandé à ce qu'elle ne soit pas exposée pour une durée minimum de 25 ans. Du coup, il a eu un certain mal à remettre la main dessus ( l'armée l'hébergeait).

Sur deux points, bien d'accord: les apports des uns et des autres - on dirait que chacun a saisi son bout de crime sans trop se soucier de penser ce qui serait à côté - font du tout une errance qui peut virer morbide faute de mots, lasser ou ne pas être comprise.

On peut aussi - ce que j'ai fait- ignorer des pans connus ou attendus, aller à ce que l'on ne connaît pas. (Mais je précise que je suis allergique aux casque-écouteurs quand je regarde).

Quant au film... j'ai plus qu'hésité. Pas un truc potable et c'est le seul qui puisse être importé sur Mediapart. Mais tout le monde n'habite pas Paris, certains n'y viennent que rarement ou jamais, et une bonne partie des toiles sont introuvables sur le net, quelques unes montrées pour la première fois en France.

@ Sophie Rostain: lorsque j'ai vu l'expo, en semaine, les ados croisés étaient venus avec un prof qui, pour les raisons énumérées plus haut, ne devait pas chômer côté explication: mener de front histoire de l'art, histoire judiciaire, conception du criminel, sauter de Bertillon à Otto Dix en passant par la machine kafkaïenne de la colonie pénitentiaire : courage!

Dominique Bry m'a dit que le samedi, plein d'enfants, y compris très jeunes, qui fôlatraient entre scènes de crime, images d'exécution, etc: là, franchement, mieux vaut s'abstenir.

 

 

 

Pourquoi l'homme est-il partout depuis toujours un être criminel ? Relisons la Bible, tiens, et Freud, et aussi Dostoïevski et Faulkner, leurs personnages en savaient beaucoup à ce sujet… comme bien des psychanalystes aujourd'hui. Que la question soit de Badinter ou pas ne change rien à l'affaire. La peinture a-t-elle à voir avec cette question-là, même quand elle représente un crime ? Tu dis : “Regard des artistes sur le crime”. Je te réponds : “Ne pas confondre la scène représentée et le sujet du tableau.”

Peinture prise en otage, peinture prétexte, et pour y ajouter un peu plus de “réel”, comme on dit depuis une vingtaine d'années, voilà qu'on va chercher des accessoires ailleurs, et tout ça fait venir la foule, ça a toujours été la politique de ce musée, pendant ce temps, le musée d'Art moderne de la ville de Paris, gratuit, est désert, du moins dans la journée… parce que la nuit, les voleurs peuvent y travailler à leur aise, l'alarme ne fonctionne pas. Une question de sous ?

Je ne crois pas que Badinter se soit privé de lire et relire, et on peut, peut-être, le créditer d'un minimum de réflexion sur le sujet. Comme il l'explique, "d'Eschyle à Dostoïevski et Camus, le criminel hante l'écrivain et la littérature. Le moment paraissait venu de convoquer à leur tour peintres et sculpteurs et d'examiner leurs oeuvres et leur vision du crime et de la justice" ( Car ne pas oublier, il s'agit du crime ET de la justice).

Les artistes sont-ils pris "en otage" ? Ce qui signifierait qu'on ne voit plus, dès lors, que le sujet, sans voir l'oeuvre ? Un peu court. Je me garderais bien, après avoir enduré maintes visites au côté de gens qui ne regardent pas , de rendre les exposants responsables de la chose. Si la littérature ( à l'exception de Hugo, présent surtout via ses dessins) manque, c'est justement parce que de nombreux peintres s'en inspirèrent pour leurs tableaux.

L'entremêlement entre art et histoire judiciaire, interrogations d'une époque n'est pas forcément factice. De nombreux dessins, esquisses, portraits de décapités récents. Géricault, et bien d'autres. Que cherchaient-ils, en reproduisant ces visages sans vie ? A la même époque, nombreux sont ceux qui croient dur comme fer que le décapité "entend" et "réagit" quelques minutes après l'exécution, qu'il s'exprime parfois, des recherches sont menées ( des expériences), on a un doute sur la "mort sans souffrance" du docteur Guillotin.

J'ai bien compris qu'Orsay n'avait pas l'heur de te plaire, et n'ai aucune raison d'en faire défense et illustration. Côté budget, zéro compétence ( mais le palais de Tokyo, moi, je ne l'ai pas vu vide!), sauf que les subventions sont à la baisse, partout. Au point de ne plus avoir d'alarme en état de marche, j'en doute quand même avec 1,8 million d'euros en subvention , plus mécénat et billeterie.

 

 

 

 

Aucun doute sur les lectures de Badinter. Un doute, tu l'auras compris, sur la manière dont on mélange tout pour faire venir du monde. Entre peinture et voyeurisme… Tu le dis toi-même, d'une autre manière.

Les organisateurs pas responsables ? C'est probablement là que nous ne sommes pas d'accord.

P;-S. La question sur ce qui peut rester de vie, et donc de conscience, après la décapitation, qui accompagna depuis le début l'usage de la guillotine, on la trouve dans L'Idiot

Mais Anne, en quoi le fait que Dostoievski écrive autour du sujet vers 1870 rend-t'il moins intéressant les interrogations - dans le réel, celles-là - de 1792 ? C'est justement le croisement entre les pratiques judiciaires, l'approche "scientifique", l'art, l'histoire, bref, le décloisonnement qui fait l'intérêt de l'expo.

 

Mais en effet, pour un visiteur qui n'est pas forcément familiarisé avec tout cela, il y a redoutable ellipse. Ainsi une phrase unique de Diderot inscrite au mur justifiant la vivisection des criminels au nom du progrès de la science. On a intérêt, quand même, à se reporter au catalogue de l'expo ( 50 euros), voire à Diderot, pour aller plus avant... Et ainsi recoller les morceaux, si j'ose dire, avec la quête obsessionnelle du criminel-né, au XiXème siècle, mais peut-être bien aussi aujourd'hui...

Bien sûr, tu as raison, les organisateurs ne sont pas pour rien dans la structure désordonnée de l'expo, qui peut pour certains induire un certain voyeurisme. Ou, à l'inverse, ramener à la puissance d'évocation: Le transport des cadavres de la cour du Louvre, d'Etienne Bericourt, avec sa perspective sans fin de chariots et de corps entassés, en dit beaucoup sur la Terreur, comme le viol de Degas, etc.. J'essayais juste de résumer une impression plus qu'un jugement: parce que c'est désordre, que la ligne directrice apparait si peu, en résulte aussi une liberté du regard, une sollicitation de l'imaginaire.

Dostoïevski, c'était juste une remarque incidente, Dominique, mise en P.-S. justement à cause de ça.

Ton "dans le réel, celles-là" appellerait un développement… mais je rentre d'une journée qui m'a fait passer d'un château polonais, où j'ai vu dans un couloir deux primitifs flamands tardifs qui m'ont bouleversée, à une église recélant un retable du XVe siècle, lequel, lui aussi… chaque fois que je le regarde…

Plus tard peut-être, quand les mots reviendront…

Même ligne qu'Anne Guérin-Castell... Je comptais y emmener Mouflet (dix ans). Me voilà dissuadée... Ou hésitante en tout cas...

Magnifique papier dom !

Je le relirai plus longuement.

On tue parce qu'on a des ennemis.

Comme une fatalité.

Il faut gagner.

Arpège,

Ne pas réduire l'acte au ras des pâquerettes peut-être ? Vous oubliez les p'tits coquelicots et autres crimes d'amour... quand celui qui pleure son amour perdu est peut-être celui qui a tué sa bien-aimée - pour ne citer que ce crime-là quand il y en a tant d'autres, y compris des crimes de femmes.

Vous êtes pourtant parfois capable de complexité et de nuances ?

Tuer est un acte à chaque fois singulier, même quand il est commis à plusieurs, voire en masse. Je n'oublierai jamais ce témoignage, transmis, d'un rwandais qui a dit comment il avait croisé le regard affolé de sa première victime - un vieillard jetant une dernière supplique à celui qui allait ensuite abattre sa machette -, qui a transmis aussi comment ses tueries visaient ensuite à tenter de tuer ce dernier regard, qui a transmis enfin comment il n'aurait rien dit de cela s'il n'avait pas été condammné et sûr que sa parole n'aggraverait ni n'allégerait sa situation puisque le procès était terminé : "ce n'était pourtant pas un ennemi" - mais alors, pourquoi le tuer ? ce témoignage transmis ne répondait pas à cette question, sinon en évoquant ce qui avait précédé et qui n'était même pas un discours... "tôt le matin, les voisins y vont, tu viens ?, on y va tous, on va boire une bière puis on y va...". Lire ou relire Un homme est un homme de Bertolt Brecht.

"On tue" - c'est un fait - pas toujours de la même façon ni pour les mêmes raisons.

"On ne fait pas que tuer"... Mais c'est une autre histoire.

Pour ce qui est de "gagner", les match conviennent aussi bien.

Et la "fatalité" ? Chacun fait "destin", à sa façon, des hasards rencontrés.

Oui, oui, vous avez raison Joha.

J'avais en tête qq chose de très précis en écrivant ce commentaire (lamentable hors de ce contexte très précis) et qui avait à voir avec les Dix Commandements, quand ils ne sont pas respectés par ceux qui s'en réclament.

Voilà, c'est un piège, cette écriture bloguesque, quand on ne prend pas le temps de trouver les mots justes et d'en situer le contexte global.

Comme si on avait besoin de ça pour créer les malentendus Sourire........... (pareil, phrase à double sens et pas le temps de mieux faire, comprenne qui pourra)

A rassembler autour d'un sujet, on ne regarde plus de la peinture mais de l'illustration. Peinture comme illustration, d'un thème, peinture complétée - ou complément?- d'un texte, d'un audioguide, puis suppléée par les photos, articles, moulages... Pourquoi pas ce thème, mais pourquoi dans ce musée ?

 

Et puis, une remarque en passant sur la construction même de l'exposition: la guillotine sous son voile -de veuve- prend un air esthétisé, repoussé dans son coin sombre bordée d'un étroit passage en cul de sac. Voile et obscurité pudique qui dénotent d'autant plus face à la citation de Victor Hugo sur le mur voisin. Guillotine antiquité pour public sensible - ou peut-être simplement peur de trop tomber dans le voyeurisme.

 

"La question sur ce qui peut rester de vie, et donc de conscience, après la décapitation..."

 

La question sur ce qui peut rester de vie, et donc de conscience, après que la balle ait commencé à pénétrer la peau et commencé sa course à l'intérieur du crâne...

 

La question sur ce qui peut rester de vie, et donc de conscience, après que le corps chutant du trentième étage ait commencé sa rencontre brutale avec le sol et sa déformation accompagnée du broiement des os...

 

La question sur ce qui peut rester de vie, et donc de conscience, après que la corde ait commencé à enserrer le cou et que la vertèbre cervicale ait commencé de se déboîter ou de se briser...

 

La question sur ce qui peut rester de vie, et donc de conscience, pendant...

Même impression extrêmement mitigée à la visite de cette expo. En sortant et ça s'est accentué avec le temps.

En raison du foutoir chronologique, des grands blancs non explicités (comme cette mention du génocide parmi les définitions à l'entrée de la première salle, juste à côté des dix commandements que tout le public relit... religieusement puis plus rien sinon la machine de la colonie pénitentiaire de Kafka, donc là encore, oblique), de ce voile étrange sur la guillotine (soit on la montre, dans son horreur, sa grandeur paradoxale - tout ce que Hugo a écrit - soit pas, mais pas comme ça, ça me semble le symbole de cette expo, pas aboutie), de la dernière salle, comme un ramassis de tout et rien (les surréalistes, annoncés et Lynch, bizarre). Etranges aussi, ces photos de scènes de crimes, photographies très explicites, et des grappes d'enfants devant... sur la pointe des pieds pour atteindre les vitrines, sans rien pour accompagner la vue particulièrement choquante.

Et donc l'impression globale d'une expo fourre-tout, sans doute plus explicite quand on prend le guide audio pour la voir ou qu'on achète le pavé de 7 kilos catalogue d'expo (acheté avant, pas pris pendant à cause du poids). A l'image d'Orsay, globalement, de ses salles qui mélangent tout, juxtaposent, sans lien.

Bref, super déçue, alors que j'attendais tant, parce que Badinter, parce que c'est mon sujet de recherche universitaire, comme Dominique l'a gentiment rappelé.

A voir sans doute, mais en se donnant le temps de la réflexion, de la lecture historique, littéraire, scientifique et culturelle... Sinon Foucault et la prison panoptique sans explicitation, les recherches phrénologiques et physiognomonistes, idem... et de plein fouet, les remarques des visiteurs (une manie, dans les musées et les expos, j'écoute autant que je regarde) qui font parfois froid dans le dos...

Le voile sur la guillotine, c'est une référence historique: lorsqu'on a décidé qu'elle allait servir pas mal ( Révolution) et qu'il était donc inutile de la démonter-rentrer à chaque fois, la guillotine fut voilée de noir dans les moments où elle ne fonctionnait pas.

Ca fait un moment qu'elle ne fonctionne pas, en effet.

A l'entrée de la salle consacrée à la Terreur, on a reproduit le dispositif, voile noir, etc.. Et bien d'accord: pas inutile de l'expliquer, peut-être ? ( mais ça doit figurer dans l'audio-guide, Christine, auquel nous sommes allergiques, donc question, faut-il louer le casque, porter 2,5 kgs de catalogue pour suivre ?).

Je ne reparle pas des enfants devant les scènes de crime, que je n'ai pas vus, mais qui me semblent relever davantage de la responsabilité parentale que de celle du musée ( qui avertit dix fois plutot qu'une)

Mais à lire les commentaires , à écouter d'autres réactions extra-médiapartiennes, je m'aperçois que les familiers de la justice s'intéressent, trouvent à voir et penser, que les familiers de l'art sortent frustrés, voire en colère, car toute la partie "science du criminel", police scientifique en ses débuts, montre sans donner les clés.

 

 

 

"What t d'you fightin for?" "It's not my" "Security" sing Marianne (Faithfull)

Voilà. Mais qui paie l'audio-guide en plus d'une entrée à 10,50 € par personne (à peu près, je ne me souviens plus). Idem pour le voile. ok, référence historique, je le sais, mais sûrement pas un truc en voile justement, un drap, une bâche, pas un voile de "la mariée était en noir". Et idem, aucune explication.

Que l'expo donne à réfléchir sur la peine de mort, nul n'en doute. Mais la frustration demeure. Quant à ce que tu dis, oui, responsabilité de chacun, mais il me semble que le fait que les parents ne contrôlent pas ou n'accompagnent pas la vue de commentaires est symptomatique du fait que l'expo sera vue pareil, sans accompagnement audio ou catalogue. Et là je m'interroge sur le pourquoi on y va... Même si je ne crois pas du tout à un simple voyeurisme (on a trop joué avec ça, cf. ne serait-ce que les préfaces au Dernier Jour d'un condamné de Hugo, à Mademoiselle de Maupin de Gautier ou à Thérèse Raquin, de Zola, ce dernier revenant sur un siècle d'accusations d'immoralité et de voyeurisme).

Mais bon, j'ai trop baigné dedans sans doute, j'aime apprendre et là, déçue.

Je vais te dire comment je crime, Dominique, mais ça n'a rien à voir avec l'expo que je n'irai pas voir parce que Paris est loin... juste quelques images qui me viennent en te lisant : la première parce que tu cites Badinter. Il me revient le livre d'Alain Laville sur l'assassinat du juge Michel (je ne suis pas en capacité de juger l'exactitude des sources sur lesquelles ce livre s'appuie), je garde la mémoire de ce juge qui en 1981, avec Badinter Garde des sceaux, est obligé de présenter ses excuses à celui qui va être le commanditaire de son assassinat : il lui a mal parlé. De beaux discours mais la même impuissance face au crime organisé, au crime des patentés du crime, au crime d'intérêt qui compte ses victimes par dizaine. A partir d'un certain nombre, il y a prescription d'image et de psychologie.

Autre image, celle des généraux qui criment par milliers ou par millions, droits comme des cravates devant leurs cartes. Des généraux qui se demandent sans cesse où trouver ou construire des fous assez fous pour mettre en scène de sang leurs rêves de grandeurs et médailles.

A côté de cela, l'homme écorché par ses propres crimes d'Otto Dix ou de Dostoïevski ressemble à ces jolis bambins qui cassent parfois leur jouet, comme ça, parce que c'est la vie de donner parfois la mort.

Une expo sur quoi au juste ?

Cher Serge,

je connais mal l'affaire du juge Michel ( juste par lectures disparates) . Présenter des excuses à un suspect, parce qu'on lui "parle mal" ( et avant qu'il ne devienne commanditaire), normal, mais cela paraît tellement obsolète, aujourd'hui, alors qu'un président de la République parle de coupable avant tout jugement, et que la criminalité, la vraie, porte des gants blancs.

Le juge Michel avait, dit-on, des méthodes de "cow boy", il a démantelé, avant son assassinat, la French connection 1. A l'époque, je crois, il s'agissait de rappeler la minimale correction face à un interpellé, fut-il noir comme du charbon. Et je crois que ses assassins, comme les commanditaires, ont été condamnés.

Mais il y a un lien entre la manière dont nous percevons tel ou tel crime, nous intéressons à celui-ci plutot qu'à tel autre: cela raconte, en creux, des époques. Otto Dix parle de la fascination pour le crime sexuel qui accompagne la montée du nazisme, Dostoïevski évoque à maintes reprises des "meurtres gratuits", mini implosions sociales, en période nihiliste..

L'expo, oublions ( le catalogue, déjà moins): ou alors considérons que c'est là une piste pour réfléchir, déjà ça.

 

 

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