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Splendeurs et misères de la chronique judiciaire
« Il rayonne d’une douceur pleine de ténèbres ». « Un timbre de voix agréable ». « Ce bel œil inexorable s’attacha pourtant un bon moment à la torsade blonde et à la nuque d’une femme ». La chroniqueuse judiciaire qui écrit ceci, à propos de Landru, s’appelle Colette. Aujourd’hui, elle sortirait du palais de justice sous les huées d’une demi douzaine d’associations.
Aujourd’hui, Colette serait soupçonnée de fascination pour le meurtrier Landru – non sans raison, à lire Julia Kristeva, qui souligne la part d’ombre de l’écrivain, son goût pour ce qui échappe à la norme – animaux, fleurs ou gens - d’autant qu’elle ose écrire,à propos des assassins hors du commun, qu’ils sont les « détenteurs d’une animalité ailleurs abolie », évoquer « le plaisir de tuer » « des jeux de fauves distingués ». Ou souligner que l’homme civilisé est un peu handicapé quand il s’agit « de dépeçage, d’os, de cuisson », « le jugement trébuche, l’œil mental se voile, il ne sait que décréter, en parlant de son frère déshumanisé : c’est un monstre, un cas pathologique ». 1921.
Imaginez, aujourd’hui, les commentaires des internautes.
Landru, qui répondait alors de 11 assassinats ( ses deux victimes les plus jeunes avaient 17 et 19 ans), n’était qu’un tout petit bourgeois, qui assurait le quotidien de sa famille en séduisant et tuant des femmes, en les dépeçant, en brûlant les parties les plus identifiables de leurs corps. En 2008, on verrait probablement en lui un pervers, dépourvu de toute capacité d’empathie envers autrui, et habité par le goût de la toute puissance.
Le verdict attendu – la mort – ne faisait guère de doute. Mais le temps d’un procès, la chronique judiciaire regardait, sondait, interrogeait l’âme d’un homme coupable, pour la première, et la dernière fois, en toute liberté.
Dans les années trente, le journal Détective,alors propriété des éditions Gallimard, collectionnefaits divers, procès, et signatures prestigieuses ( dont celle de Kessel).
Après la seconde guerre mondiale, après la parenthèse de l’épuration, qui ne fut pas plus glorieuse pour la presse que pour la justice, Détective hors Gallimard ou « Qui ? Police » se vendent comme des petits pains. A les relire, on s’aperçoit qu’on n’y reculait pas devant la difficulté. Les comptes-rendus de procès couvrent jusqu’à vingt pages, on y publie in extenso le texte complet des plaidoieries de la défense. On y note alors le changement de nature des peurs. A la terreur inspirée par ceux qui en veulent aux biens – tels ces « chauffeurs » qui torturaient jusqu’à apprendre où se trouvait le magot, ou simplement les économies – à l’indifférence envers, par exemple, les sévices subis par des enfants, s’est substitué le souci de la personne. Un renversement de valeurs que concrétisera, bien plus tard, le code pénal de Robert Badinter, qui sanctionne bien plus durement l’atteinte aux personnes que l’atteinte aux biens.
Puis il y eut Frédéric Pottecher – capable de s’interdire de respirer cinq minutes d’affilée pendant une retransmission radio, afin de dire tout ce qu’il avait à dire sans être interrompu, il y eut par écrit Jean-Marc Théolleyre au Monde, et bien, bien d’autres.
Comprendre était le maitre-mot, la mort au bout, puis la perpétuité au bout.
Il y eut Libération et cette chronique judiciaire venue d’ailleurs, à propos de Pierre Goldman – alors accusé de double meurtre – qui commençait par ces mots : « Cher Pierre… »
Il y avait, aussi, ces très nombreux procès de viol au cours desquels toute fille non mariée, en jupe courte, se voyait traitée en fautive. Puis ces premiers procès d’inceste, où la victime se trouvait en situation de bannissement familial : avec l’arrestation du père, elle avait trahi, ruiné l’équilibre économique.
Ces procès où les proches des victimes courbaient le dos .Ils n’intéressaient personne, ils se débattaient, seuls, avec cette culpabilité chevillée au corps : qu’aurais-je pu faire ? Pourquoi n’ai-je pas su la, ou le, protéger ?
Robert Badinter, le premier, lui qui avait porté jusqu’au bout l’abolition de la peine de mort, prit en compte les victimes. Il y avait du pain sur la planche.
Les victimes, et leurs proches (les deux situations sont bien différentes) se regroupèrent, formèrent des associations, parlèrent, apparurent.
Le procès, qui est d’abord le lieu de la sanction, et celui d’un examen attentif, qui représente aussi, pour bien des accusés, la première – et dernière occasion – qu’ils ont de s’exprimer avant le silence pénitentiaire, change lentement de nature. De partie au procès, la victime en devient l’épicentre.
Dès les premiers procès des attentats aveugles parisiens ( Fouad ali Saleh), on a pu voir la salle d’audience remplie de victimes… d’autres affaires, majoritairement. On a pu voir l’expert Michel Dubec presque conspué car ses conclusions étaient jugées trop modérées. On a pu voir une victime elle-même, qui avait le mauvais gout de poser des questions dérangeantes, presque éjectée du procès. On a pu voir enfin un avocat général confondre son rôle – représentant de l’Etat – avec celui d’une partie civile bis. Là, et ailleurs.
On en oublie de s’interroger à temps sur des us et coutumes judiciaires qui font problème. Le procureur qui a suivi l’instruction est-il vraiment le plus indiqué pour représenter l’accusation au procès ? Et ainsi, le procureur Lesigne, aujourd’hui jugé par ses pairs dans l’affaire d’Outreau, a-t-il persévéré dans l’erreur à l’audience. Et ainsi l’avocat général Nachbar, lors du procès Fourniret, tient-il conférence de presse pour justifier ses excès verbaux lors du réquisitoire…
Le procès se décentre, le résultat frôle l’étrangeté. Les défenseurs de Fourniret doivent rappeler qu’ils sont aux côtés de l’accusé et non de son côté, et leurs collègues du barreau prennent place dans la salle afin de les soutenir.. Ils plaident devant des bancs de la partie civile presque vides. Ces parents, ces proches qui ont enduré des semaines durant l’énumération détaillée de ce qu’avaient subi leurs enfants – les détails tuent – n’ont pu supporter d’entendre un mot, une phrase sur les accusés.
Ce décentrage fait une victime de plus : la chronique judiciaire. Non que le talent, la capacité d’observation ou d’investigation fassent défaut, ils sont bien là, mais comme paralysés. On travaille sous surveillance. Le mot « monstre », autrefois banni des journaux sérieux, puisque précisément il range le criminel en dehors de l’humain, fait un retour en force. Alors que la chronique judiciaire est l’un des rares domaines où l’écrit règne encore en maître – les caméras sont interdites de prétoire sauf en de rares occasions à visée historique ou pédagogique – elle se cantonne au compte-rendu prudent.
Les victimes, elles, se retrouvent sanctifiées, et leurrées : après le procès, elles sont renvoyées à un vide d’autant plus grand qu’on leur a donné à croire qu’elles étaient entourées.
Qu’a-t-on appris, au terme de ce long procès, sur Fourniret et Monique Olivier, que l’on ne sache déjà ? Presque rien. On sait qu’il y eut un jour, dans un village, un gamin que l’on considérait comme l’enfant de la Kommandantur, l’enfant du nazi, violé à 6 ans par sa mère ( il l’a raconté avec des précisions d’enfant avant de le nier farouchement), qu’il y eut sa sœur... : des bribes, des fragments de puzzle qu’on ne s’est pas soucié de rassembler. Or éclairer, comprendre est une nécessité, ce n'est en aucun cas excuser.
Etrangement, c’est au lendemain du procès que surgit cette double photo du couple : un homme au visage d’intellectuel, une brune avenante sinon vraiment jolie. Ordinaires, bien de leurs personnes : ceux qui ont séduit, inspiré confiance , loin de la femme voutée au visage sans contours, de l’homme au cheveux gris planqué derrière le reflet de ses lunettes mitraillés depuis des semaines.
Etrangement encore, une association de victimes, l’une des plus anciennes, l’APEV ( association de parents d’enfants victimes) a rédigé tout au long du procès des comptes rendus d’audience. Eux sont restés pendant les plaidoieries de la défense. Les rapports sont rigoureux, pondérés, fournis. Et comme libérés du pathos si fréquent dans la presse..


Tous les commentaires
La presse judiciaire devrait afficher en exergue ce billet, in extenso... tous les autres chroniqueurs aussi....
Votre analyse de l'évolution de la chronique judiciaire est passionnante. Les "talents" de Colette en ce domaine me dévoilent un aspect de l'auteur que j'ignorais !
Merci, Colette a été chroniqueuse judiciaire pendant plusieurs années ( et critique, et billetiste), elle a réuni une partie de ses articles sous le titre Aventures quotidiennes qui a été publié seul, mais que je n'ai réussi à retrouver que dans les Oeuvres complètes. Elle a aussi écrit des choses étonnantes sur la guerre de 14-18!
Le rétablissement de la peine de mort n'est pas loin, malheureusement. Nous sommes dans une époque de régression donc forcément un jour. La peine de mort sera remis au gout du jour.
Cher edi, pour la peine de mort, c'est peu probable. Son abolition est inscrite dans la constitution depuis l'année dernière, après un vote quasi unanime, toutes tendances politiques confondues. En réalité, il peut y avoir dérogation, semble-t-il, dans des "circonstances exceptionnelles", guerre, etc. Mais vous avez raison sur le fond. Depuis vingt ans se multiplient et s'ajoutent ce que l'on appelle les "peines d'élimination", bien nommées. Ce furent d'abord les périodes de sureté, qui verrouillent toute possibilité d'aménagement de peine, quelle que soit l'évolution du condamné.Puis la période de sureté portée à trente ans ( d'abord exceptionnelle, en voie de banalisation). Puis Pierre Méhaignerie a concocté la perpétuité réelle, que toute le monde s'entête a appeller incompressible, appliquée à cinq reprises à ce jour ( Fourniret compris). Enfin, à partir du mois de septembre prochain, entrera en vigueur la rétention de sûreté sarkozyenne, d'une durée indéfinie, hors justice, qui ne sanctionnera pas un crime, mais une possibilité à venir de crime pour tout condamné pour crime aggravé à une peine de plus de quinze ans. Ces peines qui s'ajoutent aux peines sont justifiées à chaque fois par la crainte de la récidive. Dans les faits, en terme de récidive, elles sanctionnent celles qui ont déjà eu lieu.. Si cela vous intéresse, jetez un coup d'oeil sur: http://arpenter-champ-penal.blogspot.com . C'est une mine d'informations, et cette semaine ils renvoient sur mediapart! http://arpenter-champ-penal.blogspot.com
Bravo Dominique. Du très beau travail !
Vous avez raison, Dominique, la chronique des faits-divers "petits" et "grands" a été bien délaissée, et c'est dommage. Je n'en suis pas pourtant pas un lecteur "régulier". Mais je me souviens d'un temps (il y a une grosse décennie) où, séjournant à l'étranger, je m'étais pris de passion pour les chroniques judiciaires de France Soir, du Monde, notamment... Est-ce que par hasard toutes ces plumes d'antan n'auraient pas déserté la presse pour nourrir le "fleuve" du roman noir ou policier ?
Quelques uns, très peu, en fait. D'autres se sont dirigés vers la télévision, grande dévoreuse de faits divers et procès, y compris à coup de réalité colmatée avec de la fiction. D'autres encore sont passé à tout à fait autre chose: on ne sort pas indemne de la fréquentation du crime. Mais ceux qui oeuvrent toujours dans la presse écrite ou ont pris la relève, travaillent dans un contexte difficile, on attend d'eux une adhésion à un jugement moral préalable, bien contraire à la curiosité pour l'humain, quel qu'il soit, qui fait l'intérêt de la chose.
Très intéressant, merci. Cette narration là, de ces faits là, de l'humain, a sans nul doute beaucoup à nous apprendre de ce qu'est une "relation" dans le double sens du mot : relation d'une histoire et relation à "l'autre".
Je me permets d'intervenir dans votre "relation" pour signaler le blog de Pascale Robert-Diard, qui mérite vraiment d'être connu.
Vous avez tout à fait raison de le signaler, Anne, c'est à lire, mais c'est un blog, justement, pas le journal..
C'est bien vrai ce que vous dites, que les victimes ressortent d'un procès avec le goût du vide là où elles auraient gagné à comprendre, donc à s'intéresser au coupable. Cette soi-disant focalisation sur les victimes, cette "victimisation des mentalités", ce n'est que le dernier cri dans l'air du temps, en matière de manipulation des citoyens.
Heureusement, toutes ne tombent pas dans ce piège. Alain Boulay, qui préside l'APEV citée plus haut, est lui-même le père d'une fillette assassinée. Depuis, il assiste à nombre de procès, de colloques, proche bien sûr des familles de victimes, mais l'APEV ne donne jamais dans ce que l'on pourrait appeler le "victimisme".
Les procès rapportés par les médias ont tous un arrière goût "Hondelatte". C'est à dire qu'on ne se demande jamais comment la société a pu engendrer pareille dérive criminelle, ni comment on devient criminel. Il n'y a pas d'histoire, ni petite ni grande, mais seulement une "inquiétante étrangeté" qui sidère ou qui révolte. Dommage, il y aurait tant à apprendre de certaines tragédies...