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"Quelle agriculture pour l'alimentation du monde?" La vision d'Edgar Pisani

La récente crise du lait, les problèmes liés au revenu des agriculteurs ont remis le problème agricole à la une de l'actualité. Quelle est la vision d'Edgar Pisani, ancien ministre de l'agriculture, un des ministres les plus remarqués de la Vème république, pour faire face à la crise alimentaire mondiale.

 

Edgar Pisani est intervenu samedi 24 octobre au Château du Tertre, ancienne résidence de Roger Martin du Gard, écrivain et prix Nobel de littérature, pour donner une conférence programmée depuis plusieurs mois. Nous sommes en Basse Normandie, au cœur d'une région rurale. La salle est pleine : quelques élus, les habitués des Amis du Tertre, des citadins et bien sûr de nombreux agriculteurs.

 

L'homme est passionné. L'œil vif et malicieux. Il ne manque pas une occasion d'intervenir avec humour. Avec Edgar Pisani, on est loin de la langue de bois. Voici un bref résumé de son intervention qui fut suivie de nombreuses questions des participants auxquelles il répondit en parcourant la salle pour plus de proximité avec ses interlocuteurs.

 

Ministre de l'agriculture de 1961 à 1966 (période au cours de laquelle il réforma l'enseignement professionnel agricole), Commissaire Européen pendant 4 ans à partir de 1981, il visita alors tous les pays africains à l'exception de l'Afrique du Sud. Il ne cessa jamais de s'intéresser à l'évolution de l'agriculture et de s'appuyer sur les contributions de nombreux spécialistes.

 

 

 

Edgar Pisani au TertreEdgar Pisani au Tertre © DG

 

La faim dans le monde et le problème spécifique du continent africain sont au cœur de ses préoccupations : « Ce continent africain très maltraité par la colonisation qui a dépouillé les indigènes de toute responsabilité et en y installant de surcroît des despotes dont il est bien difficile de se débarraser. (10 % des chefs d'états que j'ai rencontré avait la mentalité d'un chef d'état indépendant ».

 

 

Edgar Pïsani rappelle les défis à relever pour tenter de vaincre un des graves fléaux de notre monde moderne : la crise alimentaire mondiale, la faim qui tue plus que les conflits armés précise-t-il.

 

Plus de 6 milliards d'hommes sur terre (bientôt 9 milliards) dont un milliard qui ne mange pas à leur faim avec plus de 100 000 qui en meurent chaque année.

 

L'eau, dont l'agriculture est grande consommatrice, va manquer comme les énergies fossiles, les hommes désertent le travail de la terre.

 

Nous dévorons à belles dents les terres cultivables. (Le grand Paris dans sa conception actuelle va étendre l'urbanisation de Paris jusqu'au Havre, le Brésil détruit 200 000 d'hectares de forêt pour se consacrer à la production d'agro-carburants supprimant un des poumons de la planète, les pays tels que la chine ou la Corée louent en Afrique des milliers d'hectares pour 99 ans, ôtant à ce continent les moyens de pouvoir à son alimentation).

 

La Chine aura de plus en plus besoin d'une alimentation carnée. Les besoins alimentaires vont doubler.

 

Il rassure les agriculteurs sur l'avenir de leur profession à laquelle certains ne croient plus.

L'augmentation de la population mondiale va accroître les besoins d'une agriculture dont la vocation est de nourrir l'humanité à condition que s'amorce une politique responsable au niveau mondiale.

 

Ses convictions

 

Il doute que le libéralisme ambiant puisse être supporté par les marchés agricoles.

L'OMC s'ingénie à organiser l'alimentation comme l'automobile. Ce n'est pas à ses yeux l'organisme susceptible de résoudre la faim dans le monde. Il redoute les décisions qui seront prises lors du prochain cycle de DOHA dont l'objectif est de maintenir le libre échange des produits agricoles au niveau mondial

 

La nature n'en peut plus.

 

« Vos organisations agricoles actuelles ne sont absolument pas une force de propositions et n'ont aucune vision »

 

La philosophie actuelle, dit-il, peut se résumer à :

« Libre pour gagner, réguler pour ne pas perdre ».

 

Les idées des verts, des écologistes sont intéressantes mais ne sauraient constituer à elles seules une politique.

 

Comment sortir de cette impasse sur des bases nouvelles ?

Pour nourrir l'humanité il faut une volonté politique considérable à l'échelle mondiale.

L'avenir doit se construire avec des exploitations familiales et vivrières (la terre est faite pour produire de quoi nourrir les hommes).

La crise, dont on sortira dans 3 ou 4 ans, laissera sur le bord du chemin de nombreux chômeurs. Ceci devrait être, dès à présent, une préoccupation majeure Or seules les exploitations de taille familiales fournissent plus d'emploi. Elles permettent également un plus grand respect de la nature.

 

Il conviendrait est que soit créé un conseil de la sécurité alimentaire au sein de l'ONU sur le modèle du conseil de sécurité militaire . Sa mission fixer les règles , éviter les désordres. Il rappelle qu'aujourd'hui la mission des Nations Unies est d'éviter les conflits militaires alors que la faim dans le monde provoque plus de morts que les conflits.

Et la FAO lance un participant ? La FAO ne produit que des statistiques et n'a aucun pouvoir d'intervention pour éviter les désordres.

 

A l'échelle de la planète il préconise l'organisation de grandes régions (Chine, Europe, Amérique du nord, Amérique du sud, Russie ...) à l'exception de l'Afrique qui n'a pas de capacité de production ni l'autorité nécessaire. Libre circulation des produits alimentaires à l'intérieur de chaque région entourée d'une barrière de protection.

 

Les échanges entre ces grandes régions , la pacification entre elles se feraient sous l'autorité de cette instance créée au sein des Nations unis.

 

Pour l'Afrique qui semble faire l'objet de toute son attention, il voit la distribution de parcelles de terre scindées en deux et attribuée en deux temps. Une première parcelle destinée à la culture pour une alimentation familiale et de proximité. Après 3 ou 4 ans, en fonction de résultats probants , l'attribution d'une seconde parcelle permettrait au cultivateur africain de s'introduire sur le marché

 

Il affirme alors avec force sa croyance : seul l'homme peut sauver l'homme. Une politique ne peut réussir que lorsqu'elle s'appuie sur une approbation des populations.

 

Il faut faire confiance à la science, à la recherche dont découlent des technologies qui peuvent être bénéfiques y compris au niveau d'une exploitation familiale. La recherche peut cependant cacher des risques, des inconvénients qu'il convient d'encadrer Une politique scientifique est indispensable.

Edgar Pisani se rend dans la salle pour répondre à ses interlocuteursEdgar Pisani se rend dans la salle pour répondre à ses interlocuteurs

 

 

Puis il évoque le récent conflit sur le lait et dit sans détour à l'intention des agriculteurs présents dans la salle.

« Votre image s'est dégradée Quelle image donnez-vous aux chômeurs qui n'ont pas de quoi nourrir leurs enfants en déversant les milliers d'hectolitres dans la nature. Vous avez obtenu des subventions qui vont vous permettre d'inonder des pays qui n'auront toujours pas les moyens de produire eux même. Le problème est réglé ponctuellement .... Qu'allez vous faire l'année prochaine ? ».

 

Un ange passe dans la salle. Chacun est bien conscient qu'une fois de plus le problème n'est pas résolu. L'homme inspire le respect et les questions vont se multiplier.

 

Le dialogue s'installe entre Edgar Pisani et Pierre Joliot présent à la conférence.Pierre Joliot, Membre de l'Institut, Professeur Honoraire au Collège de France, interviendra au Château du Tertre le 7 novembre prochain.Petit-fils de Pierre et Marie Curie, fils de Frédéric et Irène Joliot-Curie, Pierre Joliot a consacré sa vie de chercheur scientifique à la photosynthèse, mécanisme par lequel l'énergie solaire est convertie en énergie au sein des plantes et des algues.

Lors de sa prochaine conférence au Château du Tertre, Pierre Joliot montrera que, face aux dangers qui menacent notre planète, tels que le réchauffement climatique et la faim dans le monde, des réponses ne pourront être apportées qu'en associant le progrès des connaissances scientifiques, fondamentales ou appliquées, à une modification profonde de notre mode de vie.

Rendez-vous le 7 novembre.

Dialogue entre Edgar Pisani et Pierre JoliotDialogue entre Edgar Pisani et Pierre Joliot © DG

 

En écoutant cette conférence puis en ayant envie d'en faire un court résumé il n'était pas dans mon intention de prendre parti mais de livrer une vision différente de celles communément présentes dans les média. J'ai ressenti du souffle, la carrure d'un homme d'Etat dont le périmètre de réflexion est celui de l'intérêt général. Nostalgie quand tu nous tiens !

 

 

 

 

 

 


 

Tous les commentaires

04/11/2009, 20:46 | Par Roger Evano

Les problèmes agricoles sont essentiels et cependant peu présentés dans les médias. J'ai bien aimé qu' Edgar Pisani se posirionne sur la mondialisation de l'agriculture et n'hésite pas à parler de la nécessité de protection par zones géographiques , sujet tabou pour les "libéraux". A-t-il aussi abordé la question des subventions dans les pays développés qui asphyxient les agricultures africaines? Des vidéos de ces conférences pourraient intéresser largement les lecteurs du journal.

Amicalement

 

08/11/2009, 15:43 | Par dominique gautier en réponse au commentaire de Roger Evano le 04/11/2009 à 20:46

Cher Roger,

Une heure de conférence suivie de nombreuses questions sur tous les différents aspects qui intéressaient les agriculteurs ne permettaient pas d'entrer dans les détails. Néanmoins lorsque spontanément il aborda le récent conflit du lait et dit sans détour que les récentes subventions ne résoudraient pas les problèmes en terminant par "que ferez-vous l'année prochaine?" Je pense qu'il avait répondu à la question.Cette conférence avait pour but de donner sa vision, un objectif auquel, s'il était toujours aux affaires, il resterait aux acteurs mondiaux de s'atteler. A l'évidence la faim dans le monde à laquelle est liée l'agriculture et les choix à faire dans ce domaine devrait être une priorité pour les politiques et ne devrait pas être traitée comme un business comme les autres.

Cordialement,

07/11/2009, 12:26 | Par Marie Lavin

Très intéressant merci. Il y a des gens qui vieillissent bien.

07/02/2010, 00:31 | Par Anne Guérin-Castell

Le cheminement de cet homme est en effet très intéressant. Il reconnaît aujourd'hui avoir été dans l'erreur en soutenant l'agriculture productiviste et les grosses exploitations, ainsi que la disparition des haies, lorsqu'il était ministre.

07/02/2010, 00:54 | Par dominique gautier en réponse au commentaire de Anne Guérin-Castell le 07/02/2010 à 00:31

Pour avoir assisté à toute la conférence je pourrais dire qu'il ne regrette pas foncièrement son action dans les années 60. Simplement il précise, ce qu'il a dit par ailleurs lors d'interviews diverses, que dès les années 70 et alors qu'il n'était plus en poste, la politique aurait dû évoluer mais une machine infernale était lancée.

Il est vrai que nos regards aujourd'hui sont souvent anachroniques. Ce qui pouvait sembler nécessaire il y a 50 ans ne l'est plus. Personne d'ailleurs à l'époque ne contestait sa politique. Lui a suivi un cheminement qui l'a fait évoluer et d'après moi assez rapidement mais il n'était plus en charge, plus écouté.

Ce qui m'a le plus impressionnée dans son intervention c'est son analyse et ses solutions inspirés par un véritable soucis de l'intérêt général ce qui ne se rencontre que très rarement aujourd'hui, son franc parler. D'ailleurs le respect dans la salle était évident bien que les interpellations aient été franches, directes et que lui même s'y soit plié sans problème et je dirais même avec un plaisir évident.

Qui aujourd'hui tient ou écoute de tels propos dans ce monde où il n'est question que d'abattre toutes les frontières pour une circulation des produits alimentaires qui tuent les productions locales. LE problème d'Haïti à la une de l'actualité en est l'illustration. Le riz américain subentionné a fait tomber la production Haïtienne. Qui s'en préoccupe et dénonce les effets pervers d'une telle politique.

07/02/2010, 14:47 | Par Anne Guérin-Castell en réponse au commentaire de dominique gautier le 07/02/2010 à 00:54

Je l'avais écouté au printemps dernier dans une émission sur l'Agriculture (France Culture). Il avait évoqué cette responsabilité. Il n'était bien sûr pas le seul, à l'époque.

Reconnaître que l'on s'est trompé, alors que l'on était ministre en charge d'une certaine politique qui a eu des effets désastreux, même si peu de personnes pouvaient à l'époque le prévoir, ne peut que provoquer le plus grand respect, tant cela est peu fréquent (je ne vois pas d'autre exemple dans la vie politique française).

C'est aussi une manière de prendre à son compte le sentiment diffus de culpabilité avec lequel vivent les rares agriculteurs aujourd'hui conscients qui ont participé à cette destruction.

07/02/2010, 23:57 | Par dominique gautier en réponse au commentaire de Anne Guérin-Castell le 07/02/2010 à 14:47

J'adhère complètement à votre remarque concernant l'écoute et la considération que l'on peut avoir lorsque l'on est en face d'un homme politique qui pense et agit en fonction de l'intérêt général (la situation de l'Afrique par exemple, semble le préoccuper particulièrement) et n'avance pas masqué pour nous faire avaler son idéologie qui même quand les faits prouvent le contraire, continue, persiste pour nous faire croire que nous ne voyons pas clair. Je dois dire que l'échange avec Pierre Joliot qui s'était déplacé pour assister à sa conférence, alors que lui-même devait intervenir 15 jours plus tard a été passionnant. Pierre Joliot pour qui tout progrès est issu de la science fondamentale (aujourd'hui maltraitée) sans méconnaitre la nécessité de la sciences appliquée, a mis face à face deux hommes de grande carrure. Pierre Joliot a également ironisé sur les méthodes d'évaluation actuelles qui font que son grand père n'aurait pas aujourd'hui été bien noté ni sélectionné et donc n'aurait pas eu de prix Nobel. Ardent défenseur de la sciences fondamentale qui a toujours bénéficié au genre humain et dont aujourd'hui on se méfie à tord, il l'a décrit comme une recherche créative pure. On cherche sans savoir ce que l'on cherche ni même son aboutissement a t il précisé. C'est la science appliquée et ce que l'on en fait qui conditionne la suite.. Il convient de préciser que Pisani ne se positionne pas dans le camp des écologistes même s'il reconnait que ceux ci posent de bonnes questions. Il prend en compte le progrès scientifique nécessaire et qui peut profiter également aux exploitations familiales dans le cas de l'agriculture. . Pour lui tout dépend d'un réelle volonté politique qui doit avoir le soutien des populations pour réussir. Il termina sa conférence en répétant plusieurs fois : seul l'homme pourra sauver l'homme.

Partageant mon temps entre Paris et une région rurale que je connaissais mal il y a encore quelques années, je dois dire que la nécessité d'évoluer est comprise par certains agriculteurs alors qu'en face un fort noyau de résistance existe conditionné par les politiques. Il a surtout été étonnant que ce lieu (Le Tertre, ancienne résidence de RM du Gard) ) qui propose des activités culturelles diverses qui touchent peu la population locale essentiellement agricole, ait fait salle comble ce soir là refusant même du monde, certains ayant suivi la conférence debout comme le conseiller général du canton, avec une forte présence d'agriculteurs qui ont été très actifs en posant des questions pointues.

Dès qu'un débat intelligent s'instaure les citoyens en redemandent.

Bien à vous

07/02/2010, 21:22 | Par Marielle Billy

Merci de ce compte rendu, en effet l'homme a des convictions et rappelle à juste titre que sans vision et volonté politique, rien ne bouge.

Tout ce monde présent ! voilà qui fait plasir.

07/02/2010, 21:26 | Par Fantie B.

"la nécessité d'évoluer est comprise par certains agriculteurs alors qu'en face un fort noyau de résistance existe conditionné par les politiques."

"Dès qu'un débat intelligent s'instaure les citoyens en redemandent." (Dominique Gautier)

Je viens me resourcer sur ce fil où les mot réforme, erreur, ne sont pas iconoclastes !

05/10/2011, 16:27 | Par Dominique C

Un bien ancien billet, qui hélas semble avoir été trop peu lu...

27/03/2012, 14:33 | Par dominique gautier en réponse au commentaire de Dominique C le 05/10/2011 à 16:27

Merci

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