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«Haïti, Année Zéro» : un appel signé par des intellectuels haïtiens

Depuis dix jours déjà, la presse internationale regorge de larmes et d'opinions sur le tremblement de terre en Haïti. Avant de recevoir de la compassion, nous voulons être entendu. Nous, intellectuels Haïtiens et chercheurs, alors que nos maisons et nos vies sont en ruines, tentons de faire entendre nos voix par-delà les clameurs des journalistes, des « experts » et officiels de tous pays. Cela est d'autant plus important que le futur d'Haïti va se décider dans les jours et les semaines qui viennent. Nous voulons, sans tabous, faire une évaluation des problèmes auxquels Haïti fait face et surtout proposer une voie nouvelle pour reconstruite la capitale et l'Etat. Les pertes en vies humaines et les dégâts matériels sont considérables. Aucune famille, aucune rue, aucune institution n'a été épargnée. Cette catastrophe avait pourtant été annoncée. Plusieurs scientifiques, il y a un an environ, avaient averti de se préparer pour un tremblement de terre d'une magnitude 7.2 au moins, et avaient proposé des mesures à faible coût financier (Le Matin, 25 septembre 2008). Les autorités les ont ignorés. Aucun écolier haïtien n'avait appris, contrairement à ceux des Bouches-du-Rhône, par exemple, à se cacher immédiatement sous son bureau ou sous l'ossature d'une porte. Le désastre a laissé les autorités absolument sans aucune réaction. Les très onéreuses initiatives financées par la communauté internationale ces dernières années pour la prévention et les réponses aux désastres naturels n'ont dès lors produit aucun effet. Les milliards de dollars dépensés pour la construction d'infrastructures depuis quinze ans ont eu peu de résultats positifs. Au-delà des discours sur l'inévitabilité des catastrophes naturelles et des appels à la générosité, nous devons tirer les conclusions de quinze années d'aide internationale massive, des efforts consentis après les cyclones de 2004 et 2008, et des 600 millions de dollars par an de la mission des Nations Unies en Haïti, ou alors l'aide qui arrive aujourd'hui sera à nouveau avalée par un gigantesque trou noir d'inertie, de corruption et d'incompétence. Refaire les mêmes projets, avec les mêmes idées et les mêmes méthodes sera un échec garanti. Les erreurs persistantes ne peuvent pas rester impunies, et les responsabilités jamais prises pour des résultats jamais obtenus. Une charité mal pensée et mal conduite ne produira aucun des résultats attendus par la générosité de l'étranger et la bonne volonté des Haïtiens. Ce qui restait de l'Etat haïtien s'est effondré avec la capitale haïtienne. La disparition des bâtiments publics symboliques de l'Etat (palais national, palais législatif et palais de justice), où nous avons perdu amis, parents et tellement de personnes qualifiées, en est la métaphore. Le processus de destruction de l'Etat, commencé il y a cinquante ans, est arrivé à son terme. Il faut admettre cette réalité si nous voulons avancer. La population a constaté l'impossibilité totale des responsables à la rassurer, à apporter les premières réponses à son désarroi et à coordonner l'aide internationale. Un président désemparé, apeuré, déconnecté a été incapable, une nouvelle fois, de s'adresser à son peuple, si ce n'est pour se plaindre que lui aussi était sans toit. Aucun d'entre nous, comme la plupart des Haïtiens, n'a été le moins du monde surpris par l'absence d'un Etat mort il y a longtemps. Dans ces conditions, personne ne doit prétendre qu'il existe encore des institutions nationales qui ont survécu à la catastrophe et qui sont capables de travailler dans un cadre normal de fonctionnement. Nous craignons même que les officiels haïtiens se positionnent pour demeurer au-delà d'un mandat qui expire en décembre, sous le prétexte des difficultés du pays et de la « stabilité politique ». Une première étape est, sans aucun doute possible, la création d'un état-major de liaison entre la communauté internationale et la communauté nationale, une sorte de comité de salut public qui redonnera aux Haïtiens confiance en eux-mêmes et les mettra au travail. Cet état-major devra être composé pour moitié des pays responsables et les plus impliqués, de l'autre d'Haïtiens investis de la plus haute autorité. Surtout, cet état-major devrait être complètement intégré pour ne pas avoir les étrangers et leurs projets d'un côté et des ministres mal préparés de l'autre. Le temps est terminé où les gouvernements étrangers pouvaient se cacher derrière les Nations Unies ou dire « voilà l'argent, maintenant ce n'est plus notre affaire ». Depuis six ans maintenant, les arrangements entre un Etat démissionnaire qui fournissait la légitimité et des organisations multilatérales sans vision qui apportaient l'argent et prenaient les décisions, ont lamentablement échoué. La tête de cet état-major, et l'interlocuteur des Haïtiens, ne peut être que les Etats-Unis ou la France, car, depuis quinze années maintenant, le leadership des initiatives multilatérales par les pays Caraïbes ou Latino-américains n'ont pas marché. Seuls des grands pays dotés de volonté, de vision et de moyens peuvent répondre à leurs obligations sur le long terme. Ce pays ne peut plus se permettre d'être le laboratoire d'ambitions de pouvoirs régionaux dont le rôle, ces dernières années, a été, pour dire le moins, superfétatoire. L'opinion internationale doit savoir que, aux yeux du peuple haïtien, les Nations Unies sont aussi discréditées que le président haïtien. Si l'ONU jouit d'un crédit dans le monde entier, cela fait longtemps que ce n'est plus le cas dans notre pays. Les Haïtiens ont également le droit de savoir pourquoi donc les 7.000 Casques Bleus présent en Haïti sont restés sur leurs bases dans les six jours qui ont suivis le séisme; 14.000 bras qui sont restés croisés alors que les pillards prenaient la ville et que les victimes tentaient de sortir les leurs des décombres. Comment ce fait, constatée par deux millions d'Haïtiens n'a été reporté par personne ? Si l'ONU veut continuer à jouer un rôle, elle devra le faire sous l'autorité de cet état-major. On devra alors se focaliser sur les infrastructures et l'éducation, dans le cadre de l'aménagement du territoire. Sans cet état-major, dans dix ans à nouveau, tout le monde se demandera où les milliards sont passés. Sans cet état-major, le peuple haïtien ne retrouvera aucune confiance en lui-même.

Michèle Oriol, sociologue (Université d'Etat d'Haïti)

Daniel Supplice, sociologue (Université d'Etat d'Haïti)

Michel Soukar, historien (Université d'Etat d'Haïti)

Erick Balthazar, historien (Université d'Etat d'Haïti)

Jean-Philippe Belleau (à l'Université Harvard, aux Etats-Unis) ==========================================================----------------------------------------------------

Tous les commentaires

30/01/2010, 15:46 | Par pjf

Seuls des grands pays dotés de volonté, de vision et de moyens peuvent répondre à leurs obligations sur le long terme.

 

Volonté ? oui, probablement. Moyens ? Bien évidemment. Vision ? Quelle autre vision que leurs intérêts propres, à court et à long terme ?

30/01/2010, 18:05 | Par dominique gautier en réponse au commentaire de pjf le 30/01/2010 à 15:46

Votre remarque est juste sur la vision guidée par les intérêts des grands pays ayant des interlocuteurs offciels peu crédibles. Cet appel en tient compte, (les auteurs connaissance mieux que quiconque le passé d'Haïti) Ils ne donnent pas carte blanche aux puissances étrangères, aussi bien intentionnées soient elles : "Une première étape est, sans aucun doute possible, la création d'un état-major de liaison entre la communauté internationale et la communauté nationale"composé notamment d'Haïtiens soucieux de l'intérêt général. Ils parlent d'infrastructures mais également d'éducation condition nécessaire pour que le peuple Haïtien prenne son destin en main.

A travers tout ce qu'on a pu lire et notamment l'histoire d'Haïti (si méconnue par une majorité de français) cet appel a le mérite d'être une force de proposition et de se tourner vers l'avenir, de lancer une alerte, de réfléchir à une reconstruction qui ne serve pas que des intérêts particuliers. La tache ne sera pas facile. Seront-ils entendus ? Il nous faut l'espérer.

31/01/2010, 16:01 | Par pjf en réponse au commentaire de dominique gautier le 30/01/2010 à 18:05

J'ai très bien compris. Sur divers forums je suis déjà intervenu avec un leitmotiv "reconstruire Haïti sans les Haïtiens ?"

 

Il est bien évident qu'une mise sous tutelle par une ou des puissances étrangères est parfaitement condamnable, même si apparemment les gens de la rue, les malheureux qui ont tout perdu, semblent la réclamer ("on ne fait pas confiance à Préval, on fait confiance aux Américains").

Seulement, qui doit représenter Haïti, le peuple Haïtien ? Quels seront les "interlocuteurs crédibles", comment seront-ils désignés ? Vont-ils s'autoproclamer interlocuteurs crédibles, ou seront-ils désignés comme tels par des tuteurs de fait étrangers ? Peut-on faire comme si les interlocuteurs officiels, malgré tous leurs défauts, toutes leurs faiblesses, mais néanmoins démocratiquement élus, n'existaient plus ?

31/01/2010, 16:32 | Par dominique gautier en réponse au commentaire de pjf le 31/01/2010 à 16:01

Les élus nationaux ne sont à l'évidence pas exclus de la proposition dans cet appel. Ils ne doivent cependant pas être les seuls interlocuteurs compte tenu des résultats antérieurs.

Ne pas faire confiance à Préval c'est ne pas faire confiance non plus aux américains qui ont été partie prenante dans toutes les actions des dernières années avec pour interlocuteur le gouvernement Haïtien.

"Quels seront les "interlocuteurs crédibles", comment seront-ils désignés ?" : la question est tout à fait légitime. Mais à situation exceptionnelle une solution exceptionnelle doit pouvoir être donnée compte tenu que nous sommes de plus dans un pays qui fonctionne sans règles malgré l'apparence d'une constitution .

La société civile lance un appel pour que ne se reproduisent pas les errances et la corruption du passé. Au moins une opposition se dresse et tente d'exister.

Un comité comprenant toutes les parties (gouvernement, puissance étrangère et société civile) pourrait être constitué afin d'établir un plan cohérent admis par tous et veiller à son application pour des coûts en rapport avec les projets . Les opposants au système actuel sont connus, leur compétence dans différents domaines également; (les compétences existent en Haïti)Il doit être possible de les désigner si la volonté existe. Là se situe réellement le véritable problème.

Sinon comme il est rappelé dans cet appel nous retrouverons Haïti dans l'état où ce pays se trouvait avant le séisme.

31/01/2010, 16:14 | Par Paule Louise en réponse au commentaire de pjf le 30/01/2010 à 15:46

C'est une vision totalement juste et pleine d'espoir qui nous a été proposée.Je ne sais qui doit PILOTER la reconstruction et n'ai pas suffisamment de connaissances pour proposer quelque chose dans ce domaine.Je ne peux que constater que ceux qui sont au pouvoir ont été incapables ,qu'il faut le reconnaitre et en tirer les conséquences en cessant de "faire semblant". Mais je sais qu'il faut s'attaquer à l'INSTRUCTION de cette population.

En ce qui me concerne, je pense qu'il faut un plan MARSHALL de l'Education sur au minimum 10 ans pour avoir le temps de voir les résultats.. Dans un pays si pauvre, l'enseignement ne doit pas être payant( Penser à la décision de JULES FERRY, pour la France dans les années 188O, déclarant l'enseignement gratuit et obligatoire en FRANCE!)Comment aurions nous pu accéder à l'instruction, et à de nombreux métiers sans cela!Mais aussi comment aurions nous pu avoir des élus issus de toutes les classes sociales, même si la situation n'est pas et ne sera jamais parfaite...!

Dans ce pays qui se vante d'être le premier à s'être libéré de l'esclavage, ce qui est vrai,d'être la première République Noire, ce qui est vrai, il ne devrait pas y avoir de RESTAVEKS( on parle de 450.000 enfants serviteurs- esclaves et très souvent, sinon toujours maltraités, qui sont à partir de 5ans serviteurs permanents.....) qui n'ont aucun accès à l'instruction.Ce pays ne peut évoluer avec 90% d'illétrés!

Les Instances Internationales comme l'UNESCO doivent faire du projet"INSTRUCTION pour tous GRATUITE et OBLIGATOIRE," le fer de lance de la reconstruction, non pas seulement ,mais aussi de la renaissance d'HAÏTI.

J'essaye de mobiliser tous ceux que je peux toucher autour de moi pour que cette idée devienne réalité, faute de quoi, dans 10 ans, nous pleurerons encore pour ce pays, si attachant et il y en aura encore pour un siècle de souffrances pour les mêmes bien entendu.

31/01/2010, 16:55 | Par dominique gautier en réponse au commentaire de Paule Louise le 31/01/2010 à 16:14

35% seulement des enfants sont scolarisés et pour la grande majorité par des ONG ou congrégations religieuses de toutes sortes. Oui un système scolaire national est un des impératifs en parallèle avec des infrastructes qui permettent un activité économique créant de l'emploi aussi bien en milieu citadin que dans la campagne qui est progressivement désertée par les paysans. Reloger la population et lui donner les moyens de son développement.

30/01/2010, 16:59 | Par Mithra-Nomadeblues_

Merci chers Michèle Oriol, Daniel Supplice, Michel Soukar, Eric Balthazar et Jean-Philippe Belleau pour votre lettre si juste. Et vous nous donnez aussi l'exemple à suivre pour ce que nous devrions tous faire, partout dans le monde.

31/01/2010, 13:56 | Par lamouette

l'actuel gouvernement français n'est-il pas et trop dénué de vision à long terme, et trop empêtré dans les affaires nationales du présent, pour répondre de manière conséquente à cet appel ? N'est-ce pas une évidence et alors, pourquoi citer la France ? Le seul espoir n'est-il pas le gouvernement US ? Mais lui aussi est-il capable de répondre de manière pertinente à cette problématique ? Qu'en pensez-vous ?

05/02/2010, 23:42 | Par dominique gautier en réponse au commentaire de lamouette le 31/01/2010 à 13:56

Je ne fais pas partie des auteurs de ce texte et ne peux, comme vous, que tenter de les interpréter. Devant la "pagaille" générée par les différents intervenants au cours des années passées, les auteurs font appel aux 2 pays qui, pour des raisons historiques différentes, ont des liens forts avec Haïti. On pourrait rajouter le Canada où se trouve une grande partie de l'élite Haïtienne.

Il me semble qu'ils font appel "au pays" plus qu'à leur gouvernement actuel pour ces raisons historiques..

Même confronté à des affaires nationales les pays savent toujours s'investir là où il pense trouver un intérêt.Il me semble que le gouvernement français actuel (et même les précédents) ne s'intéresse guère à Haïti. Sarkozy présent sur tous les champs médiatiques semble déserter celui là et laisser la place à Obama.Pour des raisons culturelles et politique il me semble que c'est là une ereur.

A l'évidence les USA pour différentes raisons souhaitent garder leur influence en Haïti.Sauront-ils apporter une réponse pertinente. L'expérience du passé ne plaide pas en leur faveur sauf si une force nouvelle se dresse pour être partie prenante de la reconstruction (pour ne pas dire tout court : construction).

C'est le sens que je retiens de cet appel et qu'il faut soutenir. La partie ne sera pas facile et loin d'être gagnée.

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