Les soi-disant dénis de grossesse
Les soi-disant dénis de grossesseDéni de grossesse.On a beaucoup entendu cette expression à propos de femmes qui, ayant tué les bébés qu’elles venaient de mettre au monde, déclaraient qu’elles s’étaient trouvées face à un évènement incompréhensible : une grossesse qu’elles ne découvraient le plus souvent qu’au moment de l’accouchement.Il faut être prudent quant aux mots. Ainsi de « déni ».Il correspond à un acte : le refus de reconnaître une réalité dont la perception est traumatisante pour le sujet. Cet acte suppose donc un sujet. Ne serait-ce que le sujet grammatical du refus. Qu’en bonne logique freudienne, on se gardera de confondre avec l’agent de l’acte[1].Mais il suppose aussi et surtout et d’abord une perception[2].Or, certaines des femmes poursuivies, et condamnées, par la justice pour avoir tué leurs nouveaux nés disent n’avoir jamais eu la moindre perception de leur grossesse. Et de fait, dans un nombre conséquent de cas bien connu des obstétriciens, l’enfant est placé dans le ventre maternel en position allongée de sorte que ne se déclenchent ni les signes habituels de la grossesse[3] ni même les sensations proprioceptives propres à une grossesse. La prise de poids peut être insignifiante et les règles rester régulières.Dans ces cas, l’absence de signes et de sensations a comme conséquence mécanique que ne se forme aucune structure neurocognitive, autrement dit aucun réseau de neurones pouvant servir de support à une représentation du fœtus et de l’état de grossesse : « Pour le neurobiologiste, la signification du mot représentation est simple. (C’est) un code d’impulsions qui se propage dans un ensemble particulier de neurones… »[4]S’il n’y a pas de signes et de sensation, il n’y a pas de réseau neuronal. S’il n’y a pas de réseau neuronal, il n’y a pas de représentation. S’il n’y a pas de représentation, il n’y a pas de déni. S’il n’y a pas de déni, il n’y a pas de sujet du déni. Et donc pas de coupable possible.Au demeurant, dans ce type de cas, personne ne se demande si les grossesses précédentes n’ont pas pu entraîner des ruptures mécaniques des voies neurosensorielles de la proprioception.Et pourtant, sans aucune pitié, sans la moindre compassion, dans l’ignorance crasse de ces mécanismes pourtant bien connus maintenant, on condamne ! Lourdement !Confère le cas Valérie Serres.Valérie Serres fait un test de grossesse. Positif. Mais elle n’a aucun des signes ni aucune des sensations de la grossesse. Elle ne sent pas le bébé bouger, n’a pas de nausées, n’a ni ventre ni seins[5]. Or Valérie Serres a déjà deux enfants. Elle sait ce qu’est être enceinte, ce qu’est « une grossesse heureuse, épanouie » pour reprendre ses termes. Là, en l’occurrence elle déclare : « Je vis sans être enceinte. Je ne suis pas enceinte. »Cruelle ironie du sort, c’est parce qu’elle connaît l’état de grossesses, qu’elle en maîtrise les signes et sensations, qu’elle ne pourra jamais rapporter à cet état connu les éventuels quelques maigres signes qui se sont (peut-être !) manifestés.En fait, Valérie Serres n’a pu savoir en propre, autrement dit indépendamment du test de grossesse qui est extérieur à la proprioception, qu’elle était enceinte parce qu’elle n’a reçu aucun signe tangible de son état.Au surplus, dans le cas de ces femmes dont la grossesse réelle est imperceptible, au sens littéral du terme, l’inexistence de ces signes est attestée par le comportement de l’entourage qui, à aucun moment, ne devine la grossesse. Qui n’en a donc, comme la mère, aucune représentation, aucun savoir.Sauf à parler de « déni collectif de grossesse », ce que personne n’ose encore faire, il y a évidemment là l’indice probant qu’un évènement s’élabore hors de tout savoir comme de toute représentation.Bien évidemment, au moment de l’accouchement, l’enfantement devient perceptible mais, toujours, dans la dimension totalement incompréhensible, traumatisante, de ce qui est sans représentation. Valérie Serres le dit de façon parfaitement explicite : « Après, il y a eu des trous. Je n’ai pas donné naissance à un bébé. Ce n’est pas un enfant que j’ai mis au monde. »[6].Elle fait ainsi écho aux propos d’un spécialiste de ces femmes qui, pour ne pas ressentir leur grossesse, ne peuvent se représenter l’enfant à venir : « La grossesse se développe à l’insu de la patiente ; la femme ne se sait pas enceinte. S’il n’y a pas de grossesse psychique, il n’y a pas d’enfant, mais de la chair humaine. Il ne suffit pas d’être enceinte pour avoir un enfant. » (Pr. Israël Nisand[7]).Ainsi ce qui sort là est un pur réel, un noyau de matière brute hors de toute représentation symbolique ou imaginaire.Qu’est-ce que cette étrange livre de chair qui sort de mon corps tout en m’étant et lui étant étrangère ? Une tumeur, un alien ?Valérie Serres enveloppe donc cette chose, « une chose » c’est ainsi que ces femmes décrivent le nouveau-né, dans des sacs plastiques qu’elle met dans un congélateur. Et de nouveau, à propos de cet acte, elle décrit une absence de savoir : « Comme si tout cela avait été gommé ».Dans ces cas d’« infanticides », l’utilisation d’un congélateur, avec ce qu’il peut véhiculer de fantasmes de ventre maternel mortifère conservant un être dans la perfection d’une éternité glacée, a été le plus souvent incompréhensible et cette incompréhension a renforcé le sentiment général d’horreur. Or, dès lors qu’on saisit que l’ensemble du processus se déroule en extériorité à tout savoir possible, cet usage du congélateur devient parfaitement rationnel puisqu’il est le seul dispositif permettant de conserver aux fins d’une compréhension future ce qui est pour l’heure advenu sans explication. C’est la conservation de la chose pour un savoir à venir qui fait encore défaut.Car, s’il s’agissait de faire disparaître l’enfant d’une grossesse non désirée et dissimulée, l’enterrement dans un jardin ou un champ suffirait amplement qui, dans la très grande majorité des cas, laisse l’acte ignoré de tous. Le placement dans le congélateur signe bien qu’il n’y a pas là l’ordinaire d’un infanticide de confort.Un évènement sans support neuronal, donc sans représentation, et donc sans sujet.Pour lequel toutefois on a condamné Valérie Serres à huit années d’emprisonnement. Huit ans de réclusion pour une femme qui non seulement est parfaitement innocente mais est d’abord et surtout une victime !La prison donc. Où Valérie Serres accouche d’un quatrième enfant au terme d’une grossesse dont elle n’a eu aucune conscience et qu’aucun juge, aucun jury, aucune gardienne n’a détectée !Qu’il puisse y avoir, sans pathologie mentale, pour de simples raisons de mécanique neurophysiologique, un manque à savoir ou des ellipses du savoir[8], est parfaitement insupportable aux fanatiques du savoir qui, pour préserver cette fiction religieuse d’un sujet supposé toujours présent au savoir[9], préfèreront toujours l’injustice et la cruauté à la pitié et à la compréhension.Une fiction religieuse en effet. Pour laquelle toute existence particulière, tout savoir particulier se déroulent sur le fond éternel d’une présence et d’une volonté divines, sur le fond éternel d’un savoir total, absolu. Seule en effet, ce supposé substrat d’une Présence et d’un Savoir sans manque justifie l’incessante supposition d’un savoir toujours présent et d’un sujet toujours présent à ce savoir.Sujet religieux et donc, du coup, sujet du mal.Car le sujet des trois religions monothéiste est ce sujet du libre arbitre qui fut chassé du paradis pour avoir choisi de désobéir au commandement divin. C’est le sujet éthique de la responsabilité certes, mais d’une responsabilité qui ne consiste pas dans la capacité à se porter garant (respondere) mais dans une culpabilité à priori. Non pas une responsabilité en aval (le « Où ça était, Je doit advenir » de Freud) mais une responsabilité en amont. Une perversion complète de l’éthique de la responsabilité.Un sujet du mal donc, qu’il faut donc sans cesse punir. Non que ça serve à quelque chose, ça empirerait plutôt en règle générale les comportements, mais uniquement pour lui rappeler son lien intrinsèque et constitutif au mal. Celui qu’il fait aussi bien que celui qu’il subit d’ailleurs[10].Cette religion du sujet, on la voit certes dans le style inquisitorial des interrogatoires policiers ou judiciaires, qui poursuivent l’aveu jusqu’à la confession, mais aussi dans les déclarations parfaitement aberrantes de certains psy.Exemple, à propos des fœtus placés dans le ventre maternel de sorte qu’on ne puisse détecter leur présence : « Le bébé se place de façon à ne pas être vu »[11] ! Le fœtus, ce sujet bien connu pour ses plaisanteries douteuses (un mauvais sujet déjà !) joue à cache-cache !Qu’il faille absolument un sujet explique aussi l’invocation magique à l’inconscient et au déni de grossesse. Si la femme ne grossit pas, ce n’est pas parce que le fœtus étant placé en position allongée et non en boule, il n’occupe quasiment pas de place dans le ventre, c’est parce que : « Inconsciemment, elle lutte contre la déformation de sa silhouette … »[12] ! Il y a bien un sujet donc. Et, évidemment, un sujet du mal. La femme, évidemment. Qui lutte contre ce bonheur collectif d’une promesse de renouvellement de l’espèce qu’annonce un ventre bien rond. Qu’elle sacrifie à sa sveltesse. On ne dira jamais assez les ravages, inconscients bien sûr, du mannequinât sur la reproduction de l’espèce !Bien entendu, avec l’ajout à tout propos et hors de propos de l’inconscient, on se dédouane de toute intention malveillante. Quoiqu’on ne manque pas de confondre, toujours sur un mode religieux (bien qu’on se réclame de la psychanalyse), le sujet et l’agent : « Inconsciemment, elle lutte… »Et voilà pourquoi votre fille est muette ! L’inconscient vous dis-je !Tertullien : « Ne sais-tu pas que tu es Ève, toi aussi ? La sentence de Dieu a encore aujourd’hui toute vigueur sur ce sexe, il faut donc bien que sa faute subsiste aussi. Tu es la porte du Diable … ». Drouet Eric Saint Pierre de la Réunion, le 18/06/09
[1] Différence qu’éclaire l’hypnose telle que Freud la découvrit à Paris. Lorsque l’hypnotiseur commande à son patient d’ouvrir un parapluie une fois sorti de l’hypnose et que le patient s’exécute (arguant quand on lui demande la raison de son geste qu’il lui est venu subitement l’idée de vouloir vérifier le fonctionnement du parapluie, ignorant ainsi totalement que son acte est déterminé « à l’insu de son plein gré »), le sujet de l’acte est l’hypnotiseur quand l’agent en est le patient.
[2] Nous n’évoquerons même pas le fait que cette perception, loin d’être n’importe quelle perception ou d’être la perception de sa propre grossesse, est, en bonne théorie freudienne, la perception de l’absence de pénis quand se découvre le sexe féminin. Découverte d’une absence qui serait constitutive d’un traumatisme au regard de la théorie infantile d’une universalité du phallus, l’évitement de ce traumatisme décidant du déni de cette perception. Inutile de dire qu’aucune des femmes en cause dans ces cas d’infanticide n’a évoqué une telle perception, un tel traumatisme ou son déni.
[3] Le foetus n’étant pas en position fœtale, le ventre grossit à peine. A l’échographie, il peut d’ailleurs être dissimulé par les organes maternels.
[4] Jean Pierre Changeux, « Les neurones de la raison » in La Recherche, N° 244 Juin 1992. Volume 23. p. 709
[5] Toutes les données sur ce cas sont tirées de l’article de Charlotte Rotman, « Le procès de Valérie Serres ou l’autre affaire des bébés congelés » Libération, lundi 15 juin 2009.
[6] Charlotte Rotman, « Le procès de Valérie Serres ou l’autre affaire des bébés congelés ». Idem
[7] Propos rapportés par Charlotte Rotman in « Neuf mois sans savoir », Libération, mercredi 10 juin 2009
[8] Ellipses du sujet supposé (au sens littéral de « supposé », « posé sous ») au savoir que décrit de façon parfaitement claire Véronique Courjault : « J’ai eu comme un flash de conscience au début que j’étais enceinte et je l’ai comme oublié par la suite (…) Je l’ai su au début, je ne l’ai plus su, mais de temps en temps je l’ai su. » (Propos rapportés par Patricia Tourancheau, « Je l’ai su, je ne l’ai plus su », Libération, vendredi, 12 juin 2009). Ces ellipses du sujet du savoir sont à mettre en relation avec les deux faces d’une bande de Moébius unissant et séparant à la fois le sujet de la science du sujet de l’inconscient.
[9] Ce célèbre syntagme lacanien dissimule un jet de mot. « Sujet » est en effet la traduction littérale du latin « subjectum » qui est lui-même la traduction littérale de l’ « hypoheimenon » Grec qui signifie, toujours littéralement : « ce qui est posé dessous de façon stable ». Pour Aristote, qui le premier en fait la théorie, l’hypokeimenon est la matière, le substrat de toute existence. Or « hypokeimenon » a été aussi traduit par la scholastique médiévale par « le supposé » ou « le suppôt ». D’où la lapalissade lacanienne du « sujet supposé savoir ».
[10] Confère le tristement célèbre « Tu enfanteras dans la douleur » par exemple, funeste sentence qui n’est sans doute pas sans effet sur la condamnation assurée des mères « infanticides ». Mais confère aussi pour l’analyse des fantasmes de punition : Freud, « Un enfant est battu » in Névrose, psychose et perversion.
[11] Propos d’une psy, oeuvrant en maternité, rapportés par Charlotte Rotman, « Neuf mois sans savoir », Libération, O. cité.
[12] Charlotte Rotman, idem.


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Whaoo!
aucun commentaire! Page vierge donc.
Je vais continuer en message privé
Whaoo!
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"Un évènement sans support neuronal, donc sans représentation, et donc sans sujet.
Pour lequel toutefois on a condamné Valérie Serres à huit années d’emprisonnement. Huit ans de réclusion pour une femme qui non seulement est parfaitement innocente mais est d’abord et surtout une victime !"
==> Ces femmes n'ont pas un cerveau adapté pour comprendre qu'elles ont mis au monde un bébé, les pôvres... ? Il faut donc plutôt les plaindre de tuer parfois leur nouveau né...
J'espère que c'est un peu ironique, tout ce billet... (ou que je n'y ai rien compris)
(Sinon, il est malgré tout philosophiquement intéressant de constater quelles conséquences éthiques on peut tirer d'un certain "neurologisme").
Perso je suis toujours très prudent et méfiant de mes propres aprioris sur ces sujets, depuis que j'ai appris que certaines éléphantes peuvent tuer leur nouveau-né (dans certaines circonstances).