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La très actuelle leçon de journalisme du professeur Krugman
Prix Nobel d'économie 2008, le professeur Paul Krugman est aussi journaliste. Il l'est devenu en 1999 grâce à Howell Raines, qui fut ensuite un éphémère mais formidable directeur de la rédaction du New York Times, alors responsable des pages «Opinions» du célèbre quotidien. Raines fit appel à Krugman pour élargir les commentaires, encore limités à la politique intérieure ou internationale, aux questions économiques. Il avait compris avant d'autres, un peu comme nous l'assumons à Mediapart par notre insistance éditoriale sur ces questions, que, dans notre époque de transition, plus que jamais, «l'affaire de l'Amérique, ce sont les affaires». Or le constat vaut pour la France d'aujourd'hui…
Dans la préface de son troisième livre traduit en français, L'Amérique dérape (Flammarion, 2004), Krugman cite cette phrase du président Calvin Coolidge pour raconter comment s'est naturellement développée la dimension politique de ses chroniques dont la matière était la macro-économie ou le monde des affaires. Tout simplement, écrit-il, parce que « j'ai été de plus en plus amené à dire des vérités gênantes aux détenteurs du pouvoir ». Et c'est alors que, dans cette même introduction, cet universitaire très pédagogue nous propose, à la lumière de son expérience, une formidable leçon de journalisme.
Ces lignes furent écrites en 2004, à la veille d'une campagne électorale qui vit, pour le malheur du monde, la réélection de George W. Bush dont le mandat présidentiel s'achève aujourd'hui de façon aussi pitoyable (l'incompétence et l'imprévoyance) qu'indigne (la guerre et la torture). Mais, en les relisant après l'annonce du Nobel, lundi 13 octobre, je les ai trouvées d'une vive actualité, ici même en France, bien au-delà du contexte temporel et géographique qui les avait motivées.
Tout le propos de Krugman est de réfléchir à l'attitude du journalisme face à un pouvoir qui refuse « les règles que le reste de la population tient pour acquises ». Dans une provocation à la pensée, il nomme ce pouvoir d'une formule choc : « un pouvoir révolutionnaire », façon de dire qu'il est prêt à tout renverser sur son passage pour atteindre ses objectifs ou servir ses intérêts. Rien à voir avec l'idéologie, et George W. Bush, pas plus que Nicolas Sarkozy aujourd'hui, n'est un révolutionnaire, au sens où l'entendent les avant-gardes militantes. Ce que Krugman entend derrière cet adjectif, c'est la mécanique de domination qui est à l'œuvre. On s'en apercevra encore plus quand les archives parleront : la présidence Bush aura signifié, pour la démocratie américaine, une accentuation du présidentialisme dans sa privatisation du pouvoir, de son exercice comme de ses buts. En ce sens, le propos de Krugman entre en évidente résonance avec l'actuelle situation politique française qui connaît, depuis l'élection de Nicolas Sarkozy, une accélération de la privatisation présidentialiste de la vie publique.
Extrêmement moderne dans ses techniques et ses rouages, très « orwellien » en somme, ce « pouvoir révolutionnaire » que décrit Krugman est sans vergogne et sans scrupules. Il ne connaît pas ses limites et n'a d'autre fin que lui-même. Pour des journalistes, qui font métier de saisir des vérités factuelles ou des arguments sincères, un tel pouvoir est un défi permanent. C'est alors qu'intervient l'exceptionnelle leçon du professeur Krugman. Elle s'intitule « Les règles du métier de journaliste », tient sur dix pages (pp. 33-43) d'une grande clarté et, en ces temps d'Etats généraux (présidentiels) de la presse, pourrait être utilement diffusée dans toutes les rédactions de notre pays et dans toutes les écoles ou formations qui préparent à les rejoindre.
Paul Krugman énonce cinq principes qu'il développe et illustre ensuite :
1. Ne jugez pas les propositions politiques en fonction des objectifs qu'elles affichent,
2. Faites travailler vos méninges et découvrez les intentions véritables,
3. N'allez pas imaginer que les règles en vigueur sont celles que vous avez toujours connues,
4. Attendez-vous à ce qu'un pouvoir révolutionnaire réagisse à la critique par l'attaque,
5. N'imaginez pas qu'il existe des limites à ce qu'un pouvoir révolutionnaire veut.
Le premier point rappelle qu'un tel pouvoir ne se contente pas du mensonge politicien traditionnel. Il ment naturellement, fonctionnellement, ordinairement : ce qu'il dit apparemment n'est jamais ce qu'il fait vraiment. Car il se vit sans interdit moral, tant il se pense assuré de vouloir le juste ou le bien : « Quand on ne respecte pas les règle du jeu, insiste Krugman, on n'a aucun scrupule à présenter ses objectifs sous un faux jour ».
Or, ajoute-t-il, rien n'est plus difficile à contrer pour le journalisme politique quotidien : « Les journalistes sont gênés face à des arguments mensongers. Leur formation et leur disposition naturelle les incitent à envisager systématiquement tous les points de vue en présence, et ils ont même du mal à imaginer qu'une figure politique de premier plan puisse mentir ouvertement sur le contenu de son programme. Une boutade lancée dans un de mes articles aurait, paraît-il, sérieusement vexé plusieurs journalistes ; si M. Bush affirmait que la Terre était plate, ai-je écrit, on aurait droit le lendemain à des gros titres du style : "Des vues divergents sur la forme de la Terre ". Evidemment, les journalistes vexés sont ceux qui s'étaient sentis visés ».
Les évidentes similitudes avec certains titres de la presse française, y compris la presse dite de qualité, sous le sarkozysme triomphant ne sont pas accidentelles. En lisant ces lignes quatre ans après, nous avons l'avantage de connaître l'épilogue : la fin indigne de la présidence Bush. Mais, en 2004, rien ne semblait arrêter sa marche victorieuse. Nous verrons bien ce qu'il en sera, en France, quand on lira ce blog, dans quatre ans, en 2012...
Après la mise en garde contre les mensonges récurrents, le deuxième point invite les journalistes à « enquêter sur les intentions véritables ». « Là encore, écrit Krugman, les journalistes se trouvent dans une position inconfortable : ils ne tiennent pas à passer pour des cinglés qui voient des complots partout. Mais il n'y a rien de cinglé à vouloir percer à jour les vraies visées de la droite radicale : au contraire, faire comme s'il n'existait aucune sorte de complot dans la vie politique américaine serait d'autant plus irréaliste que les organisations et les hommes s'expriment et agissent en grande partie à visage découvert ».
Un constat à mettre en rapport avec l'évidence des liens incestueux de notre actuel pouvoir présidentiel avec des intérêts privés, tout comme de ses conseillers aussi médiatiques dans leur expression qu'occultes dans leurs manœuvres qui en sont les messagers, les intermédiaires et les défenseurs. Là encore, toute ressemblance hexagonale et actuelle ne serait pas fortuite, comme l'illustre, par exemple, en vidéo un récent épisode déjà abondamment commenté sur Mediapart.
Je m'arrête là, car le mieux est quand même de lire le livre de Paul Krugman, qui contient mille autres richesses. Mais je ne résiste pas, toujours en résonance complice, à citer ces autres passages, ô combien prophétiques : « Un pouvoir révolutionnaire ne reconnaît pas aux citoyens le droit de le critiquer. Quiconque soulève des questions embarrassantes doit s'attendre à une contre-offensive où tous les coups sont permis. [...] [Il] ne tolère plus le moindre désaccord et n'épargne même plus son propre camp. [...] Son projet prévoit aussi des dispositions de contrôle et d'intimidation de la presse ».
« Jusqu'où cette volonté d'hégémonie ira-t-elle ? », finit par demander Paul Krugman. Ma réponse : jusqu'à ce que nous laissions faire, sans réagir.


Tous les commentaires
. Enfin, le vrai sujet abordé ! . Les travaux des Etats Généraux de la presse devraient s'inscrire, essentiellement, sous le signe de la relation domination-soumission. . Il y aurait lieu de constater que le monde de la presse s'est trouvé, dans cette relation, revêtu d'un statut complètement inusité, ni dominant, ni soumis, mais complice - et, qui plus est, à la fois complice des dominants et complices des soumis. . Du jamais vu, de l'inouï, de l'inédit ! . Par le monde de la presse, par la foule des complices, j'entends: tous ! du PDG et des actionnaires, au grouillot et au pigiste en passant par le grand reporter, le petit, le chef de service et le directeur de la rédaction. (ainsi que les administratifs, le service du marketing, le coursier et les NMPP). J'excepte le syndicat du livre, plutôt apparenté à la Mafia. . Tous complices, ! . Ah, ça ira, ça ira, ça ira ! . jean-paul yves le goff http://www.lelivrelibre.net
En attendant de lire le livre de Krugman, relu ce matin, la " Lettre aux Français" de F.Mitterand-1988.... " Considérons l'économie mondiale. On n'y voit qu'un champ de bataille,où les entreprises se livrent une guerre sans merci. On n'y fait pas de prisonnier. Qui tombe, meurt. A l'instar de la stratégie militaire, le vainqueur s'inspire toujours de règles simples : la meilleure préparation, les mouvements les plus rapides, l'offensive sur le terrain adverse, la volonté de vaincre."
Post it : - me procurer au plus tôt le livre "l'Amérique dérape" de Paul Krugman, - penser à relire ce blog en 2012 - dire merci à Edwy Plenel de tenir haut et fort la barre de notre magnifique caravelle ! - lui demander si une "flotte" de caravelles ne serait pas appropriée... ;o)
C'est un peu l'Heure de vérité à tous les étages. Si nous avons en effet affaire (à faire) à un pouvoir révolutionnaire d'un nouveau type, nous sommes aussi entrés avec la crise boursière et la gestion qui en est faite dans une situation révolutionnaire. Je ne saurais trop vous engager à lire l'article de Noam Chomsky publié sur Contreinfo: Le capitalisme contre la démocratie; http://contreinfo.info/article.php3?id_article=2246 On y touve notamment le passage suivant: « La politique est l’ombre portée des grandes entreprises sur la société », a conclu John Dewey, le principal philosophe du 20e siècle, et elle le restera aussi longtemps que le pouvoir résidera dans les « monde des affaires, mu par le profit privé à travers le contrôle de la banque, de la terre, de l’industrie, renforcé par celui de la presse et autres moyens de publicité et de propagande ».
Genial les 5 principes, je vais les faire miens des aujour'd'hui (cela dit j'en avais deja quelques uns similaires !) Autrement dit, surtout ne pas prendre tout pour argent comptant, dit d'une autre manière plus populaire !
1. Ne jugez pas les propositions politiques en fonction des objectifs qu'elles affichent 2. Faites travailler vos méninges et découvrez les intentions véritables 3. N'allez pas imaginer que les règles en vigueur sont celles que vous avez toujours connues 4. Attendez-vous à ce qu'un pouvoir révolutionnaire réagisse à la critique par l'attaque 5. N'imaginez pas qu'il existe des limites à ce qu'un pouvoir révolutionnaire veut
Autre manière de dire qu'il ne faut jamais se laisser impressionner par quelque pouvoir qu'il soit. "Il y a toujours moyen de detricoter le trop bien tricoté" dit ma grand mère !!
Ah ça ira, ça ira... les pouvoirs revolutionnaires, on les aura????
Et de 2; ah ça ira, ça ira, ça ira ....... !!! :) Je plaisante, je plaisante, mais que voila un prix bien mérité, décidément cette année, entre LE Clezio et lui, ils se sont surpassés !
« Jusqu'où cette volonté d'hégémonie ira-t-elle ? Le mot révolutionnaire peut paraitre curieux. A quel vocabulaire appartient-il?. Où serait-on, tout doucement de glisser vers une nouvelle révolution de notre vieux système capitaliste?. Un pouvoir hégémonique dont la contestation, peut se solder, je cite : "Quiconque soulève des questions embarrassantes doit s'attendre à une contre-offensive où tous les coups sont permis." Les idéologies totalitaires ne semble plus très loin, dont les formes peuvent revêtir bien des aspects dans cette mondialisation de l'information, avec les nouvelles technologies. Qui prendra le contrôle de la toile, sera-t-il le maitre? Dans plusieurs pays, cela semble être le cas!
La similitude avec les pouvoirs totalitaires est évidente. Autre preuve: il se dit (aujourd'hui 15 octobre sur le plateau de l'Edition spéciale de Canal+) que le limogeage de PPDA n'a pas été commandité par l'Elysée, mais que, pire, il aurait été décidé par anticipation d'une demande élyséenne, en traduction d'une attitude, d'une pensée, voire d'un regard porté par NS sur PPDA. Ceci est à vérifier bien sûr, mais on ne peut que penser à la façon dont la machine nazie (selon une partie des historiens) a orchestré l'extermination des juifs pour devancer les souhaits ou traduire quelque intuition de celui à qui elle devait son pouvoir.
Petit aparté : c'est bien la première fois que je m'intéresse en profondeur à un prix Nobel d'économie. J'ai bien sûr épluché tous les sites internet, y compris le blog de Paul Krugman, pour me rendre compte de l'importance d'un tel prix sur la diffusion mondiale d'une pensée qui autrement n'aurait pas été accessible au commun des mortels, c'est-à-dire moi et d'autres lecteurs pourtant dits bien informés... Mais le sommes-nous vraiment ? J'ai bien hâte de voir quelle influence il aura sur les décideurs. Quoi qu'il en soit, son dernier bouquin [L’Amérique que nous voulons] est déjà commandé. Inutile de vous dire qu'il y a toute une flopée de vidéos (You tube) très intéressantes. (Que ferions-nous sans You Tube, je me le demande ?)
Le risque est de se comporter comme le pouvoir, sans règle ni morale ni sens des responsabilités vis à vis des autres avec comme seule valeur l'attaque.
La guerre civile mondiale...
rien de bien etonnant a tout cela, il y a un vieux fond qui viens tout droit de platon qui dit clairement que suite a la molesse de la démocratie s'en suit toujours la survenue de pouvoir fort, pour platon de dictature. ce qui est assez interessant est toutefois la forme que ce pouvoir fort prend aujourd'hui. il ne se permet pas d'aller contre la démocratie car cela médiatiquement provoquerait une réelle levé de bouclier, là ou dans les années 30 fustiger le parlementarisme, la démocratie et le droit-de-l'hommisme etait une chose aussi banale que courante chez la droite disons "radicale". le pouvoir ici reprend sa marche dans les failles de l'Etat de droit, c'est à dire en jouant avec les failles des constitutions en place, au même titre qu'hitler put le faire en son avec la république weimar. Bush a su se faufiller dans les méandre constitutionnel et jouer avec l'epoque pour désequilibrer l'Etat de droit au travers de ses principaux pouvoir. l'Executif le législatif et le judicier devrait-être a priori à égalité en terme de force afin que chacun controlant l'autre il puisse toujours y avoir un recourt contre l'excès de pouvoir de l'un ou de l'autre. tout d'un Bush, d'un berlusconni, d'un sarkozi est précisément de se servir malhonnettement des lois, d'en détourner l'esprit et leur finalité contre elle-même. Berlusconni est un cas d'école, il est le chef de l'executif, et en profite pour museler le judicier et lui enlever ses crédits, et en parvient même a se faire voter une immunité contre le pouvoir judicier. amusant non, et vien tout cela son des délits contre le droit, l'etat de droit et l'idée de république tel que le conçoivent les droits de l'Homme. Ses hommes ne sont sans doute pas aussi dangereux en apparence que ceux qui par le passé ont justement justifié l'existence d'une constitution afin de limiter l'arbitraire du pouvoir en place. celle-ci,les consitution sont entièrement conçue pour proteger les population de ce genre de personnage sans scrupule. Sarkozi l'a d'ailleur a appris à ses depends quand il dû devant le conseil constitutionnel admettre qu'une loi pénal ne pouvait "jamais" être rétroactive, et cela conformement a un article des droits de l'Homme (et oui, tout de même, notre président sans est quand même prix a la loi fondamentale des français, il en tenté d'autre aussi) . entendre ce monsieur dire cela ce n'est qu'entendre une très vieille chanson que le pouvoir tend a reproduire avec une régularité etonnante, l'ennui, l'apathie du système un peu trop ronronant et aynt du mal a s'adapter ou à se gerer donne toujours des rsultat identique, des hommes providentiaux seble pouvoir apporter des solutions miracles, celle-ci finissant toujours par une berrezina avec 650 000 victimes. . Les leçon de l'histoire sont a connaitre pour les peuples, et la Vème si elle n'est pas un gruyère total, reste tout de même sur le plan de la sécurité juridique un belle passoire a dictateur patenté. qui diras que le présidentialisme sarkozien ou gauliste est hors-la-loi constitutionnel, qui s'élèvera contre cet etat de fait et qui doit tant être le garant, que le régulateur du fait institutionnel sinon le président. Mais, quel président de la république irais jeter aux orties ce qu'il a dument gagné et rageusement conquit. Quel président irais remettre en cause le soit-disant pré-carré du président institué par un DeGaulle es-maitre-lecteur de cette constitution. . le présidentialisme est impossible sous la Vème sauf par un manque cruel d'une institution equivalente au conseil constitutionnel(qui verifie les lois), il manque le conseil qui verifie que les institutions agissent conformement a leurs attributions(ce qui est généralement le cas) sauf pour un Mr accoyer par exemple qui élu au perchoir de l'assemble se permet se presque soudoyer de toute sa hauteur l'opposition en plein hémicycle, pour que ceux-ci convienne à la réforme constitutionnelle, est-ce là le rôme d'un maitre des débats? et ceci sans doute n'est qu'un petit exemple parmit beaucoup qui meriterais des coup de pied bien placé. je lis dans ces pages que les service du premier ministre prennent bien du temps à publier les chiffres concernants la présidence alors que là est leur "devoir" en tant qu'agent administratif publique. . pas etonnant que le journalisme lutte avec des citizen kane bien sous tout rapport et pret à tout pour accroitre leur pouvoirs(nieztche) jusque la population ni même l'Etat ne puisse jamais rien leur dire de peur que.. . L'etat de droit n'est pas un vain mot, il est là pour encadrer l'action politique pour la rendre juste et la moins arbitraire possible. mais, il n'existe de système de sécurité qui ne parfait, ce qui de l'ordre de la logique humaine, est toujours en butte a la logique de celui qui souhaite le contourner a son propre profit. . Vieille histoire donc que celle du rubiccon.
« Là encore, écrit Krugman, les journalistes se trouvent dans une position inconfortable : ils ne tiennent pas à passer pour des cinglés qui voient des complots partout. Mais il n'y a rien de cinglé à vouloir percer à jour les vraies visées de la droite radicale : au contraire, faire comme s'il n'existait aucune sorte de complot dans la vie politique américaine serait d'autant plus irréaliste que les organisations et les hommes s'expriment et agissent en grande partie à visage découvert ». Certes, mais il y a des limites. Tout ne provient pas d'une vaste complot, qui ne devrait pas d'ailleurs s'arrêter à la "droite radicale". Et la réalité n'est pas non plus toujours le résultat de nos intentions. Comme le disait Philippe Corcuff à propos de Machiavel : de bonnes intentions peuvent produire des effets catastrophiques et de mauvaises intentions de bons effets. . Philippe Corcuff citait aussi Merleau Ponty dans "Humanisme et Terreur" : la thématique du complot « est toujours celle des accusateurs parce qu’ils partagent avec les préfets de police l’idée naïve d’une histoire faite de machinations individuelles » http://www.passant-ordinaire.com/revue/36-272.asp
Mais il y a aussi des machinations individuelles, à petites ou grandes échelles. Pourquoi n'y en aurait-il pas ? L'esprit critique peut servir aussi bien à les discerner, qu'à conclure à leur absence. (Et à réfléchir aux stratégies ad hoc)
Cher Somni, Entièrement d'accord avec vous et avec Corcuff sur les approches complotistes de la réalité: facilité, paresse, simplisme et, au bout du compte, conscience en recul et démobilisation en hausse. Mais c'est pourquoi il faut s'arrêter sur la mise en garde de Krugman dont les écrits sont toujours informés, jamais simplistes, essentiellement déductifs, sans raccourcis ni aveuglements. Aux Etats-Unis, les théories complotistes prospèrent sur une réalité: le recul des curiosités investigatrices, la progression des médias de propagande, l'emprise de l'empire Murdoch, bref ce sentiment que les médias ne font plus le travail que l'on est en droit d'attendre d'eux. De plus, les mensonges bien réels de l'administration et ses menées clairement secrètes, aujourd'hui bien documentées, ont conforté une partie de la jeunesse radicale dans le sentiment qu'on cachait l'essentiel et que tout ce qui s'énonçait officiellement n'était que mise en scène. C'est dans ce contexte qu'il faut entendre la mise en garde de Krugman qui, ne l'oublions pas, ne s'exprime pas à la marge, mais depuis l'un des médias "main stream", le New York Times. En substance, il dit à la gente journalistique, lui l'universitaire précis et factuel, que ce n'est pas parce que les théories complotistes sont ridicules et fantaisistes qu'il n'y a pas, pour autant, en haut lieu, des manœuvres occultes et/ou opaques. Et que notre mission est de les débusquer, de les dévoiler, de les décrypter. Prenez, par exemple, les Etats généraux (présidentiels) de la presse. Nous n'arrivons pas à avoir tous les détails, mais tout ce que nous apprenons déjà nous confirme que l'essentiel (l'argent, évidemment, mais aussi la loi qui dérégulera) a déjà été négocié, discuté, envisagé, voire promis, en dehors de toute publicité, dans des conciliabules discrets, sinon secrets, avec des croisements d'appétits voraces et d'intérêts affamés. Je maintiens donc l'angle en forme d'alarme de notre "lettre ouverte" sur ces Etats généraux, à laquelle ce billet de blog fait écho: il nous faut d'urgence rétablir l'exigence de publicité sur les actes d'intérêt public, faire plus que jamais notre travail de journaliste dans cet esprit et, par conséquent, condamner le renoncement d'une partie de la profession à ce principe qui la fonde et la légitime. Bonne nuit et bonne lecture!
Sur ce qui est nommé lecture complotiste (et sur sa condamnation rapide) on peut peut-être renvoyer tout simplement à ce qu'en disait Krugman dans ses chroniques traduites dans " Quand l'Amérique dérape" : "Michael Moore est d'utilité publique", p 454: "…Peut-être M. Moore ne passe-t-il pas pour un personnage respectable, mais son film ne désemplit pas parce que les médias respectables n'ont pas fait leur travail […]Le personnage de George W Bush que l'on a soigneusement construit, c'est celui d'un Américain ordinaire - bien différent de son adversaire dont on soupçonne le cosmopolitisme, avec ses airs patriciens. Allégation que les médias ont reprise avec délice. Combien avez-vous lu d'articles comparant les vacances aristocratiques de John Kerry à Nantucket et la simplicité rurale du repos de M. Bush dans son ranch du Sud ? […] La grande force de M. Moore est une authentique compassion pour les Américains de la classe ouvrière, qui fait défaut à la plupart des journalistes l […] Un jour, quand la crise de la démocratie américaine sera passée, il m'arrivera probablement de critiquer M. Moore, qui a soutenu Ralph Nader en 2000, pour le simplisme de ses idées antimondialisation. Mais pas maintenant. Fahrenheit 9/11 est un film partisan, imparfait, mais il dit des vérités essentielles sur les dirigeants qui ont exploité une tragédie nationale à des fins politiques, et sur les Américains ordinaires qui en ont payé le prix. ("Michael Moore est d'utilité publique", p 454)
"Les journalistes sont gênés face à des arguments mensongers". Il y a depuis longtemps quelque chose qui m'interroge dans l'attitude des journalistes, et en particulier lors des débats de l'élection présidentielle, c'est le fait qu'ils n'interviennent pas pour corriger des contre-vérités factuelles. La combinaison des moteurs de recherche et de l'oreillette leur permettraient pourtant de reprendre facilement, en citant leurs sources, telles ou telles "erreurs" servant de justification à des pseudo-démonstrations. Peut être s'agit-il de leur part, d'une pudeur "démocratique" : ils ne sont pas mandatés pour être les arbitres des élégances entre des politiciens qui eux auront la légitimité que leur conférera l'élection. Pourtant, si l'on avait des débats au cours desquels un journaliste intervenait pour expliquer que ce qui vient d' être dit est tout bonnement inexact la qualité du débat démocratique s'en trouverait sans doute réhaussée. Peut-être y a t il plus prosaïquement le désir de ne pas déplaire de la part de journalistes "vedettes" qui peuvent avoir beaucoup à perdre à titre personnel. Mais d'une manière générale, je trouve que le "fact checking" est encore assez peu développé en France. Après chaque débat Obama-Mc Cain, on trouve très facilement de nombreuses rubriques reprenant les faits présentés par les candidats et les comparant à la réalité, souvent sur des sujets qui ne souffrent pas de contestation (le montant des crédits votés par untel, le nombre de vote au Sénat sur tel sujet de tel autre). Libé a développé une rubrique fact chacking sur son site, mais cela reste encore assez marginal en France. Peut-être a-t-on ici davantage un journalisme d'éditorialisrtes et d'opinion plutôt qu'un journalisme de reporters ? A moins que Krugman ait fini par être entendu outre atlantique. Dans ce cas, gageons que son message finira par traverser traverser l'océan.
Krugman fait très explicitement état de son statut académique ET éditorialiste: « La plupart des journalistes doivent compter en grande partie sur des renseignements confidentiels, glanés grâce à des faits organisés en haut lieu ou au cours d’entretiens exclusifs avec des personnalités puissantes. Ce qui les rend vulnérables : on peut les séduire par des promesses d’accès privilégié ou menacer de détruire leur carrières en le tenant systématiquement à l’écart. Ce n’est pas mon cas puisque je m’appuie presque exclusivement sur des analyses et des chiffres publics. Nul besoin d’être dans les petits papiers des hauts fonctionnaires de Washington, et nul besoin de les traiter avec autant d’égards que mes confrères. » (Préface de "Quand l'Amérique dérape , p. 20). ou : « ... les articles de journalistes économiques portent nécessairement sur une question précise et les éditorialistes s’en inspirent rarement... Avec une mission plus large et la place qui m’était réservée en page « Opinions », j’ai pu attirer l’attention bien mieux que mes confrères de la page " Économie ". » (Préface, p 19) Désolée, j'y reviens et cite à nouveau la conclusion que j'avais rédigée en 2004 à partir de ma lecture de "Quand l'Amérique dérape " (http://www.acrimed.org/article1836) car elle me semble répondre à votre question : "... les éclairages qu’il propose permettent de pointer ce que Krugman présente comme les fondements de son indépendance, éléments qui ne relèvent pas strictement des qualités de l’individu, mais sont largement tributaires de son ancrage professionnel et de son statut. Dans son cas particulier, cette indépendance est due au fait qu’il appartient au champ académique et peut se permettre d’éviter certaines contraintes qui s’exercent sur les journalistes classiques tout en jouissant d’une liberté de parole ; son statut de chroniqueur, son absence de dépendance par rapport aux sources officielles, sa connaissance académique des sujets qu’il aborde lui permettent non seulement de décrypter des informations et d’exercer son esprit critique mais aussi de jouir d’une notoriété qui rend ses arguments recevables. Dans le passage intitulé « Pourquoi moi ? » il revient sans fausse modestie sur les privilèges que ce statut lui confère." Krugman raillait aussi les exercices brillants et balancés « pseudo-objectifs » des productions journalistiques traditionnelles", autre pratique pouvant constituer une piste en réponse à votre question?
. Les journalistes politiques sont de connivence avec les politiciens professionnels. . jpylg
Merci pour cet article très intéressant, et l'envie qu'il donne de lire Paul Krugman! Les cinq points me rappellent les éléments de la communication perverse, que l'on devrait enseigner d'ailleurs dans les écoles de journalisme, non pour que ceux-ci la pratiquent, mais pour qu'ils la reconnaissent, et sachent s'en déprendre. Mais peut-être que c'estdéjà le cas? Je ne sais pas si c'est le lieu, mais voici un petit résumé sur la communication perverse. Celui qui fonctionne de façon perverse, n'a aucun sentiment de culpabilité ( même s'il peut le mimer ) donc aucun scrupule, et, en particulier, absolument aucun scrupule à mentir effrontément. Et cela, à quelque niveau de décision qu'il exerce. C'est difficile à admettre pour quelqu'un qui ne fonctionne pas comme ça, et qui a, au contraire, une déontologie. Mais il faut reconnaitre que certains sont différents de nous : imaginer l'inverse nous met en situation de vulnérabilité. Le pervers déstabilise l'interlocuteur pour ne pas être, lui, déstabilisé, devinant facilement ses points faibles, et attaquant sans foi ni loi. L'intimidation, l'humiliation, sont des armes fréquentes. Accuser l'autre de ce qu'on fait soi-même aussi. La question de l'accusation de voir des complots partout, entre dans ce cadre. Il existe en maints lieux de pouvoir, bien sûr, comme l'article le dit, des décisions cachées au commun des mortels, et sûrement davantage dans les pays où règne ce "pouvoir révolutionnaire" que j'aimerais bien appeler autrement. Mais accuser ceux qui en parlent d'être des théoriciens du complot, disqualifie celui qui fait une recherche dans ce sens et essaie de mettre à jour ces vérités tues. A ce moment-là, si on laisse les pervers mener la communication, la vérité énoncée sera elle-même disqualifiée comme s'il s'agissait d'une désinformation provenant de "malades du complot". Je crains que beaucoup de la passivité actuelle de la presse ne tienne à ces mécanismes. Les procès en diffamation, ou les attaques de journalistes à propos de la façon dont ils ont eu leurs informations, entrent, à mon avis, dans le cadre de l'intimidation globale de la profession. L'alternative au rejet dangereux étant la connivence, voire la compromission qui reste en général cachée aux yeux de celui qui la pratique. Je pense, comme le conseille le point 2 de Krugman, qu'il est important de ne pas s'en tenir, avec ces gens-là, à ce qu'ils disent, mais de chercher pourquoi ils le disent. Ne jamais négliger une hypothèse, même la pire. Quand on n'a pas de scrupules, on a du mal à avoir des limites... Ce mode de pouvoir s'exerce essentiellement par le biais de cette communication anormale. Or, pour communiquer, il faut un émetteur et un récepteur. Si le journaliste, et le citoyen en général, décrypte les messages sous-jacents, se prépare aux attaques et sait s'en protéger (par l'union avec d'autres, en général, car la solidarité dilue l'emprise), accepte l'idée que l'autre peut mentir et se donne les moyens de vérifier l'authenticité des dires, le pouvoir de cette communication pathologique décroît très vite. Car dans ces systèmes, agir, pour reprendre la dernière phrase de l'article, nécessite d'abord de bien comprendre ce qui est en train de se passer, première condition pour ne pas être dans l'emprise.
Grand merci Liliane Bourdin, je pensais bien aux pervers relationnels (et donc cmmunicationnels) quand je parlais des manipulateurs à grande ou petite échelle. Votre résumé sur la communication perverse est très clair. Pour moi, qu'il y ait des pervers communicationnels (conscients ou non ) est un fait. Il s'agit bien d'emprise, jouant sur la matière du langage dans tous ses registres.
Apprendre à décrypter la communication perverse et ne pas s'y laisser enferrer est important, c'est la première action en effet. Les journalistes ont un rôle à jouer dans ces apprentissages ou dans cette "veille", ne serait-ce qu'en relayant les analyses d'intellectuels tels que Krugman.
Je me permets de renvoyer à l'analyse de Quand l'Amérique dérape envisagée sous l'angle du travail journalistique en 2004 pour Acrimed: http://www.acrimed.org/article1836.html
A propos du billet de Liliane Bourdin... . C'est effectivement en termes de perversion qu'il convient d'analyser les questions tournant autour de la presse; non seulement la perversion économique qui est assez évidente...(vente en dessous du prix de revient, ce qui entraîne des compensations foncièrement anormales, publicité et aides de l'état), mais aussi perversion intellectuelle: ceux qui savent et qui écrivent, s'adressant à des masses qui ne répondent rien, ne soufflent pas un mot... . Au demeurant, c'est également en termes de perversion qu'il faut analyser toute la vie politique, je dirai même toutes les affaires humaines, étant donné que l'homme est un animal que son intelligence a rendu pervers. (C'est peut-être même le seul animal pervers de la création.) . Cela étant, la vie politique moderne me semble avoir atteint un degré de perversité jamais vu. Il y a donc sur fond général de perversité humaine, une spécificité à la perversité actuelle. (*) . J'espère ne désespérer personne. . Olé ! . jpylg . (*) (Je pense en particulier à un aventurier qui s'empare du pouvoir dans un grand pays d'Europe en 1981, l'exerce pendant 14 ans et laisse son héritage à une génération complètement faite à son image.)
. A propos de la perversion économique de la presse et notamment la compensation du déficit des revenus issus de la vente par la publicité ou les aides de l'Etat, je ne veux pas dire que la publicité ou les aides de l'Etat soient, en elles-mêmes, perverses. . Elles ne le sont pas plus qu'autre chose. Ce qui est pervers, en l'occurrence, d'un point de vue économique, c'est que les lecteurs ne veuillent pas payer le produit à son prix de revient. . Dès lors, la perversion résultante pour la presse, c'est que son indépendance est immédiatement perdue. Et tout un monde d'affaires, avec sa logique propre (perverse aussi, mais pas plus que le reste) s'introduit là où il ne devrait pas être. . jpylg