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May

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Himitsu bako [16/16]

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16. Épilogue

La vieille femme n’avait pas daigné prononcer un mot. Elle avait désigné le garage d’un hochement rapide de la tête puis lui avait claqué la porte au nez. De prime abord, on aurait pu la prendre pour un garçon avec son tee-shirt noir trop long à l’effigie de Mickael Jackson, son jean bouffant aux extrémités effilochées et ses cheveux courts dont la décoloration blonde s’estompait aux racines. Mais à y regarder de plus près, on voyait bien que la forme galbée de son profil n’avait rien de masculin. Elle paraissait radieuse. Il émanait de sa personne une vitalité rare. Elle se dirigea vers le hangar attenant la maison et fit coulisser la grande porte dans un grondement de tonnerre. La lumière de cette chaude matinée de juin s’engouffra dans l’espace sombre.

 

Une vieille jeep de l’armée américaine était stationnée au milieu, capot ouvert et moteur tournant au ralenti. Le ronflement feutré se mélangeait au son de la radio qui diffusait un flash d’informations régionales. Elle se dirigea vers le fond de l’atelier. Il y avait une petite pièce aveugle qui servait de stock. Il s’y mélangeait des odeurs d’huile, de carburant et de pneumatiques neufs. Dans un coin, un compresseur poussif tentait laborieusement de faire remonter la pression dans une cuve percluse de fuites. Le vacarme était assourdissant. Elle le trouva en face de l’établi devant un vieil ordinateur surmonté d’un volumineux écran cathodique. Il faisait défiler lentement le texte d’une page Wikipédia. Elle s’avança doucement et regarda par-dessus son épaule. La page portait le titre « 2011 », il s’agissait d’une chronologie de l’année. Il cliqua sur le lien « Mort d’Oussama ben Laden ». Elle passa doucement ses deux bras autour de son cou comme un collier. Il tourna la tête en souriant. Sans un mot, elle lui prit la main et l’entraina vers l’extérieur.

 

Elle s’installa au volant de la jeep. En attendant qu’il la rejoigne à ses côtés, elle monta le son de la radio, car ils passaient « Les histoires d’amour » des Rita Mitsouko. Elle démarra et tourna en direction de la vallée. Elle stationna dans un grand virage juste à côté d’une stèle en pierre où un bouquet de fleurs achevait de se décomposer. Il jeta un œil distrait vers le monument en descendant du véhicule puis la suivit en direction d’un chemin en pente. Avant, il avait pris soin de couper la radio.

— Tu vas où ?

— Surprise. Viens, passe devant. Ferme les yeux, je vais te guider.

Il trébucha plusieurs fois, car le sable rose du chemin se dérobait sous ses pieds. La déclivité s’atténua et le bruissement d’un petit cours d’eau se fit entendre.

Elle lui demanda de s’arrêter juste devant la grande vasque. Il manifesta sa réticence lorsqu’elle entreprit de lui enlever ses vêtements.

— Qu’est ce que tu fais ?

— N’aie pas peur. Laisse-toi faire.

Elle tentait de l’apprivoiser, très doucement, pas à pas. Elle le sentit se raidir lorsqu’elle commença à lui retirer son caleçon.

— Tu es sûre que…

— Oui… voilà. Tu peux avancer maintenant, tranquillement. Oui, comme ça, encore un peu. Stop ! Attends-moi, et n’ouvre surtout pas les yeux.

Il était au milieu de la vasque. L’eau lui allait jusqu’à la taille. Elle souriait de sa pudeur de jeune garçon, car il attendait les bras tendus, mains croisées sur le devant. Lorsqu’elle se fut entièrement dénudée, elle alla le rejoindre. Elle lui demanda de s’allonger dans l’eau et accompagna lentement ce mouvement en le retenant dans le dos. Elle sentit qu’il se laissait enfin aller. La magie du lieu venait d’opérer. Elle posa délicatement sa main sur son torse lisse, parfaitement glabre et se pencha en avant en direction de son visage. Sa bouche n’était plus qu’à quelques centimètres de la sienne lorsqu’elle sentit l’effleurement de son sein sur son épaule. Il ouvrit les yeux d’un coup. Il paraissait effrayé. Elle redressa un peu la tête et lui sourit tendrement.

— Je t’avais dit de fermer les yeux…

Alors, elle s’appuya sur lui de toutes ses forces ce qui le fit couler. Il refit surface en toussant et crachant l’eau qu’il avait avalée. Il s’était mis debout et passait les deux mains sur son visage pour essayer d’y voir quelque chose. Elle lui faisait face et lui souriait. Il se figea, comme hypnotisé. Elle fut surprise par la vigueur de son désir et éclata de rire. Visiblement gêné, il frappa l’eau en sa direction du revers de sa main, ce qui l’éclaboussa. La réplique ne se fit pas attendre et devant son intensité, il se replia à reculons jusqu’à la berge. Il était coincé. Elle vint plaquer son corps brûlant de désir contre le sien. Il fut immédiatement happé par son regard incandescent. Sa bouche, ses mains, tout son être ne lui appartenaient plus. Il fut pris dans un tsunami, emporté par des forces mystérieuses venues de la nuit des temps.

 

Les oiseaux de la clairière chantèrent de plus belle, comme un accompagnement à cet hymne à la vie.

 

Pascal était allongé face à la cime des arbres au milieu du tapis d’herbe verte. Il avait les yeux fermés et paraissait dormir. Juste à côté, Juliette était couchée sur le ventre, les bras repliés sous sa poitrine, la joue droite posée sur le doux coussin végétal. Dans un monologue étrange, elle chuchotait des mots à son oreille tout en l’observant fixement.

— Tu es si beau, mon amour. Tu sais, c’est ma première fois avec quelqu’un de mon âge. Je ne pensais pas que ça pouvait être aussi bien… Tu me rappelles Morgan. Il n’est pas mort. Je le sens, il grandit en moi… Ce policier stupide ne m’a pas crue. C’est un vrai pitbull, mais il a fini par lâcher prise après le test ADN… Je n’ai pas voulu ça. C’est arrivé, c’est tout, on n’y peut rien. Dire que ça fait déjà un mois.

 

Elle releva la tête sans le quitter du regard et cala sa joue dans sa main, le coude en appui sur le sol.

 

— Lorsqu’on s’est revus, j’étais prête à tout lui pardonner. Il était si… étrange ce soir-là. Sur les quais, nous ne pouvions plus nous séparer, comme si une force invisible nous attirait l’un vers l’autre. Nous sommes allés chez moi. Jamais je n’avais éprouvé ça. C‘est juste après que c’est arrivé, quand il m’a dit qu’il devait rentrer, que Carène l’attendait. Il y a eu comme une cassure. J’ai l’impression d’avoir vécu cette scène des milliers de fois. Je l’ai supplié de rester encore un peu. Je lui ai fait croire que j’avais un dernier cadeau pour lui, de ceux que les hommes ne peuvent pas refuser. Une matière révolutionnaire qui décuple les sensations. Il était gentil Morgan. Il ne savait pas dire non. Nous avons fait l’amour une deuxième fois, follement, jusqu’à en mourir de plaisir.

 

Elle ferma les yeux et resta silencieuse un long moment, partie dans ses souvenirs.

 

— Tout ça à cause de cette noix… Il faut que tu saches que je n’ai pas hésité à la réduire en poudre. Je l’ai fait pour toi. Elle me devait bien ça. Tu sais que dans cette boite ils ont une sorte de service secret interne avec des espions à la retraite. Ils ont tout tenté pour la récupérer. Quand ils ont compris que Morgan était lié à H3, ils n’ont pas hésité. Le policier m’a dit qu’avant, elle était officier de renseignement à la DGSE. Quand elle a été virée, Algenomics l’a embauchée. C’était la maîtresse du patron. Ils ont eu ce qu’ils méritaient ces deux-là. Le pire c’est que je crois que j’aurais pu tomber amoureuse de lui. Il a sonné un jour à la porte, il voulait soi-disant parler à ma coloc. Il prétendait être son directeur de thèse. Elle devait se rendre à une conférence et il avait oublié de lui donner un échantillon de toxine pour des collègues chinois. Évidemment elle n’était pas là. D’ailleurs, je ne l’ai plus jamais revue. Si ça se trouve, elle était avec eux. Je l’ai fait rentrer. Je lui ai servi un café. Il m’a parlé de ses prétendus travaux de recherche. Comme elle ne venait pas, il a fini par s’en aller. Mais avant, il m’a confié le flacon en me faisant mille recommandations. Et pour me remercier, il a proposé de m’inviter au resto. Je ne sais pas pourquoi, j’ai accepté. Je lui faisais confiance. À la fin du repas, j’en savais plus que quiconque sur les mille manières de supprimer quelqu’un avec la toxine botulique. Puis, la conversation est devenue plus personnelle. Je lui ai raconté mon histoire avec Morgan. Il a trouvé que c’était dommage de renoncer si vite. Je lui ai promis d’y penser, mais à ce moment-là, c’est de lui que j’avais envie. J’étais dans un état second, totalement euphorique. Je rigolais tout le temps pour un rien alors que je n’avais presque rien bu. Nous avons fini la soirée dans une petite chambre de bonnes qu’il louait à l’année. Après l’amour, c’était comme une obsession, il m’a encore parlé du poison. En rangeant la boite de préservatifs, il m’a expliqué sa vision du crime parfait. Comme par hasard, le lendemain je croisais Carène dans les toilettes de l’ENSPhyS. Elle a engagé la conversation. Je ne pouvais rien dire, tellement j’étais suffoquée par la haine. Elle paraissait déprimée. Elle m’a parlé de difficultés avec Morgan, m’a laissé entendre que leur relation battait de l’aile. Juste avant de sortir, elle m’a glissé cette phrase que je n’ai pas oubliée « Il t’aime encore, les femmes arrivent à sentir ces choses-là ». Le lendemain, je lui fixais un rendez-vous, notre dernier rendez-vous. Tout ça à cause de cette noix…

 

Pascal venait d’ouvrir les yeux. Il s’était tourné vers Juliette et l’observait d’un air interrogateur.

— De quoi tu parles ? Qui sont ces gens ?

 

Elle le considéra un instant avec un regard où la surprise se mêlait à la joie.

 

— Ce n’est rien mon amour. Tout va bien. Rendors-toi. Désormais, rien ni personne ne pourra plus nous séparer.

 

Sur ces paroles, elle fit glisser doucement la casquette marquée d’un code rectangulaire sur ses yeux et il se rendormit.

 

 

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