Libanais contre le confessionnalisme : un rêve éveillé ?
En se mobilisant pour un régime laïque, la jeunesse libanaise entame un refrain connu mais que l'histoire récente du pays a jusque là toujours voué à l'échec.
L’agitation révolutionnaire qui parcourt actuellement le monde arabe trouve au Liban un écho oblique : il ne s’agit point, ici, de mettre fin à une quelconque dictature mais bien plutôt d’obtenir l’avènement d’un régime laïque, en lieu et place de l’actuel système confessionnel qui régit la vie politique du pays et le statut personnel des individus.
Organisée via Twitter et Facebook, la mobilisation contre le système confessionnel a fait descendre des centaines de libanais dans la rue, en dépit d’une pluie battante, dimanche 27 février. Deux semaines plus tard, ils sont encore une poignée à camper sous des tentes dressées face au ministère de l’Intérieur, avec la ferme intention de « ne pas bouger avant d’avoir obtenu un régime laïque », ainsi que l’expliquait un activiste de 22 ans.
S’agit-il d’une revendication nouvelle, ainsi qu’on a pu le lire ici et là dans la presse ?
En aucune façon. Le système confessionnel libanais a toujours eu des opposants : bien avant la génération Facebook, les membres du Parti communiste, du Parti socialiste progressiste (PSP) de Kamal Joumblatt ou du Parti social nationaliste syrien (PSNS, fondé en 1932 à Beyrouth) ont porté au Liban cette exigence de révolution laïque et - plus fondamentalement - égalitaire.
Hérité de la constitution de 1926 et du Pacte national de 1943, le système confessionnel libanais est double :
- Dans son volet civil, il permet à chacune des 18 communautés qui composent le pays d’avoir ses propres tribunaux et son propre régime juridique. Mariage, divorce, héritage : rien ne se passe de la même manière selon que l’on est druze, chiite, maronite, sunnite…
- Dans son volet politique, le confessionnalisme prévoit des quotas communautaires dans l’accès aux postes administratifs et politiques. C’est ainsi que le Président de la République doit être chrétien maronite, le Premier ministre sunnite et le Président du Parlement chiite.
Ce savant équilibre est accusé de paralyser le bon fonctionnement des institutions, d’encourager la corruption et le clientélisme et d’être à l’origine de la guerre civile qui ravagea le Liban de 1975 à 1990. On peut dire, avec Georges Corm, que le Liban est un « Etat mou » : chaque communauté ne gouverne pas mais cherche plutôt à protéger ses propres intérêts, entraînant une paralysie des institutions nationales.
Quelles sont les chances de succès de cette nouvelle vague laïque ?
A la lumière de l’histoire récente du Liban, tous les doutes sont permis.
- Dans un pays où la religion est omniprésente, le mouvement laïque doit d'abord arriver à convaincre qu’il est contre le confessionnalisme sans être contre les religions. Le défi est de taille. Vendredi 25 février, deux membres des jeunesses communistes libanaises ont été kidnappés, battus et retenus en otage dans la banlieue sud de Beyrouth, avant d’être relâchés - non sans avoir été mis en garde contre le fait d’appeler à la fin du système confessionnel.
- La revendication politique se doublant d’une exigence fondamentale de justice sociale et économique, le mouvement laïque risque à chaque instant d’être récupéré par les partis traditionnels. De nombreuses personnalités politiques, tous bords confondus, ont ainsi tenu à témoigner leur sympathie aux manifestants.
- Du fait du blocage sur la question du TSL, le Liban traverse actuellement une crise politique aigue. Et « le discours du libéral a peu de prise sur la société libanaise en temps de crise, car le citoyen sait bien où se trouvent les vrais centres de pouvoir. Cest pourquoi il acceptera l’embrigadement communautaire même si ses aspirations profondes vont vers le libéral » (Georges Corm, Le Liban contemporain, Ed.La Découverte, 2005).
- A la sortie de la guerre, les accords de Taef prévoyaient la suppression « par étapes » du confessionnalisme, ainsi que la constitution d’un Comité national destiné à accompagner le processus - mais celui-ci n’a jamais vu le jour. La jeunesse libanaise réussira-t-elle à extirper le pays du confessionnalisme, alors que 15 ans de guerre n’y sont pas parvenus ? Il est encore permis d’en douter.
