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Alexandre Dumas : "Le nègre d'un mulâtre" (1/2)

Au cinéma, Gérard Depardieu est Obélix. Il a interprété Vatel, Danton et Rodin. Il a aussi incarné Jean de Florette, Cyrano de Bergerac et Tartuffe. Souvent, il joue même son propre rôle. Pourquoi le grand comédien, après d’Artagnan et Porthos, ne pourrait-il pas représenter aujourd’hui cette autre grande figure de l’imaginaire national qu’est Alexandre Dumas ? 

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Dans une tribune publiée sur Rue89, les journalistes et écrivains Emmanuel Goujon et Serge Bilé considèrent pourtant ce casting de prestige, dans L’autre Dumas, le film de Safy Nebbou sorti sur les écrans le 10 février, comme un « tour de passe-passe » : en effet, « peu de gens le savent aujourd’hui, mais le célèbre écrivain avait un père métis […], fils d’une esclave et d’un petit propriétaire de Saint-Domingue. Alexandre Dumas se décrivait d’ailleurs lui-même, dans ses Mémoires, comme un ‘nègre’, avec des ‘cheveux crépus’ et un ‘accent légèrement créole’. Tout l’inverse, à l’évidence, de… Gérard Depardieu. » Bref, « le cinéma blanchit Alexandre Dumas ». En ce début de polémique, on entend déjà les contempteurs du « politiquement correct » : qu’importe la couleur ? Le talent du comédien n’est-il pas la seule chose qui compte ? « Polémique totalement stupide », déclare Christophe Barbier pour L’express, qui n’hésite pas à dénoncer ce « politiquement correct » comme un dangereux « communautarisme », voire un « eugénisme de l’interprétation artistique ».

On se rappelle la querelle qui a opposé en 2007 le frère et ayant-droit de Bernard-Marie Koltès à la Comédie-française, en la personne de son administrateur Muriel Mayette : dans sa mise en scène de Retour au désert, celle-ci avait choisi de ne pas donner le rôle d’Aziz à un acteur algérien. La pièce évoque pourtant les échos tragiques de la guerre d’Algérie dans la ville de Metz : à la fin, ce personnage meurt d’ailleurs dans l’explosion d’un café arabe, attentat perpétré par des tenants de l’Algérie française. Sans doute François Koltès pouvait-il se prévaloir de la volonté mainte fois exprimée du dramaturge mort en 1989. Paradoxalement, les deux frères n’en étaient pas moins taxés, par certains, de « racisme à l’envers » : pourquoi insister ainsi sur l’origine ? Le comédien pouvait bien apprendre quelques phrases en arabe. En outre, n’était-ce pas confondre l’acteur et son personnage ?

Georges Lavaudant répondait avec éloquence dans Le Monde, le 3 juin 2007 : « Je trouve stimulant ce que dit Denis Podalydès sur la possibilité au théâtre de tout jouer (et c’est en effet extrêmement important dans une période où l’imagination risque de se réduire comme peau de chagrin). Qu’une femme puisse jouer un homme, un grand un petit, un Grec un Suédois, un Noir un Blanc, cela produit une richesse et une relativité d’interprétations extraordinaires qui embellissent l’art du théâtre. ‘L’acteur peut tout jouer.’ Aujourd’hui, cette idée semble acquise. » Naguère, l’auteur de Combat de nègre et de chiens disait pourtant tout le contraire : « On ne ‘joue’ pas plus une race qu’un sexe. » C’est sans doute pourquoi, continue Georges Lavaudant, à l’heure où nous nous réclamons de la diversité, « nous trouvons que les indications rétrogrades et scolaires de Bernard-Marie Koltès sont dépassées. Pourquoi pas ? Mais je dois avouer que je ne partage pas cet enthousiasme. »

En effet, « si le rôle d’Aziz est joué par un homme blanc, pourquoi ne pas faire jouer Marthe par une Chinoise et Mathieu par une fille, ou faire interpréter l’ensemble de la pièce par de jeunes garçons enfermés dans un centre de rééducation, ou encore par des pensionnaires d’un hospice qui se souviennent de l’Algérie française ? Il y aurait là un geste excessif mais lisible. Mais, comme par hasard, c’est toujours l’Arabe (le rôle) de service qui est sacrifié. Et cela, Bernard-Marie Koltès ne le veut pas. Il le dit avec la plus ferme clarté dans ses notes sur Quai ouest : ‘Je me suis aperçu que, s’il semblait évident à tout le monde qu’un rôle d’homme devait être joué par un homme, un vieillard par un vieillard, une jeune femme par une jeune femme, il est d’usage de considérer que le rôle d’un homme noir peut être joué par n’importe qui’. »

C’est la même critique que font entendre aujourd’hui Serge Bilé et Emmanuel Goujon, « au moment où la France se gargarise de diversité et de promotion des minorités visibles », contre le « blanchiment » d’Alexandre Dumas. « Que n’aurait-on pas dit, à l’inverse, si pour les besoins d’un film, Denzel Washington avait incarné Jean Moulin, si Pascal Légitimus avait donné son visage à Molière, et si Sonia Rolland s’était prise pour Jeanne d’Arc ? » C'est le malaise qu’exprime aussi Patrick Lozès, président du Conseil représentatif des associations noires (CRAN) : « Dans 150 ans, le rôle de Barack Obama pourrait-il être interprété au cinéma par un acteur blanc avec une perruque frisée ? Martin Luther King peut-il être joué par un acteur blanc ou Jules César par un acteur noir ? »Après tout, dans Mission Cléopâtre, face à l’Obélix interprété par Gérard Depardieu, c’est Christian Clavier, l’interprète de Napoléon, qui joue le rôle d’Astérix, et non Djamel Debbouzze. Tout « naturellement », celui-ci incarne l’Égyptien Numérobis. Bref, si l’acteur peut tout jouer, c’est à condition d’être blanc. Et qu’importe la couleur – mais seulement lorsqu’il s’agit de personnages de couleur.

Dans le cas de L’autre Dumas, on hésitera d’autant plus à reprocher au réalisateur d’être « aveugle à la couleur » (color blind) que Safy Nebbou est lui-même le produit d’une histoire métissée. Il l’évoquait par exemple, au moment de la sortie, en 2003, du Cou de la girafe. « Un autre élément primordial du scénario tourne autour des racines. Je suis né à Bayonne au milieu du Pays Basque, ma mère est d’origine allemande et mon père est un berbère d’Algérie. Où je suis, moi ? Savoir d’où l’on vient pour savoir où l’on va : c’est une des nécessités que le personnage de Mathilde porte au plus profond d’elle-même. Dans son voyage vers sa grand-mère, elle part à la recherche de ses origines. Je crois que nous portons tous au fond de nous l’histoire de Mathilde, sa solitude et ses doutes, sa force aussi. Nous sommes aujourd’hui des enfants d’hier. » Au-delà de la maladie d’Alzheimer, ce film traitait, plus largement, de la mémoire et de l’oubli. Comment la question des origines n’aurait-elle plus sa place dans un film que Safy Nebbou consacre à Dumas ? Aujourd’hui, en France, la représentation – qu’il s’agisse de cinéma, de littérature, d’art ou de politique – ne serait-elle ouverte aux « autres » racialisés qu’à condition de ne jamais parler d’origines ou de couleur de peau ? Ainsi, pour réaliser L’autre Dumas, Safy Nebbou serait-il obligé, précisément en raison de ses origines, de taire l’altérité de Dumas, soit sa couleur ?

Cet acte manqué n’est pas un simple oubli. En effet, il y a une actualité politique qui est venue nous rappeler cette dimension raciale. C’est le 30 novembre 2002, quelques mois après la réélection de Jacques Chirac, opposé au deuxième tour à Jean-Marie Le Pen, qu’Alexandre Dumas entre au Panthéon. Loin d’occulter ses origines ou sa couleur, le président de la République les met en avant dans son discours : « Français jusqu’au bout de son œuvre, son dernier livre, véritable monument, sera un dictionnaire de cuisine » ; il n’en reste pas moins que son « génie plonge aussi ses racines outre-mer et en Afrique ». Jacques Chirac ne se contente pas de réhabiliter une culture : comme en écho au présent, il n’hésite pas à évoquer l’expérience du racisme. « La République, aujourd’hui, ne se contente pas de rendre les honneurs au génie d’Alexandre Dumas. Elle répare une injustice. Cette injustice qui a marqué Dumas dès l’enfance, comme elle marquait déjà au fer la peau de ses ancêtres esclaves. » Et le président d’aborder ce qu’on commence alors à appeler des discriminations raciales : « Fils de mulâtre, sang mêlé de bleu et de noir, Alexandre Dumas doit alors affronter les regards d’une société française qui, pour ne plus être une société d’Ancien Régime, demeure encore une société de castes. Elle lui fera grief de tout : son teint bistre, ses cheveux crépus, à quoi trop de caricaturistes de l’époque voudront le réduire ».


Claude Schopp, biographe et responsable des éditions critiques de Dumas, rappelle ainsi que « Mlle Mars aurait eu coutume de s’écrier, après les visites de Dumas : ‘Il pue le nègre… Ses cheveux sentent le nègre… Il est venu… ouvrez toutes les fenêtres.’ » Il ajoute d’ailleurs que l’écrivain « répondait généralement par quelques répliques cinglantes. Ainsi, traversant le foyer du Théâtre-Français et entendant un petit homme mal bâti chuchoter à son voisin : ‘On dit qu’il a beaucoup de sang noir’, il lui avait lancé : ‘Mais parfaitement, Monsieur, j’ai du sang noir ; mon père était un mulâtre, mon grand-père était un nègre, et mon arrière-grand-père était un singe ! Vous voyez que nos deux familles ont la même filiation, mais pas dans le même sens !’ »

En 2002, l’écrivain antillais Claude Ribbe, historien et romancier, venait d’exhumer ce passé raciste en publiant une première biographie du père de Dumas, fils d’une esclave et d’un marquis, né esclave à Saint-Domingue qui n’était pas encore la République d’Haïti, général de la Révolution que ne viendra jamais récompenser la Légion d’honneur. Appelé à prononcer un discours le jour de la panthéonisation, il refuse dans un premier temps de racialiser Alexandre Dumas : « s’il tenait la plume aujourd’hui, on ne se contenterait pas de dire qu’il est un écrivain. On jugerait utile, pour mieux le qualifier, d’ajouter qu’il est un écrivain ‘de couleur’. Ce serait un romancier ‘noir’, un auteur ‘antillais’. On parlerait de sa ‘créolité’, de son ‘africanité’, de sa ‘négritude’, de son ‘sang noir’. » Cela ne l’empêche pourtant pas de vouloir proclamer « la vérité » : « tout simplement, que les Dumas étaient originaires d’Afrique et que la France en est fière. » D’ailleurs, « le père d’Alexandre Dumas n’était qu’un ‘sans-papiers’. » Ainsi, désormais, « chaque fois qu'un étranger frappera à notre porte, ne faudra-t-il pas se demander quand même, avant de la lui claquer au nez, si ce n'est pas le héros que la République appellera peut-être bientôt à son secours, s'il ne sera pas un jour le père d'un génie de l'Humanité ? »

L’orateur n’évoque pas seulement l’actualité de l’immigration, mais aussi l’histoire de l’esclavage. Il restitue en effet le contexte historique de la naissance de Dumas : « Cette année 1802, qui le vit naître, ne fait pas honneur à la France. Le 20 mai, Napoléon Bonaparte rétablissait l’esclavage. » Le même Claude Ribbe devait revenir sur ce « crime de Napoléon » en 2005 : alors que les banlieues étaient en feu, les festivités du bicentenaire de la bataille d’Austerlitz n’en paraîtraient que plus déplacées. En 2002, au Sénat, le rappel historique est déjà glaçant : « Le 28 mai 1802, à la Guadeloupe, le commandant Louis Delgrès et ses compagnons, pensant avec raison qu’on ne les laisserait pas vivre libres préférèrent mourir. Le lendemain, 29 mai 1802, Napoléon Bonaparte excluait de l’armée française les officiers de couleur, [frappant] douze généraux dont Toussaint Louverture et Alexandre Dumas. Le 2 juillet 1802, les frontières de la France se fermèrent aux hommes et aux femmes de couleur, même libres. L’année suivante, le 8 janvier 1803, quelques semaines avant que le général Toussaint Louverture n’expire, privé de soins, dans la citadelle la plus glaciale de France, les mariages furent proscrits entre fiancés dont la couleur de peau était différente. »

 

(Cette analyse, d'abord publiée sur l'Observatoire des questions sexuelles et raciales, sera prolongée et conclue demain en la reliant à l'histoire du "nègre" littéraire.)

Tous les commentaires

04/03/2010, 13:23 | Par Yolaine M

J'ai eu la surprise récemment de lire un article dans le Irish Times au sujet de ce choix d'acteur pour incarner A. Dumas dans ce film. On y posait la question du choix d'un acteur blanc pour incarner un personnage métis.

Autre question : combien de Français - qui ont lu dans leur grande majorité tous ses livres - savent ou se souviennent des origines de A. Dumas ?

04/03/2010, 21:21 | Par Milton Dassier

Pas facile pour la moyenne des gens d'admettre que l'écrivain français le plus lu dans le monde était le petit-fils d'une esclave haïtienne. Pas facile de constater qu'Ali Bongo vient d'être fait grand officier de la légion d'honneur par Nicolas Sarkozy et que celui-ci ne la rende pas au général Dumas, le vainqueur d'Alexandrie et du col du Petit St-Bernard, qui se l'était vu retirer par Napoléon au nom des lois racistes qu'il avait promulguées.

Alexandre Dumas mettait peu sa négritude en avant mais je ne doute pas un instant qu'elle était partie prenante de sa personnalité voire de son inspiration.

05/03/2010, 02:35 | Par cot99

Un de mes amis comédiens, noir, contacté par un metteur en scène pour jouer dans Le Roi Lear, se voit proposer le rôle du serviteur. Il suggère qu'un autre rôle l'intéresse davantage : celui d'Edmund, le fils bâtard de Lear. Euh, pas possible, dit le metteur en scène, tous ces gens sont blancs ! Mais, dit le comédien, si Edmund est un bâtard, pourquoi ne serait-il pas le fils de Lear avec une noire ? (une servante même, si cela peut rassurer le metteur en scène) Une justification comme une autre, une perche tendue ! Mais non, tous ces gens-là sont forcément blancs, dit le metteur en scène. Alors, le comédien joua le serviteur... Mais bien sûr, tous les serviteurs sont noirs, cela au moins paraissait évident au metteur en scène. Et les exemples se multiplient à l'infini. Un blanc peut tout jouer, un noir ne peut jouer qu'un type précis de rôles, et parfois, comme on peut le voir, il ne peut même pas jouer son propre rôle ! Ah, et ils protestent encore ?! Mais quand comprendront-ils ? Quand ?

05/03/2010, 11:38 | Par Lincunable

Bonjour et merci pour cet intéressant billet qui n'est pas anodin.

Reste à savoir de quelle couleur est un individu dont la mère est a priori blanche de peau et le père métis (c'est-à-dire fils d'une esclave noire et d'un colon blanc). Depuis quand la noirceur de peau est-elle un caractère dominant dans la transmission des gènes ? Pourquoi le petit Alexandre serait-il plus noir que blanc au motif que son hérédité comporte entre 1/8ème et 1/4 de transmission de cette couleur ? Certes, Alexandre le grand, c'est-à-dire une fois majeur, se disait lui-même "nègre", mais comme on disait à l'époque de tout ce qui n'était pas "pur" de lignée blanche.

Pour en avoir le coeur net, reportons-nous à une authentique photographie de Nadar le représentant : http://www.histoire-image.org/site/etude_comp/etude_comp_detail.php?analyse_id=655

Et bien, je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais je lui trouve une très sérieuse ressemblance avec Danton et...Depardieu, exception faite des cheveux légèrement crépus qu'un maquilleur n'aura aucune peine à reproduire chez l'acteur après quelques indéfrisables : nez pointu, aucun trait particulièrement "négroïde".

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