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Oct

MEDIAPART

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Ce corps-là : l’Europe des identités nationales.

La vie sentimentale supposée d’un président fait la une des journaux, après le « faciès » d’un de ses ministres – ou plutôt, c’est la controverse sur leur exposition publique qui occupe politiques et médias. Pourquoi l’intimité, dans sa réalité corporelle, est-elle devenue en France un tel enjeu ?

 

Bien entendu, ces acteurs politiques eux-mêmes ne cessent de la mettre en scène. Il ne s’agit pas des seuls émois amoureux : colère ou compassion, les émotions présidentielles nous parlent bien le langage du corps. De fait, en politique, on ne se contente plus de « retrousser ses manches » : jamais on n’a autant parlé de « mouiller sa chemise ». Nicolas Sarkozy en a donné l’exemple, plus que quiconque avant lui : l’homme politique s’engage physiquement, en exhibant sueur et muscles, mollets et bourrelets, migraines et malaise vagal. Le « régime sarkozyen » trouve sa place, autant que dans les manuels de science politique, dans les magazines féminins. On comprend au passage pourquoi il reste malaisé, pour les femmes, d’exister en politique : pour accéder à l’universel masculin, ne leur a-t-on pas demandé, justement, de s’arracher à l’espace féminin du corps et des sentiments ? Or la règle du jeu change aujourd’hui. Paradoxe : pour se permettre de payer ainsi de sa personne, il vaut mieux, une fois de plus, être un homme.

 

Pourquoi tant de corps aujourd’hui ? C’est pour incarner la politique, accusée d’abstraction. On pourrait y voir un symptôme de la démocratie comme deuil interminable du « corps du roi » : la « crise de la représentation » appellerait un supplément – non point d’âme, mais de corps. On peut aussi, à l’inverse, y lire une tentative pour occulter un déficit démocratique, en compensant des carences politiques par des opérations purement symboliques. Ainsi, à propos de l’immigration : le président de la République se présente volontiers comme « un Français de sang mêlé » ; mais c’est pour mieux réfuter, dans son corps même, toute accusation de xénophobie portée contre sa politique d’immigration. « La France est un pays ouvert », déclarait Carla Bruni après l’élection du président américain, « et l’étrangère que j’étais peut vous le confirmer. » Certes, « mon mari n’est pas Obama. Mais les Français ont voté pour un fils d’immigré hongrois, dont le père a un accent, dont la maman est d’origine juive, et lui a toujours revendiqué être un Français un peu venu d’ailleurs. » La diversité s’incarnant dans le couple présidentiel, la politique serait dispensée de la faire entrer dans la réalité.

 

De même, Éric Besson met en avant ses origines ; mais c’est une manière de suggérer, comme il l’expliquait, au moment d’accepter le ministère de l’immigration, à son épouse d’alors, « qu’avec une mère d’origine libanaise, une enfance à Marrakech, un père mort pour la France avec les honneurs militaires, il est fait pour le job. » Qui oserait en effet taxer sa politique de racisme, quand on sait d’où il vient – et avec qui il vit désormais ? Il importe donc, nonobstant ses protestations de discrétion, qu’on sache tout de sa personne. Mieux : renversant l’accusation qui vise son ministère, c’est lui va se dire victime de « racisme », quand on s’en prend à son physique, et à une vie privée qu’il a pourtant exposée publiquement. Lui aurait le droit de stigmatiser les « mariages gris », mais qu’on ose ironiser sur son « couple mixte » et le voilà qui brandit la comparaison avec « les méthodes de la presse d’extrême droite de l’entre-deux-guerres ». Là encore, si le ministre met en scène sa personne, c’est donc pour mieux dénoncer ensuite les attaques personnelles dont il est l’objet. En somme, les vraies victimes de la politique d’immigration ne seraient pas celles que l’on croit ; c’est pourquoi « la peur doit changer de camp ».

 

C’est à la lumière de cet impératif d’incarnation démocratique qu’on peut comprendre le « grand débat » lancé par le ministre. L’identité nationale sert à donner une épaisseur charnelle à une politique décrédibilisée à force d’être déréalisée. Quand la croissance qu’on promettait d’aller chercher « avec les dents » n’est pas au rendez-vous, quand le pouvoir d’achat recule pour les classes populaires et que le bouclier fiscal souligne cette injustice, quand l’environnement, « ça commence à bien faire », et quand au gouvernement l’ouverture proclamée s’épuise tandis que la diversité affichée s’étiole, il reste au moins la Marseillaise et le drapeau – soit la réalité réduite aux acquêts des symboles. Il est vrai qu’il faut alors conjurer le spectre (en même temps qu’on le suscite) d’un nationalisme antidémocratique. Aussi enrôle-t-on les valeurs républicaines habillées de laïcité féministe : l’identité nationale trouve ainsi sa rédemption démocratique dans la burqa.

 

Il ne s’agit pas seulement de la France. L’Union européenne, accusée de conjuguer toujours davantage les contraintes bureaucratiques à la liberté sans frein des marchés, n’est-elle pas exposée au même évidement démocratique ? Le rejet du Traité constitutionnel l’a bien montré en 2005. Or c’est justement Nicolas Sarkozy, au lendemain du référendum, qui propose une reformulation politique promise à un riche avenir : le problème, décrète-t-il alors, c’est « l’immigration subie ». Non pas « le plombier polonais », mais plutôt « la famille malienne ». L’européanisation de la politique d’immigration sera donc la réponse aux « nonistes ». En 1992, au moment du référendum sur le traité de Maastricht, il fallait choisir entre l’Europe supranationale et un souverainisme qui opposait la nation à l’abstraction européenne. Au contraire, depuis le tournant de 2005, l’Union européenne garantit les identités nationales en érigeant une forteresse contre l’immigration. Loin de saper les nations, elle en devient le rempart.

 

Voilà pourquoi, dorénavant, les identités nationales apparaissent comme le corps même de l’identité européenne. De même que pour l’exposition du corps présidentiel, la mobilisation rhétorique de la nation introduit une sorte d’« effet de réel » dans une politique sans prise sur la réalité. Il en va de l’Europe des identités nationales comme de nos hommes politiques : exhiber ce corps-là est toujours une façon de masquer un déficit démocratique. Toutefois, celui-ci pourrait bien être révélé au grand jour, avec la purulence de la politique d’immigration dans laquelle il s’incarne – comme on le dit d’un ongle.

 

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Tribune parue dans Libération, le 12 avril 2010, sous le titre : "Le corps en guise de politique".

Tous les commentaires

13/04/2010, 13:01 | Par YGALLENE

Eh oui, on ne parle jamais autant que de ce qui s'absente ou disparaît... comme le corps ici même, lieu non de l'abstrait ou de l'imaginaire mais du virtuel, ce qui n'est pas du tout la même chose. L'œil absolu ? Mon œil ? ;-)

Pulsion mimétique de base, passions tristes, misère (Bourdieu reviens !, les choses s'aggravent).

Et avec tout ça, la trop grande visibilité de l'invisibilité de certaines fait problème ? Chercher le lien. L'invisibilité comme silence, peut-être. Y a-t-on droit, ou bien ?

Incarnation dites-vous. Oui, mais alors loin, très loin d'ici, je veux dire à des années-lumière de cette petite cage intertextuelle, et be carefull : pas celle de l'hostie et tout le tintouin, hein, ça a très mal tourné, cette affaire.

Pour rappel, un certain Nietzsche nous disait que sous le masque il y a un autre masque et encore un autre... et sous le dernier, le squelette.

Bon vent.

Cordialement.

14/04/2010, 09:27 | Par hêtre

Monsieur Fassin,

 

Pas encore lu votre papier.

 

En guise de contribution :

 

Ségolène : Nicolas, sors de ce corps !

Nicolas : Ton corps ?

Ségolène : Oui, mon corps. Je suis celle qui me parle le mieux !

Nicolas : Si je sors, tu seras moins allumante ! Et où irai-je ?

Ségolène : Va au Diable !

Nicolas : Putain ! Casse-moi, pauvre con ! Super bonne !

Ségolène : Moi ?

Nicolas : Putain ! non... L'idée !

Ségolène : Quelle idée ?

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