Thématiques du blog
L'homophobie inaugurale: Barack Obama, Rick Warren et la proposition 8
Le 20 janvier, lors de l’inauguration présidentielle de Barack Obama, c’est le Révérend Rick Warren qui va officier. Ce pasteur blanc, à la tête d’une « megachurch » dans le comté d’Orange, en Californie, n’est certes pas le plus réactionnaire des prédicateurs évangéliques, loin s’en faut. Ce n’est pas Jerry Falwell, ni Pat Robertson, ni James Dobson. Toutefois, il s’est récemment illustré par son soutien à la Proposition 8 dont le succès, le 4 novembre, a mis fin au mariage pour les couples de même sexe en Californie. Sans doute se veut-il modéré : pour lui, l’ouverture du mariage aux homosexuels menace moins la famille que le divorce. Cependant, ses comparaisons ne sont guère rassurantes : dans un entretien, Rick Warren explique ainsi que toucher à la définition millénaire du mariage comme l’union d’un homme et d’une femme serait équivalent à la reconnaissance d’unions incestueuses, polygames ou pédophiles.
Voilà l’homme que Barack Obama considère comme son ami, et qu’il choisit d’afficher en quelque sorte comme le successeur officieux du Révérend Billy Graham.
Sans doute, devant les protestations, V. Gene Robinson, premier évêque ouvertement gai de l’église épiscopalienne, a-t-il reçu une invitation tardive à jouer un rôle secondaire dans les cérémonies. Mais ce symbole politique ne suffit pas à dissiper le malaise. Lors de son premier discours, au soir de sa victoire électorale, Barack Obama avait inclus tous les Américains – « jeunes et vieux, riches et pauvres, démocrates et Républicains, Noirs, Blancs, Hispaniques, Asiatiques, Indiens d’Amérique, gays et hétérosexuels, handicapés ou non ». Or le message d’inclusion semble aujourd’hui changer de sens. Le président élu a justifié son choix en ces termes : pendant les festivités, « il y aura une gamme très ouverte de points de vue » ; « et il faut qu’il en soit ainsi, car c’est ça, l’Amérique. Cela fait partie de la magie de ce pays – le fait que nous sommes divers, bruyants, campés sur nos positions. » Autrement dit, au nom de la démocratie américaine, il faut inclure les homosexuels et les homophobes. On imagine mal qu’on en dise autant des Noirs et des racistes, ou des Juifs et des antisémites.
Le malaise est d’autant plus grand que l’élection du 4 novembre a révélé, mais aussi suscité des tensions entre les mouvements noir et homosexuel – précisément autour de la Proposition 8. On se rappelle en effet que, du moins selon un sondage CNN, les Noirs auraient voté en Californie à 70% pour « éliminer le droit au mariage pour les couples de même sexe » – beaucoup plus que les Blancs, les Asiatiques et même les Hispaniques, tous à peu près également partagés ; et s’il est établi que le vote noir n’a pas pu faire la différence, et quand bien même les chiffres ne seraient pas si élevés, il n’en demeure pas moins que la question d’une « homophobie noire » a été posée, et parfois en des termes racistes, par des homosexuels qui se sentaient d’autant plus blessés qu’au niveau national, ils avaient quant à eux accordé leur vote au candidat noir, selon le même sondage, également à 70%. Or s’il est vrai que Barack Obama s’était opposé à la proposition 8, son refus du mariage homosexuel a été abondamment utilisé par la campagne en faveur du oui.
Le rôle dévolu à Rick Warren le 20 janvier tombe d’autant plus mal que le 19 janvier, il aura déjà été l’invité d’honneur d’autres festivités – en l’honneur de Martin Luther King, Jr., dans son église baptiste Ebenezer, à Atlanta. Bref, voici le pasteur évangélique mis en vedette non seulement par le président, mais au-delà, par la communauté noire. Dans ce contexte, il est intéressant de comparer cette figure religieuse contestée à une autre, noire cette fois – le mentor spirituel de Barack Obama. On se rappelle en effet que le pasteur Jeremiah Wright Jr., auquel celui-ci empruntait même le titre de son livre sur L’audace d’espérer, a fait l’objet début 2008 d’une campagne médiatique féroce, animée par la chaîne conservatrice Fox News. Des citations extraites de sermons enflammés, animés d’une rhétorique étrangère aux oreilles d’un public blanc, le faisaient en effet apparaître « anti-américain ». L’héritage de la théologie de la libération noire sonnait même (bien à tort) comme un racisme anti-blanc. Le candidat à la présidence des Etats-Unis a donc fini par le renier – prononçant à Philadelphie, le 18 mars, un grand discours sur la race qui marquait sa maturité politique.
Du coup, on a généralement oublié de s’intéresser aux positions du Révérend Wright en matière d’homosexualité . Si elles sont bien révélatrices de son progressisme, elles n’en éclairent pas moins le vote noir pour la proposition 8. En effet, d’un côté, le pasteur s’est montré particulièrement ouvert aux droits des homosexuels ; mais d’un autre côté, il s’est déclaré hostile au « mariage gai ». Il n’y a rien là d’étonnant, sinon que son opposition est fondée sur des raisons moins religieuses que politiques. Dans The Trumpet, le magazine de son église, il expliquait que cette question distrait indûment l’attention des vrais enjeux, comme la pauvreté : « 44 millions d’Américains sans protection sociale, est-ce que c’est moins important que le ‘mariage gai’ ? Pourquoi les chrétiens noirs n’en sont-ils pas indignés ? » N’est-ce pas là une clé, paradoxalement progressiste, de l’opposition religieuse au mariage gai parmi les Noirs – et ne gagne-t-elle pas à être examinée en regard de la position conservatrice, beaucoup plus homophobe, d’un Rick Warren ?
Bien sûr, nul ne suggère qu’en choisissant celui-ci, après avoir désavoué celui-là, Barack Obama trahisse quelque homophobie profonde. Ce que certains redoutent davantage, à l’instar du chroniqueur Frank Rich, c’est ce qu’on pourrait appeler le syndrome Bill Clinton. Il ne s’agit pas de reprocher à celui-ci l’échec de la tentative, au début de son premier mandat, pour en finir avec l’exclusion des homosexuels dans l’armée. C’est plutôt que ce président prometteur s’était révélé à l’usage, sur les questions homosexuelles comme sur tant d’autres, d’un opportunisme sans faille – jusqu’à signer en 1996 le Defense of Marriage Act, loi fédérale autorisant les Etats à ne pas reconnaître le mariage gai s’il venait à être légalisé dans d’autres Etats. Sans doute Barack Obama se veut-il habile, en donnant des signes d’ouverture sinon vers la droite religieuse, du moins en direction de l’aile modérée du mouvement évangélique. Mais c’est bien son intégrité personnelle qui est en jeu : à quel prix est-il prêt à payer sa manœuvre ?
Il est toutefois possible de considérer Barack Obama avec plus d’optimisme – et c’est pourquoi d’ailleurs le mouvement homosexuel américain lui reste favorable, nonobstant Rick Warren. On fera l’hypothèse qu’il ne le doit pas tant à la liste des personnalités ouvertement homosexuelles qu’il nomme dans son administration qu’à sa manière d’aborder, précisément, la question religieuse des « valeurs », jusqu’alors identifiées, aux Etats-Unis, à l’homophobie de la droite religieuse. Un passage de son livre, L’Audace d’espérer, fait en effet entendre un son nouveau. Sans doute invoque-t-il la religion pour justifier son opposition à l’ouverture du mariage ; mais ébranlé par la réaction d’une lesbienne, heurtée par ce désaveu, il comprend que « les chrétiens qui s’opposent à l’homosexualité ont beau dire autant qu’ils veulent qu’ils détestent le péché, mais qu’ils aiment le pécheur, un tel jugement inflige de la souffrance à des gens bien. » Et d’ajouter : « cela m’a rappelé que c’est mon obligation, non seulement en tant qu’élu d’une société pluraliste, mais aussi en tant que chrétien, de rester ouvert à la possibilité que mon refus de soutenir le mariage gai soit erroné, tout comme je ne peux pas revendiquer l’infaillibilité dans mon soutien pour le droit à l’avortement. »
Ce langage est remarquable : d’un côté, Barack Obama revendique de parler au nom de la religion, mais d’un autre côté, c’est justement en tant que chrétien qu’il refuse de donner un statut infaillible à la croyance religieuse. De fait, le parallèle entre « mariage gai » et « avortement », dont joue constamment la droite religieuse, est ici déjoué par la fausse symétrie – puisqu’il refuse le premier, et qu’il autorise le second. Il est donc ironique de rejeter l’infaillibilité, chère au dogme catholique, à propos de son engagement pour le droit de choisir. En fait, c’est la vision fondamentaliste, avec ses vérités irrévocables, que récuse Barack Obama. Il ne laisse pas seulement ouverte la possibilité de changer d’avis, comme il l’a déjà fait sur ce sujet depuis 1996, anticipant ainsi sur son éventuel opportunisme ; il ébranle en même temps l’idée que les vérités religieuses elles-mêmes soient fondées de manière absolue. C’est peut-être là le plus grand service qu’il puisse rendre à la cause homosexuelle, mais aussi, du même coup, féministe – et le plus grand dommage qu’il puisse faire à la droite religieuse. Et c’est aussi pourquoi on peut avoir, malgré l’apothéose de Rick Warren, et la victoire de la proposition 8, la témérité d’espérer.
[Ce texte a d'abord été publié le 16 janvier sur Yagg, "le nouveau média gay et lesbien" : http://yagg.typepad.com/yagg/2009/01/lhomophobie-inaugurale-par-eric-fassin-654.html ]

Tous les commentaires
Tout cela témoigne d'abord, une fois de plus, s'il en était besoin, de l'écart entre les promesses de campagne d'un candidat à la magistrature suprême d'un pays, et l'opportunisme de la Real Politik qu'il met en place. Si Rick Warren établit une équivalence entre le mariage gay et les unions incestueuses, polygames ou pédophiles, la régression est patente. Ce que vous dites du vote des Noirs est très préoccupant. Ils auraient voté en Californie à 70% pour « éliminer le droit au mariage pour les couples de même sexe » – beaucoup plus que les Blancs, les Asiatiques et même les Hispaniques, manifestant ainsi une « homophobie noire » ? Du chemin vers la démocratie reste à faire ...
Dans un billet antérieur, j'avais essayé d'analyser les controverses suscitées par ce sondage. Toutefois, même ceux qui contestent le chiffre (et pour la bonne cause : ne pas mettre de l'huile sur le feu raciste) reconnaissent que les Noirs ont plus voté pour la proposition 8 que les Blancs, les Asiatiques ou même les Hispaniques. Cela dit, la corrélation n'est pas une explication (et donc la couleur non plus). On peut chercher la "variable cachée" - en l'occurrence, la religion. Bref, ce n'est pas parce qu'on est noir qu'on sera plus réticent face aux revendications homosexuelles, mais en particulier parce qu'on est religieux. Reste que, si les Noirs sont plus religieux que les Blancs, les Noirs seront plus réticents que les Blancs... Et c'est là qu'interviennent les tensions raciales déjà évoquées - et c'est là que la politique joue son rôle : les exacerber, ou les atténuer. La reconnaissance accordée à Rick Warren, et pour l'inauguration d'Obama, et pour les commémorations de Martin Luther King, ne va pas aider...
Oui, bien-sûr, Éric, une corrélation statistique n'est pas une explication. On ne peut concevoir la variable "vote noir" de façon univoque, il faut en envisager toutes les composantes. Et la religion, dites-vous en est une, importante. Cela peut donc donner une réelle inquiétude.
Ne pas oublier que Barack Obama se met sous le patronage de Lincoln. Or Lincoln avait beau être opposé à l'esclavage, il ne s'est pas fait élire sur une base abolitionniste. Il a aboli l'esclavage progressivement, en saisissant les opportunités de la guerre. Obama est léniniste à sa manière: "un pas en avant des masses... un pas seulement" ! . D'autre part (c'est une autre question, mais j'aime bien faire l'ange, rien que pour faire la bête) j'aimerais qu'on m'explique le rapport entre le mariage, qui est une institution immémoriale du patriarcat dominateur et triomphant, et l'orientation sexuelle.
Dans le cas de la Californie, la question n'est pas (ou plus) de savoir si l'on est pour le mariage homosexuel, ou non, mais ce qu'on pense d'une proposition qui vise à l'interdire. Autrement dit, il s'agit moins du mariage que de l'homophobie. Par ailleurs, bien sûr, on peut ouvrir le débat sur le choix du mariage comme revendication - c'était le débat "intracommunautaire" au tournant des années 1990 (dans des termes proches des vôtres), relancé depuis (entre autres) par Michael Warner (dans une perspective moins féministe que... disons, queer, ou pro-sexe, ou libertaire); aujourd'hui, c'est surtout d'un point de vue stratégique que certains reformulent la critique : la bataille du mariage gai semble avoir accaparé la politique homosexuelle - avec des résultats plutôt négatifs aux Etats-Unis... Et de demander : n'y aurait-il pas des combats plus urgents? Du coup, on n'est plus si loin de réactions noires - comme celle du Pasteur Wright...