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Le passé composé sur un contreplaqué

1962
Mon père s’est remarié. Je n’ai pas aimé ma belle mère. Ma belle mère ne m’a pas aimé ou j’ai pensé qu’elle ne m’aimait pas. Alors en 1962 j’ai arrêté mes études, j’ai sollicité un poste d’instituteur en Algérie. J’ai fait la même chose pour le Congo.
J’ai attendu assez longtemps. Le 26 octobre 62, un vendredi, j’ai écouté le débat entre Debré et Guy Mollet. J’ai trouvé ça intéressant. .
Le lendemain ma nomination est arrivée, pour M….ville, en Kabylie.  Là ou ailleurs ça n’avait pas d’importance. J’ai commencé à préparer mon départ, choix des trains, du bateau, lessive. Une deuxième nomination est arrivée. Pour Alger. Mon père m’a dit « C’est mieux », j’ai dit « Oui », enfin je suppose. Je ne disais pas grand-chose alors.
J’ai pris le train le lundi soir à neuf heures moins le quart. Mon père m’y a conduit. Il a pleuré, j’ai pleuré aussi, j’avais 19 ans. Mon père m’a dit : « Tu verras, Alger est une belle ville, toute blanche ». Il y avait fait une partie de son service militaire, on avait un tapis algérien au mur. J’ai dit « Oui ». J’ai pensé que … je n’ai pensé rien en réalité. Je ne pensais rien à cette époque. Et le quai a glissé en arrière avec mon père. Je me suis retrouvé seul dans ce train de nuit, mon premier.
Au matin je suis arrivé à Paris à six heures et demie, en gros. Un gars plus vieux, la trentaine, ingénieur, voisin dans le train et qui partait pour l’Oubangui Chari, m’a offert un café près de la gare Montparnasse et m’a souhaité bon voyage. Depuis je n’ai jamais retrouvé le café.
J’ai pris un taxi pour la gare de Lyon, je crois, à cause de l’horaire. Je ne sais plus. J’ai pris le train pour Marseille, le PLM, enfin c’est qu’on m'a dit. J’ai vu des paysages étonnants. Pour moi, je sortais juste de mon trou.
L’après midi, vers seize heures ? Je suis arrivé à Marseille, je suis descendu vers le port, j’ai cherché les horaires des bateaux, j’ai acheté mon billet de troisième classe. Puis j’ai trouvé un hôtel et je me suis retrouvé dans une chambre sous les toits, éclairée par une lucarne au plafond . J’ai pensé à mon père, mon frère, ma sœur, à ma mère et j’ai pleuré. Longtemps. Après je me suis senti mieux.
Le lendemain je suis allé au port et je suis monté sur le « Ville d’Oran ». J’ai rencontré des collègues qui partaient aussi pour « là-bas ». Un type plus vieux m’a dit de ne pas aller en troisième classe comme prévu, mais en classe touriste, car on avait prévu du mauvais temps et qu’en bas ce n’était pas terrible. J’ai changé mon billet. Nous avons mangé ensemble, une dizaine de gars, tous en route pour l’Algérie. La plupart étaient plus vieux. Puis on a regardé un film, dans une salle, pas comme aujourd’hui sur un écran dans une chambre. J’ai oublié le nom du film. Un truc avec Sinatra ? « Tant qu’il y aura des hommes » ?
Le type plus vieux nous a montré ses « papiers d’identité », en fait des photos pornos que je n’ai jamais vues, ni avant, ni depuis. Il en avait des dizaines. J’ai failli tomber de ma chaise, je devais être rouge comme le phare des Poulains.
Il y a eu effectivement du mauvais temps. J’ai eu le mal de mer pour la première fois de ma vie. J’allais souvent à Belle-Isle, où est née ma mère, et je n’avais jamais été malade. Un des gars m’a dit que c’était le cinéma. Nous avons découvert que l’un d’entre eux était né le même jour que moi. Un prix au concours général, il avait tout laissé tombé. Il avait reçu une nomination pour Alger, en pleine Kasbah.
Nous avons décidé, lui et moi, de rester ensemble pour faire nos démarches à Alger.
Le lendemain nous sommes arrivés à Alger qui était, oui, toute blanche, la belle affaire. Nous avons pris une chambre à « l’ Hôtel OASIS » sur le port. Les dernières lettres lumineuses étaient cassées, ça faisait « HOTEL OAS » quand nous sommes revenus le soir.
Le lendemain, il n’y avait que des lendemains à cette époque, des jours qui arrivaient l’un après l’autre sans prévenir, comme des claques, on est allé voir nos écoles et on a cherché un logement.
J’ai rencontré Mme S…. qui était habitait rue d’Isly et louait un petit appartement, entre nos deux écoles, au quartier des « sept merveilles ».

Elle m’a parlé de « ces gens là… », de « très belles mauresques… », je n’ai pas trop compris de quoi elle parlait, dit qu’il fallait «respecter le logement » et me l’a expliqué. J’ai dis « oui » quand il le fallait, j’ai dis « non » aux bons moments, enfin j’ai reçu les clefs.
Et pendant environ deux mois nous avons dormi dans cet appartement, avec au-dessus de nos têtes une pancarte qui disait : « Ici Albert Camus a répété ses pièces avec l’Equipe ». Et il y avait des dates (1936 ?). Un passé composé sur un contreplaqué ! Je dis quelquefois que c’était une plaque, mais ce n’était qu’un contreplaqué, écrit à la main. C’était déjà impressionnant.
Mme S…. était, disait elle, la première belle-mère d’Albert Camus.
-« J’ai transformé ce qui n’était qu’une terrasse vide sous l’immeuble, rue du Lieutenant-colonel Driant, en appartement ».
Nous y sommes restés deux mois, puis nous avons emménagé un peu plus bas avec des collègues qui arrivaient de France.
J’ai quitté Alger à la fin de l’année, je n’y suis jamais retourné. J’ai remis le pied en France le jour de mes vingt ans. J’ai marché dans la rue N… , j’ai regardé les filles, et j’ai pensé que la vie était belle. C’était nouveau.
Après j’ai lu de Camus ce que je n’avais pas lu et relu le reste. Je n’ai pas pu le lire comme avant, avant d’aller là bas, avant de pleurer dans ma chambre à Marseille, avant d’avoir déambulé dans les rues de la Kasbah.
« L’Etranger », je l’ai relu facilement. Quand on n’a pas le moral il y des titres qui passent mieux.
Le passé, c’est le passé, composé ou pas. Ou décomposé et recomposé, reconstruit ? Est-ce que c’est vrai tout çà ?

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Je ne sais toujours pas si Mme S…. disait la vérité, Je crois que si, mais que les noms ne correspondent pas. Regardez sur Wiki, ce n’est pas la bonne initiale, je n’y peux rien.
Ça me renvoie à une époque dont je ne peux trop penser qu’au passé composé, un temps sans sentiments. Il a sans doute –le passé composé- d’autres richesses heureusement, mais je ne me sens pas d’en faire le tour.

J'espère que vous avez compris ce modeste passé composé pour juste ce qu'il vaut, sehnsucht, hommage et on passe à autre chose?

Tous les commentaires

 Je viens visiter votre blog parce que vous avez commenté mon billet sur la laïcité et la petite enfance.

Et ce que j'y découvre me plaît bien ! Cela pourrait s'appeler " tranche de vie", et comme nous sommes de la même génération, ça me dit quelque chose ...

"L’Etranger », je l’ai relu facilement. Quand on n’a pas le moral il y des titres qui passent mieux."

ça aussi, ça me parle ! SourireMerci pour ce partage de souvenirs. Même si je ne suis pas allée en Algérie à cette époque-là, tant de mes copains y sont allés ...

Je recommande votre billet.

Là c'était le passé composé. L'imparfait était plus facile. Il ya des temps de joie, d'autres plus lourds.

On peut toujours partager des choses, des sentiments, des souvenirs,des idées.

Mais cette écriture, à laquelle je m'applique, est une espèce de conjugaison, de, justement, la conjugaison et ce qu'elle induit.

Je me suis forcé n'étant absolument pas littéraire.

Et j'ai choisi de le faire avec les miens, ma vie, mais c'est un peu décousu, comme le temps. Pour parler de ce que je sais.

Pour l'Algérie ce n'était pas si triste tous les jours, c'était un climat. J'avais perdu ma mère cinq ans avant et je n'avais pas émergé.

Donc j'étais encore dans le blues, complètement.

Je vivais, comme le chien. Je bougeais, j'entendais, j'avais des chemises avec des épingles de col. je ne ressentais pas grand chose.

Et c'est vrai, le jour de mes vingt ans, le jour de mon retour, la vie s'est ouverte. Quelques jours plus tard, j'avais , dans cette rue N... trouvé une amie. Avec laquelle ...

J'ai vu votre Blog.

Plus tard je vous dirai ce que j'en pense. ça colle trop avec un truc que j'essaye d'écrire et comme c'est déja difficile -je n'y connais rien et je galère.

 

Là je ne ris plus du tout.

On se "recausera un de ces jours"? J'aime bien vos choix.

Je ne suis plus qu'un vieux monsieur et je regarde ce jeune homme avec beaucoup d'amusement.

 

 

 

 

 

 

On se "recausera un de ces jours"? J'aime bien vos choix.

Bien sûr ! Je réponds toujours aux commentaires: c'est un échange, tout ça. Vous êtes passé sur un de mes billets, ça m'a donné envie de voir ce que vous écrivez.

Et puis aussi, il y a des familles de pensée et de sensibilité, à Médiapart.Des personnes qu'on apprend à connaître et qu'on estime, d'autres qu'on fuit...comme dans la vraie vie, finalement !

A bientôt !Sourire

Ce que vous écrivez, Ermeztout, me parle de mille manières et m'émeut vraiment.

J'aurais pu faire certaines de vos confidences, vous rencontrer sur des chemins intérieurs dont nous n'aurons sans doute jamais fini de cartographier les lacets.

Et tous ces mots, ces noms, plantés comme des clous dans le contreplaqué de mes années soixante à moi, trop jeune pour y être allé là-bas : "le Ville d'Oran", Alger, la Kasbah, l'OAS...

Les aînés partaient certains ne revenaient pas, ceux qui revenaient n'étaient plus les mêmes. Il y avait les forts en gueule, les mata"maures", mais aussi les taiseux, les bousillés pour longtemps. Et puis une naissance ou une renaissance pour certains. Accouchements douloureux ? Aveux qui n'arriveront peut-être jamais ?

Vous savez ce que je crois ? Vous avez dû rencontrer la silhouette adolescente du "premier homme" dans les rues d'Alger la blanche.

Merci pour ce moment passé avec vous.

Je l'ai sans doute aussi rencontré dans ma campagne bretonne, on le rencontre un peu partout, mais sans le reconnaître toujours.

Alger reste un moment particulier, d'images et d'odeurs nouvelles. Étonnamment j'ai rencontré peu "d'anciens d'Algérie". Ou sans doute je l'ai fait mais ils n'en parlent pas.

A d'autres temps..

 

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