Sat.
26
May

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Fermer

Ce que nous dit la défaite des sociaux-démocrates suédois

« La nouvelle gauche devrait s'inspirer des expériences de la social-démocratie des pays du Nord de l'Europe ». Voilà ce que préconisait le linguiste Raffaele Simone, après avoir dressé un tableau apocalyptique de la gauche en Europe (Le Monde Magazine, 12 septembre). Au vu du résultat des élections législatives en Suède, on nous permettra d'être plus circonspects. En effet, la défaite des sociaux-démocrates suédois (SAP) est non seulement très lourde, mais atteste en outre de la fin de l'exception suédoise en tant que modèle à suivre pour les progressistes. L'échec du SAP, de fait, est d'une gravité sans précédent. Avec seulement 31% des suffrages, ce parti obtient son pire score depuis 1914. Ce dernier s'inscrit d'ailleurs dans une tendance à la baisse continue de ses performances électorales depuis les années 1980. Réunissant encore 44,5% des suffrages dans la décennie 1980, le SAP n'atteignait plus qu'une moyenne de 39,8% dans la décennie 1990, et 37,4% dans la décennie 2000. Le résultat de 2010 marque un nouveau décrochage, qui contribue à banaliser définitivement un parti qui a dominé la vie politique suédoise pendant soixante-dix ans. Si cet échec est grave par son ampleur, il l'est aussi par le moment où il se produit. D'une part, la coalition de droite était sortante et responsable d'un bilan mitigé, notamment sur le front de l'emploi. D'autre part, cela fait plus de deux ans que l'Europe est frappée par une crise économique et financière sans précédent depuis les années 1930. Or, dans les deux cas, les sociaux-démocrates ont été incapables de capitaliser sur les déboires des forces néolibérales.

Deux leçons peuvent être tirées de ce scrutin, qui concernent l'ensemble des progressistes européens. La première, c'est qu'il faut en finir avec les illusions procurées par les « modèles » sociaux dont on s'entiche à chaque période critique. En l'occurrence, même si le modèle suédois s'est révélé source d'inspiration, il faut rappeler que son édification dans les années 1930 est le fruit de conditions particulières, dont notamment une coalition politique entre le parti social-démocrate et le parti agrarien, une alliance sociale entre ouvriers et petits fermiers ou exploitants agricoles, et une bataille culturelle entre sociaux-démocrates et conservateurs sur la conception du peuple et de la communauté nationale. Mais surtout, ce modèle a connu des évolutions importantes, notamment une série de réformes d'inspiration néolibérale dans les années 1990, auxquelles les sociaux-démocrates ont largement pris leur part, et qui ont contribué à la croissance des inégalités. Pronostiquant la fin de la social-démocratie en tant que force progressiste, le politologue australien Ashley Lavelle relève d'ailleurs que les performances sociale-démocrates les plus médiocres sont intervenues à partir du tournant néolibéral assumé par le SAP. Si l'on ajoute que le déclin social-démocrate n'est pas sans lien avec les progrès de l'extrême-droite, on ne peut que constater, et c'est la seconde leçon de ce scrutin, que la crise du SAP reflète en grande partie la crise de la social-démocratie en Europe de l'Ouest. Une crise rampante depuis la fin des années 1970, faussement résolue à la fin des années 1990, qui se caractérise par l'incapacité d'édifier un projet crédible qui soit une rupture avec le néolibéralisme, tout en restant dans le cadre du système capitaliste que les sociaux-démocrates ont accepté depuis longtemps.

Si celle du SAP revêt cependant une signification particulière, c'est notamment parce que lors de la grande crise des années 1930, il fut l'un des rares partis socialistes à ne pas sombrer dans l'impuissance politique et économique. Bien au contraire, le dialogue social institué et la politique économique promue par l'École de Stockholm constituèrent la matrice de ce que l'on identifiera comme le compromis social-démocrate/keynésien d'après-guerre. Mais alors que le SAP avait acquis une majorité trois ans après le séisme de 1929, il est actuellement renvoyé dans l'opposition pour quatre années, trois ans après l'éclatement de la crise financière de 2007-2008. Dans le même temps, aucun « relais » social-démocrate ne semble en mesure d'incarner une alternative significative en Europe. En effet, quand ils ne sont pas dans l'opposition, les socialistes sont ceux qui mettent en œuvre les plans de rigueur les plus radicaux, comme en Grèce, en Espagne ou au Portugal. Comme dans les années 1930, ils semblent voués à subir le cours de l'histoire et à se conformer à l'orthodoxie économique du moment. Car si la doctrine néolibérale a été délégitimée par la crise, c'est encore elle qui domine les choix de politique économique en Europe. A cet égard, même si la régulation accrue de la finance n'est pas à négliger, il est erroné de penser que les conservateurs européens se soient approprié des idées sociale-démocrates. Quand les États interviennent pour sauver le système financier et mettent en œuvre des plans d'austérité qui toucheront principalement les classes populaires et les classes moyennes, il s'agit typiquement d'une réponse néolibérale à la crise. Or, associée aux dérives du capitalisme financier qu'elle n'a pas su prévenir, en deuil d'un projet social-démocrate/keynésien dont les conditions historiques ont disparu, la social-démocratie européenne est en incapacité de proposer une alternative. D'autant qu'à sa décharge, elle doit intégrer à son logiciel trois défis majeurs : l'affaiblissement et la fragmentation des organisations défendant les intérêts du monde salarié ; la raréfaction des ressources naturelles et les conséquences du réchauffement climatique ; et enfin le basculement du centre de gravité de l'économie mondiale vers les pays émergents d'Asie.

Certes, l'échelle européenne constituerait un niveau d'action favorable à des politiques s'écartant du paradigme néolibéral, à condition de revenir sur la libre circulation des capitaux avec l'extérieur, sur le primat de la concurrence ou encore sur l'absence de fiscalité au niveau communautaire. Cependant, tout comme les sociaux-démocrates suédois ont renoncé à une critique de l'Union européenne, les sociaux-démocrates européens ne semblent pas prêts (pour autant qu'ils en aient les moyens), à rentrer en conflit avec la logique actuelle de l'intégration européenne. Ce qui s'explique, mais c'est une autre histoire, par le caractère intrinsèquement « national » des partis sociaux-démocrates, très loin de l'internationalisme dont ils se faisaient les hérauts au début du siècle dernier. La défaite des sociaux-démocrates suédois et leur « banalisation » au sein de la social-démocratie européenne, incarnent donc la tendance au déclin électoral de cette dernière, mais surtout son impuissance actuelle à incarner un projet progressiste qui, sans être anticapitaliste, rompe avec le paradigme néolibéral.

 

Tous les commentaires

Constat sévère mais très juste.

"les sociaux-démocrates ont été incapables de capitaliser sur les déboires des forces néolibérales."

On en est toujours là. En France aussi bien entendu.

 

"Quand les États interviennent pour sauver le système financier et mettent en œuvre des plans d'austérité qui toucheront principalement les classes populaires et les classes moyennes, il s'agit typiquement d'une réponse néolibérale à la crise. Or, associée aux dérives du capitalisme financier qu'elle n'a pas su prévenir, en deuil d'un projet social-démocrate/keynésien dont les conditions historiques ont disparu,la social-démocratie européenne est en incapacité de proposer une alternative."

L'acceptation ou le refus de "la réponse néolibérale à la crise", même parée de pansements "sociaux" :i l va bien falloir un jour en causer.

Et j'espère que ce seront les mouvements sociaux européens qui obligeront les partis sociaux-démocrates à sortir de leurs discours sans portée sur la marche des choses.

D'ailleurs, c'est le seul moyen, car ces partis nous ont montré depuis 30 ans qu'ils ne se remettront pas en cause tous seuls!

Je partage votre avis sur ce "constat" juste. Merci beaucoup à l'auteur d'ailleurs. Je partage aussi vos aspirations sur l'intervention des mouvements sociaux Sourire Hors le constat, il y a le présent, l'action, vous avez raison. La critique est un art nécessaire en politique, au sens noble, mais est-il bien raisonnable de la laisser aux mains "d'experts" ? Pour cesser de désespérer les plus pauvres et les endettés et surendettés qui ne votent plus ou votent par défaut, il serait urgent que TOUTE la gauche française accepte de s'auto-critiquer -et rapidement. Pas seulement le PCF -ou ce qu'il en reste- comme on le pense souvent à juste titre. C'est possible, mais ça ne se fera pas tout seul, je suis bien d'accord avec vous. Et on ne peut pas attendre encore 2012 pour re-voter socialiste au 2ème tour, avec un chèque en blanc ! Parce que l'extrême droite est à la porte ? Elle est au pouvoir. Alors ? L'alternative, ça se construit et on a besoin de partis et mouvements politiques ou politisés. Je ne crois pas à la "grève générale" qui serait décrétée par un petit nombre. Quels sont les moyens ? Exister comme citoyens dans les entreprises, hors entreprises dans les quartiers, les villages, adhérer aussi aux partis politiques et syndicats existants aussi critiquables et imparfaits soient-ils, pour se créer des tribunes ou participer à celles qui sont ouvertes dans la vie républicaine, multiplier les formes associatives, en inventer de nouvelles, même éphémères. Faisons "irruption", littéralement, n'attendons pas la naissance d'une énième coalition ou de nouveaux petits arrangements entre faux amis, obligeons tout ce monde politique de gauche, fragilisé en France, mais présent dans les instances républicaines, les localités, les boîtes, etc... à s'entendre sur les points que NOUS jugeons essentiels, y compris à l'entreprise où les syndicats sont trop faibles numériquement. Je mise sur le débat, l'échange, l'intelligence collective. Ca se fait déjà ici et là, mais il faut se soutenir et amplifier le mouvement même si l'on n'est pas d'accord sur tout. Ce ne sera jamais le cas, mais maintenant, tout de suite : il y a des urgences structurelles à définir pour REFAIRE SOCIETE. Aucun parti de gauche ne s'en sortira s'il ne perçoit pas la pente sur laquelle on glisse partout, en Europe : la droite extrême et ses idées immondes, pour faire rebondir le capitalisme. Mais on n'est plus sous Mitterrand avec Le Pen, ni avec Jospin-Le Pen-Chirac... S'impliquer dans des collectifs de réflexions et d'actions constitue un élément de résistance/construction. J'espère que les 20-40 ans vont trouver les lieux pour participer ! Pas d'angélisme non plus vis à vis des "nouveaux venus", les Mélenchon, les DSK éventuels ou Ecologie politique. La gauche historique, communiste et social-démocrate, française ou non, a failli, parce qu'elle a désespéré le peuple. Les problèmes de représentation politique sont posés pour tout le monde. Ce sont les citoyens, qui les ont posés. Participons à les résoudre, pas à pas, en jouant NOTRE partition. Les politiques de gauche doivent seulement être les chefs d'orchestre de NOTRE musique... c'est une question d'harmonie, de bonne entente, de confiance... Tranquile

Tres bonne synthese.

 

Je ne peux rien y ajouter,vous avez tout dis,

 

Effectivement la gauche a du travail devant elle...

Comment mieux confirmer les propos de ce billet qu'en rappelant l'accord de la sociale-démocratie avec les conservateurs au sein du parlement européen pour désigner le président de la Commission européenne.

guydufau.

 

Vous avez bien cerné le probleme,et tapé dans le 1000.

Le problème, me semble-t-il, n'est plus néolibéral d'un côté et social-démocrate de l'autre, le débat économique disparaît des campagnes électorales au profit d'un débat politique de bas niveau concernant l'immigration, en Suède comme en France. la seule chose qui peut nous rassurer, c'est l'existence d'une Europe supranationale, car les nations sont en train de reprendre le mauvais chemin des années 20-30, pour d'autres raisons et avec d'autres conséquences, moins graves sans doute, mais le temps semble venu où l'élection démocratique redevient dangereuse pour la démocratie elle-même. Certes, les gauches doivent avoir le courage de mettre en avant des idées fortes, antilibérales pour rassurer des populations inquiètes, mais sur le plan politique, il est nécessaire que libéraux et sociaux-démocrates face alliance le cas échéant, ce qui ne semble pas possible en France avec notre système majoritaire et, surtout, parce qu'il n'y a plus qu'un fil d'araignée de différence entre le FN de Marine Le Pen et l'UMP de Sarkozy.

Merci aux commentateurs...

@fantie b : d'accord avec vous, le mouvement social est une donnée importante, même si pour l'instant ça ressemble à la bataille du pot de terre contre le pot de fer. Sur Marianne2, Macé-Scaron a justement remarqué que la crise sociale était souvent un remède contre la somnolence idéologique. Les conflits autour de l'égalité ne sont pas du passé, et c'est pour cela que je suis très sceptique vis-à-vis des positions d'un intellectuel comme Raffaele Simone, qui nous prédit un avenir forcément à droite, et brandit des scandinaves fatigués comme issue de secours. Malgré mon pessimisme, je ne marche pas...

@ fanny west: d'accord pour ne pas en rester au constat, qui est cependant la première étape. "Faire irruption" pour "refaire société", voilà un beau programme. Même si la séquence historique est difficile pour les progressistes, il serait terrible de baisser les bras. Malgré la noirceur de mes constats en tant qu'observateur, je garde une foi camusienne en tant que citoyen. Comme Camus nous l'enjoignait, soyons des "Sisyphe heureux" : même si notre action se révèle vaine, ce n'est pas une raison pour ne pas la mener. Parce que grâce à elle, nous conservons notre dignité, et nous allègerons peut-être les maux qui pèsent sur les plus fragiles.

@guydufau : très bon exemple. Je ne suis pas fan de Daniel Cohn-Bendit, mais je me souviens de la vidéo où on le voit dénoncer ces petits accords médiocres entre conservateurs et sociaux-démocrates. ça faisait du bien !

 

Analyse très juste et très synthétique. Moi qui suis un fan de DCB (souvent, Clin d'oeil), je remarque que vous avez terminé en écrivant :

"La défaite des sociaux-démocrates suédois et leur « banalisation » au sein de la social-démocratie européenne, incarnent donc la tendance au déclin électoral de cette dernière, mais surtout son impuissance actuelle à incarner un projet progressiste qui, sans être anticapitaliste, rompe avec le paradigme néolibéral."

C'est tout le problème : la social-démocratie s'est construite sur la base d'un compromis à l'intérieur du cadre capitaliste. A chaque fois que des partis politiques (d'inspiration communiste) sont parvenus, jusqu'ici, à sortir du cadre capitaliste, cela a donné soit des catastrophes (y compris dans le domaine de l'écologie), soit, comme on le voit actuellement avec la Chine, après les errements de l'ère Mao, un développement capitaliste non démocratique qui court à la catastrophe écologique d'autant plus vite qu'aucun des garde-fous démocratiques n'y existe.

Si je vous comprends bien, vous nous dites qu'il nous faut donc être capable, comme l'a fait en son temps la social-démocratie suédoise, de mettre en oeuvre un nouveau compromis politique, mais c'est nouveau, intégrant la problématique écologique. Les pistes que vous indiquez (gestion budgétaire et fiscale à l'échelle européenne) me semblent pertinentes si elles sont au service d'une politique visant à oeuvrer pour une "prospérité sans croissance" (voir l'ouvrage de l'économiste Tim Jackson, ou celui de Jean Gadrey, adieu à la croissance).

L'objectif n'est pas en priorité de "sortir du capitalisme" même s'il n'est pas interdit de penser qu'au bout du chemin, cela sera fait. Pour cela il faut rompre sans ambiguïté avec l'idéologie économique néo-libérale et son poison totalisant, en sauvegardant de la tradition libérale (au sens des Lumières philosophiques et politiques) l'absolue nécessité de la préservation des libertés politiques et donc du pluralisme des organisations politiques, syndicales, et associatives.

Merci pour votre contribution.

Avec la défaite du modèle social démocrate suédois, 20 ans après l'effondrement du système soviétique, c'est bien le problème d'une doctrine socialiste-écologique du 21ème siècle qui est posé. Bertrand Mertz propose les bases d'un nouveau compromis, mais comment et qui va l'élaborer et le mettre en oeuvre?

Sarkozy avec sa réforme des retraites, le démantèlement de l'état providence et des services publics, etc, démontre la nécessité de créer un nouveau rapport de force. L'unité syndicale peut en constituer un des éléments nécessaires mais pas suffisant.

C'est donc sur le plan politique, qu'il faut agir pour réguler la finance, l'économie par une fiscalité, un nouvel équilibre des pouvoirs permettant de rétablir un nouvel équilibre au profit des classes moyennes et populaires.

 

"Certes, les gauches doivent avoir le courage de mettre en avant des idées fortes, antilibérales pour rassurer des populations inquiètes, mais sur le plan politique, il est nécessaire que libéraux et sociaux-démocrates face alliance le cas échéant" (Christophe Lemardelé)

Je dois dire que peu m'importe désormais les idées antilibéralisme économique.

Pourquoi les classes populaires et moyennes en Europe sont-elles tentées par l'extrême droite ?

C'est là que l'analyse peut diverger :

 

Pour moi, c'est parce qu'elles sont plongées dans la peur et dans une réalité économique d'apauvrissement généralisé. Et qui a pour projet (libéral) de se poursuivre.

La clé est dans ce que nous rappelle Laurent Desvignes :

"une fiscalité, un nouvel équilibre des pouvoirs permettant de rétablir un nouvel équilibre au profit des classes moyennes et populaires."

Le rapport capital -travail a basculé, il peut continuer à le faire dans le sens actuel.

Sauf si.

-------

ajout pour manifester mon accord avec samuel :

"le problème est moins l'inexistence de solutions, que l'incapacité des principaux représentants de la social démocratie à vouloir les mettre en oeuvre"
Les partis socialistes ou apparentés sont en face de cette réalité là.

Mais tant qu'ils continueront à ne chercher que les bonnes idées pour se faire élire une nouvelle fois...

 

"un projet progressiste qui, sans être anticapitaliste, rompe avec le paradigme néolibéral", et qui tant qu'à faire soit réaliste : un tel projet existe selon Jacques Généreux (voir par exemple Lordon, Généreux, Sapir, Allais, Gréau, etc...). Pour lui le problème est moins l'inexistence de solutions, que l'incapacité des principaux représentants de la social démocratie à vouloir les mettre en oeuvre :

 

"Ceux qui prétendent qu’une autre voie est possible et conforme à l’intérêt du plus grand nombre doivent donc, de toute urgence, reporter des études superflues sur les ultimes raffinements de leur programme et s’attaquer à l’énigme dont se gaussent leurs adversaires. Comment des «idées fausses» et un « système insoutenable » pourraient-ils persister aussi longtemps dans des nations où le simple vote d’une majorité d’électeurs permet de changer d’orientation tous les quatre ou cinq ans? Je rappelle qu’à ce stade de l’ouvrage le chapitre 2 aura déjà évacué la réponse éculée selon laquelle les politiques nationales n’auraient désormais plus aucune prise sur la réalité dans une économie mondialisée. Si donc les peuples ont encore la capacité de transformer leur société en changeant de politique, la soumission du plus grand nombre aux politiques qui nourrissent la Grande Régression suppose un étrange aveuglement général, une pandémie affectant l’entendement humain, ou l’oeuvre occulte d’un piège qui inhibe l’action collective.

 

Je soutiens précisément dans ce livre que les sociétés modernes ont développé une maladie de la pensée et un piège politique qui, en se renforçant mutuellement, rendent aujourd’hui improbable une renaissance pourtant à portée de leur main."

 

(extraits de son prochain livre "La grande régression")

Je me reserve de revenir plus avant sur un texte dense et qui mérite une relecture attentive mais, tout a vrac, je tiens dés maintenant à souligner que vous jetez un peu vite le bébé avec l'eau du bain. La social démo modèle nordique vient certes de connaitre un revers mais de dire qu'elle est morte relève d'une accélaration de l'histoire auquel rien ne permet de souscrire.

Et puis "règner" 70 ans cela signifie aussi que le système avait de bons cotés. Il suffit d'ailleurs de vivre en Suède pour s 'en convaincre et de regarder les quelques chiffres européens dont nous disposons pour s'apercevoir qu'ils sont premiers, devant tous les autres, quant aux indicateurs sociaux ou de redistribution . Le fond du modèle est simple et là rien ne permet de dire que ce "fond" soit obsolette . Premièrement le gouvernement ne décide jamais sans avoir épuiser les ressources de la discussion ( exemple les retraites où il a mis plus de dix ans pour arriver à la loi. Exemple ou contre exemple français les inondés des cotes vendéennes où le gouvernement décide ( des destructions) avant toute discussion, discute après dans un climat de merde, revient sur sa décision mais de façon encore une fois si confuse que personne n'est content ni des maires ni des prefets ni du contribuable ni des interessés...etc..les exemples abondent). Deuxièmement la redistribution. Elle est de 55 % en Suède contre 44 en France... ces 10 points d'impôts supplémentaires qui sont pris aux riches n'empêchent pas les hauts revenus ni les entreprises de s'installer ( Ikea, Volvo etc..) et de prosperer mais les situations misérables sont rares et les étrangers bien reçus.

Il faudrait plus chercher l'echec et la montée de l'extrême droite du coté du vieillissement de la population d'une part et d 'autre part sur le fait que la Suède est à l'écart des grands courants migratoires et de mixage des cultures. La tradition, le communautarisme suédois y est partout et depuis toujours extrêment fort. Cela tient aussi a la dureté du climat et au faible nombre de suédois dans un pays immense ( densité inférieure à 10): ils se serrent les coudes, partagent des valeurs et une histoire sans qu'aucun grand vent venu de l'extérieur ne vienne troubler leurs quiétudes.

Mais si cela rend compte en partie de l'échec tout provisoire du modèle suédois il n'est pas répondu à l'ensemble de votre propos. J'y reviendrais.

- Sur le "modèle" nordique. Je ne dis pas que la social-démocratie est morte, ce n'est pas ma thèse, je trouve d'ailleurs qu'elle a remarquablement survécu depuis que de nombreux commentateurs cherchent à l'enterrer. Pour autant je me refuse à idéaliser les expériences du Nord. D'une part, leur réussite remarquable est inscrite dans des processus socio-politiques qui ne sont pas forcément reproductibles dans d'autres pays. D'autre part, les génuflexions devant le modèle suédois ne doivent pas occulter certaines réalités. Notamment le fait que les réformes libérales et la mondialisation ont "grignoté" certains piliers du modèle (La vie des idées, n°15, septembre 2006) : décentralisation voire individualisation des négociations sociales, assurances sociales fragilisées, droit du travail menacé par le "dumping" et des organisations patronales plus agressives... Sans compter que si la croissance actuelle est forte, le chômage est important, notamment chez les jeunes, où il est quasiment au même niveau qu'en France.

 

-Sur le capitalisme... Si j'écris que le projet alternatif de la social-démocratie doit se situer dans ce cadre, c'est parce que je crois que cette force politique est incapable d'en sortir, du moins à moyen terme. Déjà parce que le rendement électoral de la posture "anticapitaliste" risque d'être assez mauvais pour ces partis. Mais surtout, tout leur parcours historique se traduit par une intégration toujours plus forte au système économique capitaliste. Et effectivement, le niveau européenn, ou une alliance entre pays européens (voir Jacques Sapir, très bonne référence..) est un niveau adéquat pour une politique qui ne soit pas non plus l'otage des marchés de capitaux. Cependant, et la référence faite par Samuel à Jacques Généreux est importante, je pense qu'il est important de promouvoir une pluralité des modes de production. 1) parce que si l'on veut réellement domestiquer la finance et atteindre une forme de démocratie économique (cf Lordon), il faut réduire le périmètre capitaliste au profit de l'économie sociale et de la sphère publique. 2) parce que si l'on veut en finir avec la logique d'accumulation qui nous mène dans le mur de la fin des ressources et du réchauffement climatique, il faut s'attaquer à la logique même du capitalisme ! Là, c'est un autre débat où j'avoue ne pas encore avoir de conviction assurée, mais je ne crois guère à la "croissance verte" ou au "capitalisme vert". D'où mon scepticisme sur certains positionnements de "DCB"...

 

Newsletter
Je m'identifie