Sat.
26
May

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Fermer
 

Thématiques du blog

 

Ghost in the shell: une oeuvre primordiale pour la science-fiction cinématographique.

See video

J'ai souvent tenté d'initier des amis aux deux films de Mamoru Oshii Ghost in the shell et Ghost in the Shell 2: Innocence mais dans la plupart des cas j'ai senti une certaine forme d'appréhension face à ces ovnis cinématographiques. La réaction du spectateur oscillant entre le sentiment d'incompréhension et celui d'avoir vu quand même une oeuvre digne d'intérêts. Est-ce à dire que l'oeuvre d'Oshii est difficile ? Difficile comme lorsqu'on dit d'un livre qu'il est difficile, un livre dont la lecture demande une certaine rigueur, voire certaines connaissances. (C'est étrange d'associer certains adjectifs à des oeuvres d'art à des notions relevant du fond et d'autres de la forme. Par exemple, si quelqu'un dit d'une oeuvre qu'elle est dure, on pense généralement aux propos de l'oeuvre en question - un livre évoquant la maltraitance d'une enfance... - alors que si l'on dit d'une oeuvre qu'elle est difficile, on comprend alors qu'il s'agit de la forme : cette oeuvre n'est pas facile à comprendre, à lire... Pourtant "dure" et "difficile" me semblent être des adjectifs très abstraits pour évoquer une oeuvre que cela soit sur le fond comme sur la forme).

Existe-t-il des films "difficiles" ? (par "difficiles" j'évoque la forme d'une oeuvre même s'il est toujours un peu simpliste de dissocier le fond de la forme.) Assurément ! Il sera probablement difficile pour une personne qui ne connaît le cinéma qu'au travers des films hollywoodiens ou dit "grand public" (même si cela ne veut pas dire grand chose) de suivre un film de David Lynch comme Inland Empire (que j'ai eu moi même du mal à suivre) ou 2001 l'Odyssée de l'espace (bon celui-là était produit par la MGM mais bon c'est Kubrick..) ou encore un film de Jean-Marie Straub. Pourtant il sera beaucoup plus facile pour un spectateur d'admettre qu'il n'a pas réussi à apprécier un livre parce que celui-ci est "difficile" (c'est à dire d'un style différent de ce qu'il a l'habitude de lire) sans qu'il remette en cause la qualité de ce livre que d'admettre qu'il n'a pas réussi à apprécier un film pour ces mêmes raisons sans qu'il ne remette en cause la qualité de ce dernier. Peut-être parce que le cinéma se dit plus populaire que la littérature, il est difficilement admissible pour beaucoup de gens que certains films puissent demander une certaine expérience du "visionnage" alors qu'ils seront plus enclins à le reconnaître s'agissant de la lecture. Mais comment définir un film difficile ? Un film dont la structure, donc la mise en scène, le montage et les procédés narratologiques diffèrent de la majorité de la production. C'est à dire des codes de compréhension fixés par les majors hollywoodiennes (il est impressionnant de voir dans les bonus des DVD notamment, le nombre de commentaires de réalisateurs relatant le remontage d'une scène à l'initiative du Studio par peur de non-compréhension de celle-ci par le public). La volonté d'Hollywood étant la compréhension immédiate des images afin de ne pas perturber le spectateur. Il faut croire que provoquer le doute chez le spectateur impliquerait sa désapprobation envers le film et donc la perte de spectateurs, d'argent (CQFD).

Faut-il croire par là que la narration au cinéma est à présent figée? Que tous les procédés narratifs ont été explorés ? (Car la démarche de ma réflexion s'effectue bel et bien vis à vis d'un cinéma qui se veut narratif, et non pas d'une oeuvre vidéo dite "art vidéo" qui a pour but une expression esthétique ou abstraite). Je ne le crois pas et c'est ce qui me permet de revenir à Ghost in the Shell (1 et 2). Pourquoi ces films sont-ils perçus parfois comme difficiles ? Eh bien, à mon avis, ils sont perçus comme difficiles car ils divergent par leurs structures de certains codes établis pour ce genre fourre-tout qu'est la science-fiction. Et c'est pour cette raison que l'oeuvre de Mamoru Oshii est intéressante.

En effet, la Science-fiction est un genre très flou dans lequel on réunit un tas de films pourtant très différents. Il est déjà important de dissocier le film fantastique du film de science-fiction. Bien que cela soit difficile à discerner dans certains cas, le film fantastique fait, avant tout, appel à des événements qui ne cherchent pas à être expliqués par la raison. Il suppose une acceptation préalable de certains faits, pouvoirs, etc. Un film de vampire est donc un film fantastique. Mais un film comme Star Wars peut aussi être considéré comme tel même s'il reprend des éléments de science-fiction (voyages dans l'espace, vaisseaux spatiaux) car il intègre des éléments relevant du mystique (la force, les jedis...). En fait Star Wars appartient à un sous-genre appelé Space Opéra, genre qui mélange des éléments de science-fiction (voyages dans l'espace), des éléments mystiques (pouvoirs extraordinaires) et l'idée d'une épopée héroïque. De la même façon, un film comme Dark City bien que reprenant des thèmes propres aux films de science-fiction (la ville, les extraterrestres...) demeure un film fantastique. Un film de Science-fiction présuppose un récit ou une fiction qui pourrait, d'après nos connaissances scientifiques actuelles, s'avérer concevable, probable sur une échelle de temps aussi proche (ou éloigné) que nos théories scientifiques nous permettent de le penser envisageable. Plus le futur décrit est proche, plus la rigueur est de mise dans la présentation des évolutions de l'humanité et plus le risque que cette vision soit fausse par rapport à l'échelle de temps espérée est élevé. Lorsque le futur décrit est très proche du temps présent, le terme le plus adéquat pour classifier le film me semble être le terme de film d'anticipation. Terme que j'ai vu utilisé pour la première fois à propos du film L'Armée des 12 singes de Terry Gilliam. Un film qui utilise pourtant l'un des éléments de science-fiction les plus inabordables à la science actuelle, à savoir les voyages dans le temps. Mais je crois que le choix de ce terme ne porte pas tant sur cet élément du film que sur la possibilité de voir l'humanité quasi détruite par un virus créé par l'homme et libéré par celui-ci dans un but terroriste répondant à l'idée d'une irrémédiable déliquescence de l'humanité qui exigerait sa purge. Thèses qui, il est vrai, se sont développées durant le 20ème siècle parmi divers courants de pensées (notamment certains courants écologistes américains), face à une injustice de plus en plus insupportable dans un monde devenu pourtant si capable. Le terme anticipation est devenu de loin mon préféré pour évoquer les films tentant d'esquisser l'évolution future de nos sociétés. Un terme qui a l'avantage de ne pas prendre en compte que les évolutions scientifiques mais aussi les éléments socio-politiques ? En fin de compte le film de science-fiction pure est rare, très rare même. On notera que souvent, pour se démarquer du reste des sous-genres qui sont classés dans la science-fiction, le film futuriste pur aime établir des repères spatio-temporels (New-York, An 2053 par exemple). Parmi les films de science-fiction, il faut également dissocié ceux qui utilisent le futur comme un simple décor participant à la volonté d'exotisme, de divertissement du film et ceux dont le le thème principal repose sur la forme que prendra le futur. Ainsi, un film comme Minority Report ne semble apporter qu'un intérêt limité à l'évolution de nos sociétés. L'élément futuriste est peu important si ce n'est pour relater les quelques inventions techniques ne soulevant pas de controverses importantes (les fantastiques tableaux de bord permettant de classer les souvenirs ou encore le trafic automobile automatisé!!!). D'autant plus que l'élément central de l'intrigue ne relève pas du tout d'une évolution scientifique mais d'un pur pouvoir fantastique: le pouvoir de prévoir l'avenir (les meurtres) grâce à des êtres humains ayant le don de clairvoyance.

Ghost in the Shell me semble se catégoriser comme un film de scence-fiction, voire d'anticipation tant il prend en compte un élément déjà présent qui est de loin, l'une des découvertes qui bouleversent le plus l'humanité: Internet. Mamoru Oshii tente d'esquisser la somme des bouleversements que ce nouveau média (ce terme semble bien étroit pour contenir ce qu'est le Web) apporte. Des bouleversements qui obligent ses personnages à une remise en question de la nature même de l'homme. Mais en quoi ces films sont-t-ils si importants ? Ce n'est pas tant par leurs thèmes que parce qu'ils romptent, dans une certaine mesure, avec une certaine tradition de la structure narrative du film de science-fiction.

Il existe, selon moi, deux films qui ont construit et stigmatisé le cinéma de science-fiction: Métropolis de Fritz Lang et 2001 l'odyssée de l'espace de Stanley Kubrick. Et il me semble que la quasi totalité des films actuels de science-fiction sont les héritiers de ces deux films par leurs structures.

D'une part nous avons les films qui reprennent la structure de Métropolis, c'est à dire d'une ville ou entité sociale (pays...) s'étant établit dans un schéma assez classique ou toute une partie de la société doit vivre dans de mauvaises conditions à cause d'une évolution scientifique ou socio-politique qui a provoqué un bouleversement majeur. Un bouleversement plongeant le monde dans une époque sombre que les héros combattent pour arriver à un renouvellement, un retour à une situation de justice. Par exemple les récents V pour Vendetta et Fils de l'homme ou encore l'excellent Bienvenue à Gattaca qui a l'originalité de ne pas voir le héros tenter de rétablir une justice mais se contente d'échapper au règles injustes de ce monde prouvant de fait, l'échec de cet idéal. Matrix peut aussi être classé dans cette catégorie à l'exception près que je ne suis pas sûr de pouvoir considérer Matrix comme un film de science-fcition tant un élément totalement fantastique voire messianique apparait dans les deux suites. En effet, je n'ai toujours pas compris pourquoi Néo arrive à détruire les machines quand il se trouve en dehors de la matrice. Ce qui ne serait pas si grave si le premier film n'avait pas autant insisté et pris le temps de définir les règles qui régissent l'univers créé par le film (ce que les théoriciens du cinéma nomment diégèse).

D'autre part nous avons les films dérivés de 2001 l'odyssée de l'espace qui concernent toutes les quêtes spatiales. Elles sont tournées vers la découverte d'une nouvelle planète habitable où vers la recherche d'un contact extraterrestre. Alien en est l' héritier par exemple.

Enfin, il y a la question de l'intelligence artificielle déjà présente dans nos deux films matriciels: dans Métropolis (qui date de 1927 rappelons-le) à travers le personnage du robot et que l'on retrouve également chez Kubrick avec HAL. Un élément qui constitue le thème principal du premier opus de Mamoru Oshii.

Mais ce qui, à mon sens, différencie Ghost in the Shell est sa structure. Et c'est, sans doute, ce qui le rend si difficile à comprendre pour certains spectateurs. En effet la plupart des films de science-fiction éprouvent le besoin de définir précisément le futur représenté. Ce qui donne lieu à différents types de scènes ayant toutes pour but la présentation d'un futur sous une forme obligatoirement schématisé, rectiligne et finalement souvent manquant de nuances et surtout de complexité. On trouve alors des scènes d'introduction représentant la vie quotidienne de l'homme du futur (le petit déjeuné en famille avant d'aller au travaille par exemple qui permet de voir l'utilisation de machines extraordinaires améliorant la vie de tous les jours: Le cinquième élément et le réveil de Bruce Willis). Mais on trouve aussi des scènes semblables à des cours magistraux d'universitaires expliquant l'évolution du monde (Matrix et le cours magistral de Morpheus par exemple). Une fois le décor posé, l'intrigue peut commencer; et généralement celle-ci est semblable à celle de n'importe quel autre genre si ce n'est qu'un concept de science-fiction peut parfois rajouter une dimension à l'intrigue (le voyage dans le temps par exemple). Mais qu'importe l'aspect que revêtira le futur, le monde actuel est déjà bien trop complexe pour qu'il puisse évoluer selon aussi peu de paramètres et selon des axes aussi déterminés et rigides que ceux présentés dans la majorité des oeuvres de science-fiction. Ghost in the Shell ne répond pas à cette structure. Oshii plonge le spectateur directement au coeur d'un futur dont les composantes semblent dès lors trop nombreuses et complexes pour être définies selon un quelconque schéma. Son futur n'est pas présenté par la scène habituelle d'introduction. Nous sommes lâché dedans, nous ne pouvons nous en faire une idée qu'à travers les dialogues des personnages. Plus impalpable, son futur en est que plus consistant, plus dense et perdure au-delà du film. Dans ce monde où le web est devenu un monde aussi vaste et complexe que la réalité, où certains choisissent de ne vivre qu'à travers lui, où les corps sont améliorés ou remplacés par la cybernétique, la question de la nature intrinsèque de l'être est sans cesse soumise aux doutes et aux hypothèses.

La mémoire est également au coeur du film: la mémoire nécessaire au fonctionnement des programmes informatiques, la mémoire des êtres, la somme incalculable d'informations stockées sur le web et la mémoire externe des cerveaux humains qui leur donne accès en permanence à une infinité de connaissances (expliquant la multiplication des citations livrées par les personnages). Face à cette masse toujours présente d'informations, les êtres sont submergés. Que faire d'un monde où rien n'est perdu, rien n'est oublié, où la capacité de stockage est devenu un but ultime. N'est-ce pas déjà présent? Chaque génération d'ordinateur se targuent d'une capacité de stockage supérieure à la précédente et toujours contenue dans des composants plus petits. Je constate pour ma part que la numérisation de nos appareils à photos nous permet de faire toujours plus d'images que nous stockons sur nos ordinateur sans vraiment les regarder. On se retrouve avec des dossiers contenants des milliers de photos dont la plupart ne méritaient même pas d'être prises.

Les Ghost in the Shell sont importants car ils tentent de raconter l'avenir d'une nouvelle façon, en échappant aux codes, aux traditions narratives du genre. Cette différence tient probablement à certaines spécificités de la culture asiatique, et japonaise notamment (car il y a autant de nuance entre les cultures asiatiques qu'entre les cultures européennes). Il y a une certaine dimension contemplative dans la culture japonaise que l'on peut retrouver dans son cinéma (le cinéma de Kitano). Une dimension que l'on retrouve dans l'oeuvre d'Oshii au travers de séquences que l'on retrouve dans les 2 opus qui présentent d'ailleurs une structure narrative identique. Par exemple, avec les magnifiques génériques de début représentant la mise au monde d'un cyborg ou encore les séquences inoubliables embrassant la ville sur la musique transcendante de Kenji Kawai. S'il on est capable de dépasser la déstabilisation que provoque cette structure inhabituelle car on ne peut nier la particularité de celle-ci, on pénètre alors dans une forme nouvelle du film de science-fiction. Le malaise souvent ressenti provient de la main mise, depuis plusieurs décennie, de l'industrie hollywoodienne sur ce genre cinématographique. Une main mise qui nous a formaté à une narration héritée des deux films originels déjà évoqués. Mais s'il on peut s'ouvrir à un nouveau mode de narration, alors l'expérience s'avère incroyablement enrichissante. Regarder Ghost in the shell pour la première fois peut procurer une sensation semblable à celle ressentie lors de la première utilisation d'internet par un novice. On se sent d'abord submergés par la quantité de possibilités offertes et la totale liberté de perception et d'utilisation de ces possibilités. Il n'y a pas de mode d'emploi, la seul façon d'appréhender les films d'Oshii est de plonger dedans. Et lorsque l'on se sent à l'aise face à l'ampleur de ces objets filmiques non identifiés, l'exploration en devient fascinante.

Ref: Ghost in the shell et Ghost in the Shell 2: Innocence.

Ghost-in-the-Shell-Le-Film_.jpg

Billet précédemment publié dans L'Oeil absolu.

Newsletter
Je m'identifie