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David Guttenfelder et l'agonie de la photographie

David Guttenfelder, photographe reconnu, sept fois primé par le World Press, l'institution du photojournalisme, a récemment diffusé via son agence, une série d'images qui pourraient contribuer à nous renseigner sur la nature de la rupture entre photographie et image numérique.

 

© David Guttenfelder/AP

 

 

Le photojournaliste David Guttenfelder couvre la guerre en Afghanistan pour Associated Press (AP). En février 2010, il participe à l'offensive sur la ville de Marjah (Sud) ; fin mars AP diffuse une série de ses images, intitulée Depth of Field : Afghanistan, prisent avec son Iphone et traitées avec le filtre Polarize. Ce dernier modélise une patine rappelant l'ambiance particulière des polaroïds : images délavées, bruits, etc. Un effet aussi rétro que kitch dont on aurait pu imaginer que l'usage « fun », nécessairement « fun », resterait cantonné à la sphère de l'« Iphoneography », une mode en vogue chez les propriétaires du terminal d'Apple. Au premier coup d'œil, les images de David Guttenfelder surprennent et séduisent, on s'amuse de la provocation. Mais passé l'étonnement, la gêne s'installe.

 

© David Guttenfelder/AP


La photographie, c'est évident, entretient des rapports ambigus et problématiques avec le réel. S'il est certain qu'il n'existe pas de continuité tranquille entre la chose et sa photographie, il est tout aussi certain que celle-ci donne une représentation vraisemblable de la chose au point de produire « le sentiment de la réalité » (Luis Gonzaga Urbina en parlant du cinéma - 1896). D'une certaine manière, c'est l'aboutissement de la recherche de l'imitation de la nature dans le cadre construit par Brunelleschi et Alberti, inventeurs de la perspective au XIVe et XVe siècle.

L'effet de réel paraît d'autant plus fort que la substitution de la machine à la main, dans la fabrication de l'image, crée l'impression d'objectivité. Du fait de ses qualités, la photographie se voit très vite assigner des tâches documentaires. Delacroix utilisait les clichés de Eugene Durieu pour dessiner, Bertillon s'en servait pour les fichiers de police, la Mission héliographique dressait l'inventaire visuel des monuments de France.

 

Arrangement

Depuis le portrait en noyé d'Hippolyte Bayard (1840), il est difficile d'ignorer que la photographie est une reconstruction de la réalité, un arrangement et que sa valeur de vérité est sujette à caution. Carlo Rim, rédacteur en chef du magazine Vu, chantre de l'objectivité photographique, précise dans sa Défense et illustration de la photographie (1932) : « Il y a une réalité photographique qui n'est point la « vérité vraie » (...). Le journaliste, qu'il soit photographe ou écrivain, choisit ses « motifs » comme il choisit ses mots. » L'hebdomadaire s'amuse à traquer les photographies truquées et précise que ses reportages sont réalisés sans trucage. Plus contemporain, le photographe espagnol Joan Fontcuberta n'a cessé de questionner les rapports conflictuels entre le vrai et le faux en photographie.

 

La fantaisie (il n'y a pas d'autre mot) de David Guttenfelder remet plus radicalement en cause le statut documentaire de la photo que les vieux tripatouillages de papa. Dans Depth of Field : Afghanistan, l'information vient se briser sur les connotations visuelles du filtre Polarize (une évocation des années soixante et soixante-dix), détruisant toute possibilité de vraisemblance au profit de l'effet numérique.

 

Déréalisation

Avec beaucoup de facilité, ces « Iphoneography » produisent une déréalisation de l'événement et se rapprochent ainsi de l'image de synthèse, de l'image virtuelle, du simulacre et du fantasme (ici, pour un photographe de guerre, le Vietnam). Certainement, la grande plasticité de l'image numérique et la puissance des outils de postproduction incitent-ils à ces créations dans lesquelles la prise de vue n'est plus le moment essentiel. Ce serait certainement de peu d'importance s'il ne s'agissait pas d'images diffusées par une agence de presse dont la vocation première est de communiquer une information plutôt qu'une « vue d'artiste ».

Depuis l'avènement de la figure de l'auteur et des discours institutionnels pour accompagner la croissance du marché de la photographie, on assiste à une hypertrophie de la forme, à une « préoccupation presque maladive du style » (Baudelaire). On entrevoit, avec le gonflement sans précédent du rôle de la postproduction, la naissance d'une imagerie qui pourrait bien signer l'obsolescence de la valeur informative de la photographie professionnelle, au profit du décoratif et de l'allégorie poncive (ici, la guerre du Vietnam pour le conflit en Afghanistan).

 

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Sur le même sujet (en anglais) : Stylized Photojournalism: Where to Draw the Line?

David Guttenfelder en Afghanistan, mais autrement.

 

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1 - Le matériel ensablé de David Guttenfelder, Marjah, Afghanistan, février 2010. David Guttenfelder/AP

2 - Offensive sur Marjah, Afghanistan février 2010. David Guttenfelder/AP

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Mention Légale : Selon l'article L 122-5 du Code de la propriété intellectuelle: «Lorsque l'oeuvre a été divulguée, l'auteur ne peut interdire: (...) les analyses et courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d'information de l'oeuvre à laquelle elles sont incorporées.» La jurisprudence reconnaît aux photogrammes ou vidéogrammes de films la qualité d'extrait bref, constitutif de l'exception de citation. Dans les conditions énoncées par la loi, la publication de ces images ne suppose donc pas de demande d'autorisation préalable aux auteurs ou à leurs ayants-droits.

Tous les commentaires

08/04/2010, 20:46 | Par williamdalton

Depuis l'invention de la photo argentique, les procédés ont évolués du chimique au virtuel...
A chaque technique, sa nature et ses possibilités... Ce qui a fondamentalement changé, c'est la vitesse de l'information... Tous veulent de la photo on line... Pauvre Cartier Bresson...
WD.

09/04/2010, 22:08 | Par Floreal Meneto

Oui, la vitesse, vous avez raison. Mais tout aussi fondamental, je crois, est la capacité du numérique à introduire "une rupture radicale dans les modes de figuration automatiques par rapport aux modes existants comme la photographie, le cinéma et la vidéo-télévision." (Edmon Couchot, La technologie dans l'art).

Pauvre, HCB ? Il a fait son temps, voilà tout ! Non ?

Cordialement,

20/08/2010, 20:54 | Par Michel Puech

David Guttenfelder/AP/SIPA défraie la chronique avec son "side project" des iPhotos d'Aghanistan en forme de faux Polaroid... Projection le 4 sept à Visa pour l'image - Perpignan. "side projet" ou "dark side" ? Photojournaliste ou artiste ?

in Le Monde Magazine © MP
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