Les marchés nous font tourner la Fed !
«Mieux vaut prévenir que guérir», et ma mère me donnait une bonne rasade d’huile de morue. Epouvantable mais moins de rhumes ensuite. La Fed songe à s’inspirer de ce proverbe dans le futur : ce serait une révolution, mais pourra-t-on la mettre en place ?
La philosophie Greenspan
Durant 18 ans, Greenspan a régné sans partage sur l’économie américaine en tant que directeur de la Fed, la Banque Centrale américaine, avec une doctrine simple : comme on ne peut pas prédire ou contrôler la formation d’une bulle, on attend qu’elle éclate et on gère. Mieux vaut guérir que prévenir.
Avec la bulle Internet puis la crise des subprimes, des voix d’économistes et de banquiers ont commencé à s’élever pour contester cette vision des choses. Gary Stern, directeur de la Banque Centrale de Minneapolis, exprimait en avril son souhait de « prévenir les excès ». Pourquoi en effet ne pas repérer les bulles et les dégonfler sans heurt ? La Fed ne doit pas uniquement s’intéresser à l’après-bulle, renchérit Bruce Kasman, économiste à JPMorgan. Et, coup de chapeau, révélé par le FT, Bernanke, le nouveau président de la Fed serait sur la même longueur d’onde.
Madame Irma et les banquiers ?
Mais, Greenspan, en réponse aux critiques qu’il subissait, affirme qu’il est trop difficile de repérer une crise et de la dégonfler et que, de toutes façons, les conséquences économiques seront les mêmes. En gros, prévenir les crises ne sert à rien car elles arriveront de toutes façons. Et c’est bien là le problème : comment voir en avance une bulle alors que, par définition, une bulle, c’est quelque chose que l’on ne voit pas? Pour l’instant pas de réponse.
Les envolés du pétrole et des matières premières sont-elles des bulles? Certains le pensent, d’autres non. Tout est question de trouver le bon indicateur, mais quand on voit les discussions interminables autour du LIBOR qui était sensé être le thermomètre des banques, on peut se poser des questions.
L’âge de pierre monétaire ?
Autre problème, les banques centrales n’ont pas forcément de quoi dégonfler la bulle. Leur principal outil, c’est les taux d’intérêt, mais c’est très grossier : ça touche toute l’économie, et pas seulement ce qu’on souhaite. Il faut donc des outils beaucoup plus fins et ciblés, par exemple, intervenir directement sur le marché concerné et travailler de concert avec les acteurs. C’est ce que la Fed a fait en rachetant et protégeant certains actifs liés au marché de l’immobilier.
Quoi qu’il en soit, ce mouvement retour est très important. Jusqu’alors, on disait : l’idéal, c’est un marché transparent avec concurrence parfaite. Le rôle des autorités publiques était de garantir les règles du jeu, de punir les tricheurs et de conduire les autres vers cet idéal de concurrence. La concurrence comme idéal de société. Mais, la concurrence, ça créé des gagnants et des perdants, des inégalités, et surtout des classements. L’important n’est pas de participer, c’est de gagner, d’être le meilleur, et gare à celui qui faiblit, il repart en pleurant sous les huées des spectateurs.
Les marchés c’est comme un marathon, le premier qui s’arrêteperdu. D’où bulle jusqu’au moment où le vainqueur franchit la ligne et que ceux qui le suivent deviennent à leur tour des perdants.
Prévenir les crises, c’est toute autre chose, c’est reconnaître que l’important n’est pas d’être le premier, mais de savoir pourquoi on veut le devenir. L’Etat ne souhaite pas encadrer des Jeux Olympiques généralisés, mais de coacher les sportifs pour leur éviter des claquages. L’Etat n’est plus l’arbitre mais l’entraîneur. Bear Stearn, c’est ça ; le rachat de dette des banques, c’est ça. Une sorte d’ordolibéralisme relookée, du micromonétarisme, du soutien psychologique pour économie en récession.
Bon, ça n’a l’air de rien comme ça, mais c’est un tournant idéologique important, un changement de musique, c’est peu à peu que nous en prendrons la mesure et que nous pourrons apporter des réponses à ces marchés serial-kracheur. Un Minority Reports, de Philippe K. Dick, pour marché dépressif.

Tous les commentaires
Bon, je ne m'étendrai pas sur le fait que vous envisagiez de "dégonfler labul', mais sachez que je n'en pense pas moins ;-). Je constate surtout que parmi les économistes qui s'expriment sur Mediapart, aucun n'a encore osé (ou alors je ne l'ai pas vu) faire un billet sur la "décroissance". Ben oui, je sais ; j'ai osé prononcer le mot qui fâche. ;-). Alors, je vous livre une série d'interrogations en espérant que l'une d'elles déclenchera une vague de réponses en retour : possible ? - nécessaire ? - utopique ? - ça se discute ? - totalement tarte ? - ou... inéluctable ?
Pardon monsieur Labul ! Vous pouvez jeter un coup d'oeil la : http://www.mediapart.fr/club/blog/franck-lirzin/150408/malthus-le-come-back si vous voulez entendre parler de decroissance. Et vous, qu'en pensez-vous de la decroissance ?
Il me vient simplement à l'esprit que la complexité de cette chose qu'on appelle "l'Economie" éloigne des réalités de ce monde. Peut-être même de la réalité économique elle-même, si j'en juge par ce qui se passe avec la crise dite des "subprimes". Je suis allé lire l'article en question. Votre interrogation en guise de conclusion laisse entrevoir que ce Malthus pourrait avoir, in fine, raison. Je suis rebuté par l'infinité de scénario possibles, d'où une complexité sans doute mise à profit par quelques grosses organisations pour faire de la com, désinformer à dessein. Non, je vais vous dire, toujours avec un peu d'humour bien sûr : moi, le troc, ça me va bien...
Il y a très longtemps, par delà les sept mers et les sept montagnes, les hommes s'étaient mis à parler de la qualité de la vie... peut-être est-il difficile de réactualiser Maltus (que je ne connais que par ouï-dire) sans reposer cette question de la qualité car (votre billet du 1504) "jusqu’à quel point peut-on utiliser les ressources naturelles sans remettre en cause l’humanité?" je peux entendre cela en terme de vie. Posée en terme de survie la question à mon avis sera résolue en réponses guerrières. La décroissance, à mon sens tardif, c'est le mot qui est malheureux, pas son contenu. Serge Koulberg
La bulle est pour le moins un symptôme de " l' exubérance irrationnelle " (dixit Greenspan à propos de la bulle internet) des marchés. Ce diagnostic me semble réducteur dans la mesure où il évalue la rationalité à l' aune de l'ajustement entre "économie réelle" et valeur boursière. Or, il est rationnel d' être irrationnel quand les autres agents le sont (cf. le concours de beauté de Keynes où il ne s'agit pas d' élire la plus belle femme à nos yeux mais celle dont on anticipe l'élection par les autres... ). Dans ce cadre, je ne vois pas comment l' Etat ou une banque centrale peut mettre en place des incitations telles qu' elles supplanteraient l'appât du gain rapide et facile chez les acteurs... Pour ce qui est de la décroissance, j'ai le sentiment qu' une telle idée dramatise la question de la répartition des revenus dans un contexte où il semble que la tolérance aux inégalités s'accroît. D' après Jean- Pierre Dupuy (Pour un catastrophisme éclairé), certains idéologues, prenant acte que notre planète n'est pas éternelle, considèrent que nous ne sommes pas à quelques milliers d'années près, et ne voient donc pas l'intérêt de sortir du productivisme... L' argument est en l' occurence, rationnel, et permet de se faire une bonne idée des intérêts en jeu et des difficultés que l'on rencontre dès lors qu' il s'agit de changer des mentalités et représentations partagées par la droite et la gauche de gouvernement. Enfin, la décroissance ne peut être acceptée par les populations les plus démunies, sauf, et j en reviens à l'idée initiale, redistribution drastique des revenus... mais doit-on l'imposer ?