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Évaluation
Évaluation ! Le joli mot : vraiment l’un des fleurons de la novlangue.
Si je consulte mon petit Robert de 1978 (plus de trente ans déjà), précieux dépositaire du souvenir de l’ancilangue, je tombe à sa définition sur ce savoureux « action d’évaluer », qui renvoie incontinent à « évaluer : porter un jugement sur la valeur, le prix de ». On a également à cet article : « déterminer (une quantité) par le calcul sans recourir à la mesure directe »2° Par ext. : « fixer approximativement ». Belle humilité d’un siècle révolu !
J’ignore ce que nous dit la dernière édition du petit Robert, mais si je vais voir sur wikipedia, dont la constante mise à jour ne peut nous laisser ignorer aucun des prodiges de notre temps, je trouve désormais : « L’évaluation est une méthode qui permet d'évaluer un résultat et donc de connaître la valeur d'un résultat qui ne peut pas être mesuré. Elle est appliquée dans divers domaines où des résultats sont attendus mais non mesurables, par exemple, en gestion des ressources humaines, l'aptitude d'une personne à tenir un poste de travail…». J’y apprends également que « pour conserver une certaine objectivité, elle s'appuie sur des méthodes plus ou moins normées (selon le secteur), sur des référentiels sur le respect de“ principes &critères” » et sur un cahier des charges ou le contenu d'une lettre de mission ou de cadrage originelle ».
Bon ! Voici qu’en tant qu’ingénieur de recherche au CNRS (vous savez, ce truc qu’on est train de supprimer, et pour cause !), je viens de remplir celles des rubriques qu’il m’incombe de servir de mon « dossier annuel d’activités ». Je ne doute pas que ce dossier participe, au premier chef, de cette évaluation à laquelle la « ressource » encore gentiment qualifiée d’ « humaine » que je représente ne saurait plus prétendre échapper. Sa constitution et son prochain examen sont évidemment à mettre au nombre des « méthodes plus ou moins normées » qui lui permettent de « conserver une certaine objectivité ». À ce titre, je le considère non sans respect et avec attention. J’observe qu’il s’agit bien d’un dossier « annuel ». Je me souviens en effet que l’année dernière, lors de la dernière campagne d’avancement (on appelle ça comme ça), j’avais déjà dû remplir pareil dossier. Il ne viendrait apparemment à l’idée de personne que « l’évaluation » de mes activités, pourrait, à commencer par là, se faire selon un rythme adossé à celui de mon travail, que le point puisse être fait quand une phase s’en achève, qu’une autre débute. Non ! La méthode ne serait certainement pas assez « normée ». Et puis attention ! L’équité (pour employer ce mot qui, en novlangue remplace désormais l’égalité qu’on ne saurait plus concevoir qu’affublée de compléments - égalité-des-chances, égalité-républicaine, égalité-devant-la loi - qui en limitent la portée éminemment subversive), l’équité, donc, exige certainement que nous soyons tous évalués au même moment pour pouvoir être classés, puisque tel est le fin mot de l’affaire.
Le classement, cette meilleure invention qui, sous couvert d’objectivation, vous permet en un tournemain, de faire exploser un collectif, affreuse survivance des temps anciens qui n’est pas sans évoquer le spectre hideux du collectivisme ! Le classement qui s’impose après l’abolition, solennellement promulguée, des « classes sociales », termes strictement prohibés en novlangue. Il faut bien nous classer puisque l’enjeu est l’avancement des plus méritants d’entre nous (une petite fraction, les temps sont durs) et qu’un dossier est dûment constitué de « feuillet(s) transmis au service des RH de la délégation régionale et composant le dossier d’avancement de l’agent ». Considérez un peu cette extraordinaire suite de mots que les concepteurs de ce document ont réussi à composer. On n’en finirait jamais d’admirer leur capacité à égrener apparemment sans rire (mais sait-on jamais ? Il ne faut jamais totalement désespérer de l’espèce humaine) des séquences telles que « Descriptif des activités (à remplir par l’agent). L’agent se situe au sein de son collectif (tiens, le collectif ressuscite brièvement pour l’occasion) de travail et dans son environnement hiérarchique ou fonctionnel et décrit l’ensemble des activités (principales, secondaires, transverses). » Ouf ! Ajoutons qu’il est précisé que ce descriptif doit être fait en 45 lignes. Imagine-t-on activité plus enrichissante et stimulante que de compter précisément le nombre de lignes que doit comporter le dit descriptif. Suggérer simplement de s’efforcer de ne pas dépasser une page apparaîtrait sans doute là encore trop peu « normé ».
À dire vrai, l’approche du travail de recherche qu’au fil d’une douzaine de pages, révèlent les intitulés, les formulations et l’organisation de ce dossier ne traduit rien d’autre que l’effondrement de l’intelligence auquel conduirait une soumission placide aux injonctions constantes de la sphère politico-administrative. D’autant que si l’on pouvait croire, à tort apparemment, le secteur de la recherche plus protégé que d’autres contre ce cataclysme, il n’est aujourd’hui que l’un des bastions qui menacent de tomber aux mains de ceux qui nous prennent décidément pour des pauv’ cons. Il m’est donc venu à l’esprit qu’on ne pouvait plus accepter de continuer ainsi.
Mais voilà ! Au mépris de mes pauvres métaphores militaires, probablement inspirées par une Administration qui ne connaît que corps, grades, hiérarchie, unités et missions, je me vois expliquer par tout un chacun que je ne dois pas mener isolément un combat inutile en traitant avec une désinvolture provocante cette tâche annuelle de remplissage de dossier. Il paraît que je n’embêterais en somme que les petits, les sans-grade qui auront à bûcher sur ce dossier.
Et puis, une désobéissance, pour avoir politiquement un sens, ne saurait effectivement être une posture individuelle. J’en sais quelque chose, moi qui participe à un comité local de l’Appel des appels où nous venons de lancer concomitamment deux groupes de travail « novlangue » et « refus d’obéir ». Ce n’est sans doute que l’une des parades que l’on peut envisager. Ce texte qui me fait revenir sur un blog que, faute de temps, j’avais un peu délaissé en est une autre.
Mais ne nous y trompons pas. Que nous soyons chercheurs ou tout autre chose, il est urgent de nous secouer avant que le béton de l’évaluation, conçue comme un matériau essentiel de la grande Fabrique de résultats, n’ait durci autour de ce qui reste de nos cerveaux.


Tous les commentaires
Merci pour ce billet, François Brun...L'évaluation est un des outils d'élaboration du néo-sujet, dont parlent Dardot et Laval, dans leur leur ouvrage "La nouvelle raison du monde"... associée à la novlangue sarkozyste nous assistons bien à un glissement vers l'idéal totalitaire. Je suis très heureux d'apprendre le lancement des deux groupes de travail... Tenez-nous au courant
Merci de votre texte qui permet de comprendre de l'intérieur ce que recouvre ce vocable incontournable de notre novlangue. Vocable qui cache souvent une réalité pernicieuse mais dramatique de mise en soumission de la population au travail (et au chômage), à l'insu souvent de ceux qui la pratiquent et qui ne sont que des exécutants. Renardblanc cite "La nouvelle raison du monde", je citerai aussi le numéro 37 de la revue "Cités", aux PUF, qui est entièrement consacré à cette question : "L'idéologie de l'évaluation La grande imposture" avec comme grand article un texte de Yves Charles Zarka "L'évaluation : un pouvoir supposé savoir". Ce recueil avait été présenté à la deuxième journée de l'Appel des appels. Je pense comme vous que seule une action collective pourrait être efficace. Si tous les salariés d'une entreprise refusent l'évaluation proposée quand ils la considèrent comme aliénante ou injuste, elle n'est pas applicable. Mais tout est fait pour favoriser la division et la compétition (celle-ci induisant celle-là) donc avant que nous ne réalisions que notre force est dans les liens que nous nouons entre nous il risque se passer du temps, temps où la souffrance professionnelle continue à augmenter.
Merci de votre témoignage François. Autre éclairage : dans l'éduc. nat. on nous présente l'urgence d'évaluer les élèves de collège à partir de ce fameux socle commun des "connaissances et des compétences" pondu en 2006. A la lecture de ce document officiel, on voit se décliner au fil des pages des "connaissances"; des "capacités", et parmi celles-ci, des "attitudes" ; enfin, cela dépend des pages, parfois c'est inclus dans les capacités, parfois c'est conçu comme un chapitre à part. Excusez nos besogneux, ils n'ont pas fait la différence. "Compétences" est devenu entre la 1ère page et la 7ème, "capacités". Là non plus, ce n'est pas grave, nos besogneux doivent savoir quelle est la subtilité de ce glissement. Et puis si on lit, (mais faut-il savoir lire encore ?), se mélangent parfois dans les "capacités", de véritables "connaissances" (ex : dans les capacités de maîtrise de la langue, figure le fait de savoir "analyser les éléments grammaticaux d'un texte". Mince ! je croyais que c'étaient des connaissances ! Et puis au fil des pages, ces "capacités" sont l'occasion de magnifiques envolées, telles que, dans le chapitre "Culture humaniste" : " avoir une approche sensible de la réalité". Merdre alors ! comme dit Ubu. . Et bien, je suis contente d'appartenir à un "corps" si savamment éclairé. . Autre atelier possible pour l'Appel des Appels : quand parler ne veut plus rien dire (aptitude nécessaire surtout pour des enseignants). En annexe de celui sur la Novlangue.
Cornegidouille ! Marielle ... Nom d'une chandelle verte !...Et si, pour nous réapproprier la langue, nous retournions à Bobby Lapointe ou à Raymond Devos ?...nous laisserions les cons pétances et Val hué l'Hees brouf...et le rire viendrait chatouiller le tragique en chantant l'insolence...ils ont oublié la force du "vrai rire de l'idiot" (celui dont parle Rimbaud)... et devant leurs gros textes, avec nos semelles de vent, nous écririons l'espoir dont ils essaient de nous priver