6. Une infidélité à Charlotte...

L’année commence mal. La neige et le froid ont envahi l’hexagone jusqu’à la Méditerranée, en se frottant à l’Atlantique ! La France patine au propre et au figuré. Je me les gèle. Pas moyen de sentir le corps chaud de mon épouse sous la couette. Elle a déserté le lit conjugal… Je ne me suis jamais habitué à dormir seul, d’où mes nuits d’insomnies. Je me réveille en sursaut, je tends mon bras droit vers elle, vers l’absente. La panique m’envahit. Le temps de reprendre mes esprits dure une éternité. Puis je me ravise, peut-être s’est-elle endormie sur le canapé du salon. Ca lui arrive parfois. Je l’appelle, je crie de ma voix de stentor, elle ne répond pas, je dévale les escaliers en colimaçon, manquant me rompre le cou. Un bigleux ne doit jamais se lancer dans une descente vertigineuse sans ses bésicles. Le feu crépite dans la cheminée, mais l’aimée n’est pas là. Il m’a fallu tout ce temps pour me souvenir que l’autre jour je l’ai accompagnée au TGV ! Ouf ! Je reprends mon souffle, je suis un idiot, c’est l’âge, ce sont les neurones qui se débinent.
C’est l’occasion de recharger les feux, de faire pipi comme Antoine de la Prostate… noblesse oblige à l’égard d’un écrivain célèbre ! Tiens, le chat lui aussi frissonne dans la niche qu’il partage avec les deux cockers. Ils se lèchent comme des amoureux transis. Ces bêtes sont capables d’une tendresse extrême. Ils sont insatiables des caresses qu’on leur prodigue, ils en redemandent encore et encore. Ils ne refusent jamais une papouille. On peut leur dire tout et n’importe quoi, leur parler doux, leur faire des confidences ou déverser sur eux le fiel des mauvais jours. Jamais, ils ne vous trahiront, ils sont d’une discrétion instinctive… On devrait en prendre de la graine ! Ce n’est pas comme les poissons rouges dans leur bocal et les oiseaux encagés. J’exècre cette mise en tôle ou en verre et je déteste ceux qui la pratiquent. D’habitude, le chat, quand il rentre de ses escapades nocturnes, me dribble, me passe entre les jambes, gravit les escaliers quatre à quatre et se réfugie délicatement sur les épaules de mon épouse endormie. Mais il sait qu’elle n’est pas là et je détecte un comportement équivoque quand il vient se frotter, se faire les griffes sur mes tibias.
L’insomnie n’a pas que des désavantages, elle est la compensation à l’absence de l’aimée. En ce moment, elle me permet de lire, d’écouter la radio et de regarder la télé sans la gêner, sans la réveiller. Tout cela simultanément, par une sorte de don d’ubiquité. J’écris toujours avec un bruit de fond ; en ce moment, j’écoute ce cher Daniel Mermet. Ce baroudeur va vraiment au fond des choses. Il s’enfonce dans la brousse de la misère humaine et sociale pour livrer aux auditeurs des infos brutes de décoffrage. Donc, sans l’insomnie de la nuit passée, l’idée de ce bouquin ne me serait peut-être jamais venue. N’allons pas trop vite. Quelques lignes gribouillées sur un bloc de cent pages quadrillées, tout juste bonnes à faire une bataille navale !
Hier soir, j’ai commis une infidélité à Charlotte, adressant les premiers paragraphes de mon manuscrit à mon épouse. Bo a parfois la dent dure, un bon sens naturel qui m’incite à me remettre en question et à filer droit ! « J’adore ce début mais je me demande comment tu vas continuer », m’a-t-elle répondu ce matin par courriel. Elle sait que je m’égare souvent, que je pars dans tous les sens, et me ramène avec douceur à la réalité comme un chien sans collier.
L’aventurier de l’écriture rentre dans le rang. La balle est dans mon camp, j’appréhende son appréciation sur la suite de mon bouquin. Cela m’a stimulé les méninges, du coup je me suis remis au travail au lieu de faire autre chose, le ménage par exemple. Mine de rien, cette corvée prend du temps, c’est fastidieux, répétitif. Il faut être momentanément célibataire pour que le machiste que je suis admette que la femme qui partage ma vie m’aime au-delà de toutes ces contingences domestiques.
…à suivre

Tous les commentaires
"Mais il sait qu’elle n’est pas là et je détecte un comportement équivoque quand il vient se frotter, se faire les griffes sur mes tibias."
Merci de me faire rire mais pour que ce comportement soit équivoque, ne faudrait-il pas remplacer "tibia" par "fémur"? A moins que, à moins que....!
PS Fais quand même gaffe en descendant les escaliers un peu vite: un accident est si vite arrivé, à notre âge. Et, vu l'isolement de ton mas, la maréchaussée pourrait ne découvrir tes os blanchis qu'au printemps!
!
Bien à toi
Je ne suis pas très fûté en anatomie, mais je me soigne !
Tibia ou fémur, j'ai beaucoup aimé ce billet.
Merci, je continue !