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1. Charlotte, ma lectrice anonyme...

 

Je reçois à l’instant un courriel de Charlotte, critiquant le dernier article que je viens de publier sur mon site. Elle est aux aguets, elle ne laisse rien passer, une sorte de garde-chiourme anonyme. Cela fait des mois que nous correspondons à travers l’Internet. Je ne l’épargne pas non plus à propos des billets qu’elle publie régulièrement sur son blog. A vrai dire, le plus souvent, je la félicite pour ses textes sensibles, ses poèmes délicats, sa féminité à fleur de peau. De son côté, elle fait mon éloge avec parfois un soupçon d’ironie. Elle m’égratigne, me griffe et je me console en me souvenant de la maxime : qui aime bien, châtie bien.

Le combat est inégal avec Charlotte. Elle connaît tout de moi à travers les livres que je publie et dont elle me fait une critique pertinente et constructive. Elle m’a même vu à la télé lors d’une émission littéraire, m’a-t-elle dit. Je la soupçonne d’être venue me quémander incognito une dédicace lors d’un salon du livre… de France ou de Navarre. En revanche, je ne sais rien d’elle car elle se présente sous un pseudonyme qu’elle a peut-être choisi à dessein… Je n’imagine tout de même pas qu’elle puisse être un homme ! Je respecte son désir de ne pas apparaître au grand jour, je ne la questionne pas tout en espérant qu’elle se dévoilera enfin. A mots couverts, je lui fais comprendre que je désire en savoir plus. Sans succès.

Ma relation avec Charlotte est donc purement virtuelle, c’est la rançon des nouvelles technologies que j’apprécie d’une part et que j’exècre de l’autre. Il ne se passe pas un jour, pas une nuit d’insomnie sans que mon imagination me trace son portrait. Je l’idéalise, la beauté de son esprit doit aller de pair avec celle de son corps. Cen’estpas une gamine, elle doit avoir la quarantaine, peut-être plus… Pour dire ce qu’elle écrit, elle doit avoir vécu, elle doit avoir souffert, elle doit avoir aimé. Aujourd’hui, peut-être, est-elle atteinte d’une lassitude affective en place d’amour ? Sans cela, pourquoi prendrait-elle plaisir, intérêt, jouissance à m’écrire, à me contredire ?

Il me revient à l’esprit la lettre postée à Odessa que l’éditeur d’Honoré de Balzac lui remit en 1832. Elle émane d’une admiratrice qui lui adresse une critique de son dernier roman, Scènes de la vie privée. Balzac n’est pas insensible à cette inconnue qui signe sa missive : L’étrangère. Il n’a de cesse d’entrer en contact avec elle, de retrouver cette lectrice à l’autre bout de l’Europe. Ingénieux, il publie une annonce dans la Gazette de France qui parvient à l’inconnue. Il s’ensuit une relation épistolaire jusqu’au jour où les amants de plume se rencontrent à Genève, deux ans plus tard. Ce n’est qu’en mars 1850 que la comtesse Rzewuska, devenue veuve Hanska en 1842, épouse son cher Honoré. Question de décence ! Les mœurs rigoureuses de l’époque font supposer que leur amour charnel ne dura que cinq mois, jusqu’au décès de Balzac.

Il faut que je me soigne, je devrais ne plus répondre à Charlotte Sans doute se lasserait-elle, me considérant comme un être futile, inconséquent, chassant d’autres proies accessibles comme ce chaud lapin de Balzac. Il est vrai que pour un auteur, les occasions ne manquent pas. Nous avons l’art de faire rêver les lectrices, de les prendre sous notre cape les jours de pluie, de les envelopper, de les emmener à l’autre bout du monde lors d’un voyage imaginaire. Pour preuve, le succès des romans de gare !

… à suivre, peut-être ?

Tous les commentaires

Belle missive.

De quoi... jalouser. L'auteur.

J'espère que Charlotte est... un homme : cela me console, déjà.

"les amants de plume se rencontrent à Genève, deux ans plus tard"

Á Genève ou à Neuchâtel?

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