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May

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2/3/4... Charlotte me tourmente...


Son anonymat est pire que la burqa, c’est presque un supplice de ne pas entendre sa voix, d’ignorer sa taille, son allure, sa démarche. Cela titille mon esprit, exacerbe ma curiosité. Je vais même jusqu’à imaginer que Charlotte pourrait être une ancienne conquête, une amie chère qui m’a laissé tomber comme une vieille chaussette, ou l’inverse. M’ayant retrouvé sur la toile, prendrait-elle ainsi un malin plaisir à me torturer ? Et de passer en revue le film de mes aventures féminines avec de nombreux arrêts sur image ! Ce retour au passé, cette chasse aux souvenirs est captivante. Tel un fin limier, je plonge dans mes archives, je redécouvre des photos, je relis des lettres émouvantes, de petits billets d’amour griffonnés à la va-vite sur une table de bistrot. Une part de vie depuis les premiers émois d’adolescent jusqu’au jour où je me suis rangé, où j’ai pris femme, bien qu’en réalité ce soit elle qui m’a ensorcelé.

Il me vient l’envie de ressusciter toute cette matière qui croupit dans une vieille malle. Plutôt que d’inventer sans cesse de nouvelles fictions, de me coltiner le casting, j’ai là de quoi actualiser des situations, des passions, des sentiments, des ruptures à jamais oubliés. Sans le savoir, Charlotte m’a rendu un fieffé service, son attitude me donne des idées pour mon prochain bouquin car en ce moment, c’est plutôt le passage à vide !

Je ne vais plus me poser de questions sur Charlotte. Je ne veux pas savoir où elle vit, sur le continent ou bien ailleurs, en Ukraine comme Eva. Je ne veux pas savoir si elle est épouse, mère ou célibataire, prolétaire ou bourgeoise. Elle privilégie une relation intellectuelle, anonyme, virtuelle, platonique, soit, je respecte son choix. Mais je vais la mettre à l’épreuve, je vais lui lancer un défi, la mettre en condition de faire un bout de chemin avec moi.

En attendant, je lui envoie ce texte :

« J’écoute France-Inter. Un écrivain connu parle de son dernier livre. Il affirme que son bouquin est autobiographique. Ce n’est donc pas tout à fait un roman, ni une fiction… Il parle, il parle, il raconte comme s’il s’agissait de la réalité. Il ajoute ensuite que tous les personnages sont purement imaginaires, mais non l’amour, son cancer de la prostate et l’auteur. Lors de cette interview, cet homme public, cet homme de presse et de télévision dévoile ses secrets les plus intimes. Je suis abasourdi par tant de franchise au point de douter de la véracité de ses propos. Comment peut-on jeter tout un pan de sa vie privée sur les ondes ? Est-il dépourvu de toute pudeur ou est-ce une façon de faire venir le lecteur lambda à la première librairie venue ? »

Je me suis laissé prendre au piège, je me suis rendu au kiosque pour quérir le bouquin. Il venait d’arriver, encore empilé avec la livraison du jour. Pourtant, je ne suis pas accro à toutes ces publications émanant de personnages connus, qu’ils soient people, politiciens ou vedettes de ceci ou de cela. L’auteur avait précédemment publié un livre autobiographique sur l’histoire de son père américain et de ses rapports avec lui. Sans l’avoir lu, je savais que ce n’était pas un livre à l’eau de rose, loin s’en faut.

Cependant, j’ai toujours éprouvé une certaine retenue quant au procédé de décrire des situations personnelles, de conter des faits vécus. Il fut un temps où ce n’était d’ailleurs pas bien vu, les auteurs le dissimulaient, prétendant qu’il s’agissait d’une pure fiction qui dépassait la réalité ! Je repousse d’ailleurs, de mois en mois, l’envoi aux éditeurs d’un manuscrit qui rapporte une tranche de vie romancée de près d’un demi-siècle. Je suppute déjà le refus du comité de lecture sous prétexte que ces proses-là sont légion. Mais lorsqu’on se dénomme un tel et que l’on est ami de l’éditeur, ce genre d’ouvrage est admis sans problèmes. Une bonne couverture médiatique et le voilà tiré au départ à 40.000 exemplaires !

 

Immédiatement, Charlotte, qui se dit à l’affût des dernières parutions, achète le bouquin que je lui ai signalé. Je ne suis pas dupe de cette précipitation. Ce qu’elle veut, c’est lire ce que je lis, pour en discuter avec moi, pour me « tester » une fois de plus. En général, nos avis ne divergent guère, à la différence qu’elle est une lectrice assidue alors que je ne suis qu’un écrivain qui passe plus de temps à l’écriture qu’à la lecture.

 

 

 

Pour lire Charlote 1 :

 

http://www.mediapart.frhttp://blogs.mediapart.fr/blog/fred-oberson/221210/1-charlotte-ma-lectrice-anonyme

 

 

 

3. Charlotte m’adresse un commentaire laconique…

 

« Charles, ne comptez pas sur moi, pour me lancer dans une critique détaillée de ce livre, ça se lit bien, c’est un pro de l’écriture. Les digressions intéressantes sont nombreuses, les références à la culture de l’auteur aussi. Il jongle avec des allers et retours sans pour autant que l’on perde le fil conducteur. En revanche, l’histoire « d’un très grand amour est surfaite ».

Charlotte n’a pas tort, son verdict est réaliste, sans pitié pour un homme en désarroi. Les romans d’amour ou autobiographiques ne sont pas sa tasse de thé. Je pense que si c’était un récit de femme, son appréciation aurait été différente. Qu’attend-elle pour se mettre à la place de l’héroïne et écrire sa version des événements ?

Je lisais ce bouquin à petite dose, à la fois pour comprendre la démarche de l’auteur, son laisser-aller, sa franchise, son cancer et apprécier son style. Pour donner la réplique à Charlotte, je l’avale en une nuit et je lui adresse ce propos :

« On a tous vécu des amourettes entre vingt et quarante ans, tout au moins s’il l’on est un tant soit peu sentimental. Mais lui, il est les deux, c’est un cavaleur, un baiseur de première qui caracole de mariage en mariage. Tout au moins, il l’était car sa libido prend de l’âge, elle a des ratées à cause de sa prostate ! Ne serait-ce pas la raison de cette démarche, de ce livre ? Quand on n’a plus l’occasion à soixante piges de filer vers de nouvelles aventures, de séduire des jeunettes, on ressasse celles qu’on a vécues ! »

Charlotte me répond aussitôt :

« Fi de tout cela : tel un boxeur chancelant, il repart illico à l’assaut pour se faire plaquer dans les cordes… C’est bien pour cela que je trouve cette histoire inventée, frelatée ou alors l’auteur souffre peut être d’une addiction à la sexualité ? »

Bien que l’aventure d’Antoine, le héros du roman me semble suspecte, je n’ai pas songé à cette éventualité. Je me questionne. J’aime la femme, son sourire, son maintien, sa frivolité, je désire son corps, je croise tous les jours des inconnues que je séduirais, que je mettrais dans ma couche. Suis-je aussi une victime du syndrome de l’addiction au sexe ? Il paraît que ça se soigne comme l’alcoolisme, ou presque, que des femmes aussi sont accros à l’amour physique, à la dépendance. Ce sont des nymphomanes alors que les mecs sont des Don Juan !

A la suite de cette lecture, je crois bien que ma prostate me taquine… je n’ai fait que pisser aujourd’hui et j’écris ces lignes en ayant envie de pisser ! Honnêtement, les derniers chapitres m’interloquent lorsque, éconduit comme un ado par la blonde Italienne, le sexe en capilotade, le voilà reparti vers de nouvelles conquêtes, des jeunettes dont il pourrait être le père. Il rencontre enfin la sérénité auprès d’une bibliothécaire qui a sans doute lu et apprécié la quarantaine de bouquins que l’homme pressé a écrits à la va-vite.

Son très grand amour est mis définitivement au rancard ansi que les deux minots nés de cette union irréaliste. Après 250 pages, c’était le moment qu’il guérisse de sa schizophrénie. L’une des phrases du bouquin résume bien son état : « Voilà ma tragédie : je suis un homme. Autrement dit, le seul animal de la Création qui a sa queue devant et ne cesse de courir après ». Cela me rappelle la pièce de théâtre de Pablo Picasso « Le Désir attrapé par la queue » écrite en 1941. Cette farce ubuesque a été lue au domicile des Leiris en 1944 avec Albert Camus comme metteur en scène et des interprètes célèbres, tels Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre, Raymond Queneau et j’en passe ! Antoine, alias l’auteur, s’inscrit dans la lignée de Pablo qui était aussi un grand consommateur de chair fraîche !

Mon dernier amour attrapé par la queue date de 37 ans, presque un amour de jeunesse et puis plus rien ! Quand je dis ça d’un ton affirmatif, mes interlocuteurs demeurent ébahis. Pour un peu, ils s’apitoieraient sur mon sort ou me prendraient pour un candide. Je ne leur en donne pas l’occasion quand j’ajoute en fanfaronnant qu’il dure toujours ! Tenir la route ensemble si longtemps n’est pas à la portée du premier couple venu. Tout autour de moi, ce ne sont que séparations et divorces, si bien que je refuse dorénavant d’être témoin de mariage. Je dois être un porte-poisse de ce côté-là !

 

 

4. Charlotte, une famille décomposée ?

J’écoutais ce matin une émission sur les familles décomposées et recomposées. Ces termes sont d’ailleurs abominables, surtout le premier quiconsiste à séparer les éléments constituant un corps, bien qu’il y en ait plusieurs ! Les jeunes adultes aiment le changement et ne s’en privent pas, mais quel gâchis pour leurs minots quand chacun apporte les siens et qu’ils remettent en route une nouvelle couvée. La maison de famille devient une garderie de la prime enfance jusqu’à l’adolescence. Il y a la nourrice des jours ouvrables et, tour à tour en weekend, les mères et les belles-mères. Un vrai jeu de massacre où chacun apporte son grain de sel. Conseil machiavélique : avoir toujours un œil ouvert sur les beaux-pères au regard parfois libidineux sur leurs belles, trop belles filles !

Pourtant, grâce à l’évolution des mœurs – merci 1968 – on se fait tout de suite des câlins, on cohabite pour expérimenter la vie commune, on prenddes habitudes de vieux couples et au bout du soi-disant temps d’essai on n’a plus le courage de dire non au oui fatidique, sensé unir les couples pour la vie. Le mariage sinon rien… puis c’est la rupture consommée ou le chantage accepté ! Grosso modo un divorce sur deux se passe mal. La garde alternée, le partage des biens et des dettes, la pension alimentaire qui se fait attendre, voici le prix du désamour.

En furetant sur le net autour du mot « désamour », j’ai découvert un forum d’écriture sur l’amour. Ce sont apparemment des nanas sous pseudo qui épanchent leur trop-plein de tendresse et d’amour, faute de le prodiguer à leur macho. Une vraie mine où je pourrais copier/coller « la délicatesse de l’expression mêlée à la violence des pulsions ». Tout de même fleur bleue… ça manque de virilité. Après un désamour, rien de mieux que partir à la chasse aux nouvelles amours. Au lieu du divan cher aux psys, mieux vaut une partie de jambes en l’air sur le canapé !

Parlons de l’amour sur le canapé, sur la moquette, sur le capot de la bagnole, à la levrette en montant les escaliers d’une HLM. Tout juste si les viocs s’en souviennent. En tout cas pas les grand-mères. Depuis la cinquantaine, elles ont mis leur libido en quarantaine. Signal zéro à l’émetteur. Il ne reste plus qu’à titiller le poste à galène, le célèbre point G. Parfois, ça grésille, une chance inespérée de trouver la longueur d’onde adéquate !

Je suis à la limite de la page blanche… Je ne vais tout de même pas « bassiner » mes lecteurs avec des généralités sur les déboires des couples en crise. Laissons cela à France 3 et à la 2 qui programment le même soir des reportages sur ce sujet. A la télé, il y a l’image, le son, la binette chiffonnée de ceux qui ont trouvé leur valise devant la porte et viennent grossir le nombre des SDF. Certains dorment dans leur voiture, sous les ponts de Paris ou dans les bouches du métro. Les plus futés ont un lit chaud en réserve ! Ce sont les vedettes d’un soir, ils n’ont pas de poste pour voir leur trogne lors de l’émission différée. Et je me demande s’ils touchent un cachet. Ce serait la moindre des choses pour ces intermittents de l’amour, ces occasionnels du spectacle, vu que cette télé réalité, cette télé de voyeurs, fait monter le taux d’écoute ! Vite un courriel à Charlotte !

« Charlotte, sans savoir pourquoi, j’éprouve une certaine sympathie pour ce journaliste. Cette nuit, par exemple, je me suis réveillé vers les 3 heures, la TV allumée sur France 2. Il paradait sur le plateau, interviewant des auteurs connus à propos de leurs dernières publications, dont Edwyn Plenel, le patron de Mediapart où je blogue à qui mieux-mieux. Pour un ancien du Figaro, il était sympa avec un ancien du Monde ! Il avait réuni du beau monde, enfin c’est selon, car Jospin n’arrêtait pas de se raconter. L’intérêt de l’émission fut le débat entre Edgar Morin, Patrick Rambaud, Debray, Plenel et l’insolent Sollers ».

- J’ai vu l’émission en postcast. Cet homme est séduisant, beau parleur, mais ce n’est pas mon type.

- Comme vous le savez, Charlotte, je n’ai aucune ressemblance physique avec lui, je n’ai ni le charme, ni le talent oratoire de ce type. De là à penser que je suis votre type…

 

 

 

...à suivre, peut-être?

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