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Les petites mains du discount


Photos Cyrine Gardes

« Crise » oblige, les enseignes discount, notamment alimentaires, refont (grande) surface dans le comportement des consommateurs. C’est que ces supermarchés ont touché le cœur de la cible : les désargentés, les précaires, les privés de consommation, tous âges, toutes origines et toutes professions confondues. Déco minimaliste, qualité des produits souvent remise en question, les Lidl, Aldi et autres bradeurs professionnels séduisent malgré tout, avec une offre qui décoiffe la ménagère... Mais par quel miracle réussissent-ils à faire autant baisser leurs prix ? Entre économies de bouts de chandelle et sacrifices sociaux, le témoignage d’une autre classe ouvrière, celle qui scanne en caisse et remplit les rayons, à Toulouse et dans la région.

par Cyrine Gardes sur www.frituremag.info

Nous sommes au lendemain de la seconde guerre mondiale. L’Allemagne ressort perdante et occupée, tandis que la population compte ses morts. Il ne semble plus bon entreprendre dans ce pays, sauf pour les frères Albrecht, Théo et Karl, qui décident d’appliquer un concept révolutionnaire à leur petite boutique familiale d’Essen : pratiquer des réductions sur les produits tout au long de l’année, et pas seulement en période de fêtes. Ainsi naquit ALbrecht DIscount, Aldi pour les intimes, suivi de Lidl, peu après. Franc succès, puisque les magasins envahissent le pays, puis l’Europe, faisant de l’aîné Karl, l’homme le plus riche d’Allemagne en 20121. Aldi et Lidl s’invitent sur le marché français dès les années 70, avec une politique très agressive en matière de prix ; la grande distribution locale évite alors de peu la syncope en créant Ed (groupe Carrefour) et Leader Price (groupe Casino).

Depuis, tous se font la guerre pour se tailler la plus belle part de gâteau, car attirer le consommateur n’a pas de prix. Tous les moyens sont bons pour compresser les coûts : des produits, au départ, peu variés, des magasins à taille humaine, des présentations austères avec une esthétique de vente absente, mais aussi, et surtout, des économies drastiques sur le personnel. Vicieux pour ces derniers, mais vertueux pour les actionnaires, le cercle, en résumé, est le suivant : plus on rogne sur la masse salariale, plus on peut baisser les prix, et plus les prix sont bas, plus les personnes achètent. Et plus on fait de profit. Les salariés ont accepté de témoigner, mais la plupart le font face cachée : bien qu’ils s’en plaignent, leur emploi est un moyen de subsistance qu’ils ne veulent pas perdre du jour au lendemain.

Des employés productifs...

« Ma première journée de travail, ma prod’ était de 14 ! C’était pas bon du tout ! », explique en riant Sibylle*, caissière-polyvalente dans un Lidl toulousain. La prod’, pour elle et ses collègues, c’est le nombre d’articles scannés à la minute, et pour être un bon employé, il faut en passer 30. Même constat dans cet Aldi, à Figeac, où Sarah*, une employée confie : « Je n’avais jamais fait de caisse avant. Et pendant la formation, on ne m’avait rien dit. En fait, nous sommes chronométrés, nous devons passer 3000 articles à l’heure ». Boîtes, sachets et conserves sont expédiés au pas de course de l’autre côté du tapis roulant. C’est que ces employés ont une productivité à tenir, une épée de Damoclès qui les suit bien au-delà de leur étroite caisse. Chaque heure de travail doit dégager la plus intense efficacité : « Quand le magasin est un peu vide, il faut partir en rayon pour réapprovisionner, tout en gardant un œil sur sa caisse. Une palette, c’est entre un quart d’heure et une demi-heure de travail, pas plus ! », continue Sarah. Dans le discount, des fonctions disparates assumées par un seul et même salarié, ce sont des postes économisés. Ça déballe les palettes, ça rend la monnaie, ça nettoie le parking, ça désinfecte les supports de vente, ça renseigne le client mécontent, depuis la caissière jusqu’au chef de magasin. Si la variété des tâches apparaît comme un bon remède à la routine de bureau, elle n’est pas sans conséquences sur la santé des travailleurs. Physiquement, le changement violent de poste oblige le salarié à aborder les charges lourdes dans l’urgence, et pas forcément de manière très heureuse pour le corps. Psychologiquement, ils reçoivent des ordres en permanence, et sont fréquemment interrompus, remettant leur obligation à plus tard, pendant la pause ou entre deux clients. Mais c’est tout cela qui crée les conditions du chiffre.

Pression maximum

Chez Lidl, une productivité globale de magasin, produit d’une froide opération mathématique, sert de cadence de travail aux salariés. « J’ai des collègues qui dépointent, puis reviennent en magasin pour finir le boulot. Ils ont peur que les heures supplémentaires fassent baisser leur productivité », lâche Philippe Lamas, chef du Lidl de Castelsarrasin. Le chiffre est souverain, et il déploie habilement ses émissaires dans l’épais réseau de magasins constitué par chacune des enseignes. De Pau à Rodez, de Valence d’Agen à Montauban, 90 Lidl s’étendent, gérés par la même direction régionale. Mis sous la responsabilité d’un chef de réseau par groupe de cinq ou six, ce dernier s’emploie à contrôler chaque surface de vente. Ce super-chef passe souvent à l’improviste, alors, gare à la saleté, aux ruptures de stock, aux fruits un peu mûrs ou bien encore aux périmés qui traînent ! « Il y a tellement à faire, c’est facile pour eux de trouver un truc qui va pas ! », renchérit Philippe Lamas. Il est chef de magasin depuis 1995 et les moyens dont il dispose pour faire tourner la machine sont restés les mêmes, alors que les exigences de productivité ont augmenté. Depuis peu, les magasins Lidl, comme le sien, font cuire du pain sur place, une des stratégies mises en place par le nouveau PDG pour redorer le blason de l’ancien hard-discounter.

Mais jouer les boulangers tous les matins représente une trentaine d’heures de travail en plus par semaine, à répartir entre les effectifs. « La pression, c’est vraiment dur », raconte Sibylle, « ma chef me donne des missions, comme elle dit, mais je comprends pas, elle sait bien que je peux pas être partout à la fois ! Elle en demande trop, mais c’est parce qu’elle aussi, elle a une grosse pression sur le dos ». Les impératifs de productivité se répercutent à tous les niveaux, générant parfois une mauvaise ambiance entre collègues ou hiérarchiques. Si Philippe Lamas avoue « engueuler » ses employés quand ça ne va pas, c’est aussi parce que, sur lui, sont braqués tout un arsenal d’yeux, qui ne lui font pas de cadeaux.

Rémunérations plus élevées

Grignoter sur ses marges aurait donc un prix, celui de l’humain qui fait tourner la boutique. Ce qui frappe, quand on rencontre ces salariés, c’est l’épuisement physique et moral qui se lit sur leurs épaules courbées et leur visage inquiet. Mais, bien vite, se montre un espoir, incarné dans un sourire : pour Philippe Lamas, ce sont les petites victoires syndicales, qu’il obtient après des années de lutte. Pour Sibylle, c’est sa jeunesse (18 ans) et la possibilité de reprendre des études, lorsqu’elle aura assez d’argent. Pour Sarah, c’est son métier, qu’elle aime malgré tout pour le contact avec les gens, même si les conditions sont dures. Côté salaire, le discount s’est toujours illustré par des rémunérations plus élevées que dans la grande distribution, une compensation légitime au vu de la rudesse de la tâche. Mais selon Force Ouvrière, un temps partiel chez Leclerc ne rapporterait désormais pas beaucoup moins que chez un discounter, poussant les caissières à rendre leur tablier de fortune pour trimer ailleurs. Créer de la valeur devient de plus en plus difficile pour ces ouvriers du commerce, qui ne sont, en définitive, envisagés que comme des coûts.

 - Aldi Marché, festival de procès

Coline* travaillait comme caissière polyvalente, chez Aldi Marché. Avant de se faire licencier l’année dernière, avec plusieurs autres de ses collègues. « Ils avaient monté un dossier contre moi, répertoriant toutes les petites erreurs que j’avais pu commettre », raconte-t-elle, sous couvert d’anonymat. Un an après son entrée en fonction, elle commence à se rebeller : ras-le-bol de finir tard et de ne pouvoir compter ses heures, marre de crouler sous le travail à cause du manque d’effectifs... L’entreprise invoque alors des négligences, comme la palette oubliée dans le comptage du camion et quelques euros en plus dans sa caisse. « Quand on commence à contester, ils font tout pour nous virer : il y a tant de travail à faire pour si peu de personnes que c’est facile de nous coincer sur un petit truc ! », confie-t-elle, excédée. Elle est en attente de jugement aux Prud’hommes et, pour elle, ce n’est pas la somme qui importe : seule une condamnation en bonne et due forme lui permettra de tourner la page Aldi Marché.

  - Travailler debout
Dans les enseignes discount, les caissières polyvalentes travaillent debout en continu. Si beaucoup reconnaissent que c’est un véritable sport, la plupart finissent par s’y faire, comme un moindre mal. Quand on demande aux chefs de magasin le pourquoi de cette posture, la réponse est claire : « debout, on passe plus d’articles, c’est bon pour la productivité ». Typique des postes exécutants féminins, la position n’a fait l’objet que de très peu de recherches scientifiques. Pourtant, les douleurs ressenties au niveau des jambes et aux chevilles sont bien réelles, et peuvent, à la longue, se compliquer. Jusqu’à l’inaptitude, qui équivaut à licenciement, tant il est difficile d’être reclassé.

Pour plus d’information sur le travail debout, lire « La souffrance inutile : la posture debout statique dans les emplois de service », article de Karen Messing, professeure au Département de Sciences Biologiques à l’Université du Québec À Montréal (UQAM).

*Les prénoms ont été modifiés, à la demande des salariées.

LE DISCOUNT EN CHIFFRES 

Lidl : 15000 salariés (estimation)
Aldi : 5000 salariés (estimation)
Discount : 14,1 % de part de marché (grandes et moyennes surfaces)

Tous les commentaires

02/04/2013, 21:57 | Par Rabourgris

La députée socialiste Catherine Lemorton a goûté aux joies du hard discount. Voici un lien vers LCP.

http://www.lcp.fr/emissions/j-aimerais-vous-y-voir/vod/1624-catherine-lemorton-a-l-epreuve-du-hard-discount/catherine-lemorton

Fera-t-elle évoluer la législation à l'AN puisque maintenant elle appartient à la majorité?

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