
Thématiques du blog
Les pratiques culturelles des Français, saison 5
Après de longues années d’attente, la dernière enquête sur les pratiques culturelles des Français vient d’être publiée par le ministère de la Culture, une nouvelle fois sous la direction d'Olivier Donnat. Les précédentes enquêtes dataient de 1997, 1989, 1981 et 1973. Une enquête tous les 10 ans, c’est peu au vu de l’intérêt des résultats (quoique souvent critiqués ou relativisés, par exemple par Bernard Lahire ou par Olivier Donnat lui-même). La méthodologie est solide et la validité du dispositif peu contestable. L’enquête fait l’objet d’un ouvrage (que je n’ai pas encore consulté), d’une synthèse téléchargeable sur le site du Ministère et d’un site idoine reprenant l’ensemble des résultats ( >http://www.pratiquesculturelles.culture.gouv.fr ). Cinq enseignements principaux (à creuser bien sûr) ressortent selon moi de cette nouvelle enquête :
1) L’usage d’Internet se banalise mais surtout utiliser Internet n’entraîne pas une baisse des autres pratiques culturelles, bien au contraire. Les utilisateurs les plus réguliers d’Internet (connexion tous les jours ou presque) vont plus souvent au cinéma, au musée, au théâtre et lisent plus que les utilisateurs plus occasionnels ou les non-utilisateurs d'Internet. Enfin, une étude qui démontre sérieusement qu’Internet n’est pas un instrument de débilisation !
2) Les pratiques culturelles sont plus liées à des effets générationnels qu’à l’âge, c’est-à-dire que nos pratiques à 20 ans sont proches de nos pratiques à 40 ans. Autrement dit, il y a peu de chances que celui qui ne fréquente pas les musées à 20 ans les fréquentent de façon assidue à 40, et de même celui qui écoute du rock à 20 ans en écoutera encore à 40 (c’est de la statistique, ça n’empêche pas des parcours individuels différenciés). C’est ce qui explique que les musiques populaires (actuelles si vous préférez) ne soient pas plus l’apanage des « jeunes » et attirent désormais un nombre important de quadras. Ce qui devrait au passage faire un peu réfléchir toutes les collectivités locales qui se lancent dans la construction de salles de musiques actuelles uniquement dans une perspective de politique jeunesse…
3) La lecture de livres est en net recul. En 1997, 25% des Français indiquaient n’avoir lu aucun livre au cours des 12 derniers mois, 35 % entre 1 et 9 livres et 37% 10 livres ou plus (NSP=3%). En 2008, les proportions sont respectivement de 30% (+5% de non-lecteurs), 39% (+4% de lecteurs moyens) et 31% (-6% de grands lecteurs). Les différences selon le milieu social sont saisissantes et se renforcent en 10 ans : 57% des Français dont le chef de ménage est cadre supérieur ont lu 10 livres ou plus au cours des 12 derniers mois, contre 18% de ceux dont le chef de ménage est ouvrier (26% en 1997).
4) La fréquentation des équipements culturels est stable en 10 ans mais guère brillante. La moitié des Français n’ont fréquenté aucun équipement culturel dans l’année (cinéma, lieu de spectacle, bibliothèque, musée…) ou de façon exceptionnelle (quelques sorties au cinéma par exemple). Un quart des Français ont une fréquentation occasionnelle (des sorties au cinéma et dans les musées quelques fois dans l’année et une sortie au spectacle par exemple). Enfin, un dernier quart a une pratique régulière ou très soutenue. La synthèse ne met pas l’accent sur les différences selon le milieu social, elles sont pourtant spectaculaires. Par exemple, 41% des cadres (c’est un raccourci = des Français dont le chef le ménage est cadre) sont allés au moins une fois au théâtre (pièce jouée par des professionnels) au cours des 12 derniers mois contre 22% des professions intermédiaires, 13% des employés et 9% des ouvriers. Vous avez dit démocratisation ?
5) Le boom des pratiques en amateur est à relativiser. La précédente enquête de 1997 avait mis en évidence la progression des pratiques artistiques en amateur (jouer d’un instrument de musique, faire du théâtre ou de la danse en amateur, tenir un journal intime…). Ces pratiques ont légèrement diminué ou sont restés stables entre 1997 et 2008, même si de nouvelles pratiques sont apparues comme créer de la musique sur ordinateur ou avoir une activité graphique sur ordinateur.
Il serait intéressant, et cruel, de relier ces cinq enseignements à la politique culturelle du ministère de la Culture depuis plusieurs années (et aux faibles propositions du Conseil pour la création artistique…). Diabolisation d’Internet quand l’enquête montre que l’usage d’Internet est plutôt associé à une plus grande pratique culturelle par ailleurs. Réflexion très embryonnaire et peu intégrée sur les grands enjeux des pratiques numériques en plein essor. Aucun recentrage de la politique du spectacle vivant (les labels, la prime à la production plutôt qu’à la diffusion, le « mépris » pour les actions pédagogiques…) malgré l’échec important de la politique de démocratisation. Le Ministère ne s’est jamais emparé de ces enquêtes pour en faire un véritable instrument au service de l’action. J’ai bien peur qu’une fois encore cette enquête, malgré tout son intérêt, ne serve uniquement à satisfaire sociologues de la culture et autres intervenants de colloques en quête de chiffres frais.


Tous les commentaires
Au moment où j'écrivais cette note, Sylvain Bourmeau publiait un excellent article sur cette enquête, ainsi qu'un diaporama des principaux résultats commentés par Olivier Donnat : http://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/141009/le-numerique-transforme-nos-pratiques-culturelles-sans-toujours-les-bou