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« De la critique » par Boltanski et prolongement sur l’observation culturelle

Je viens de terminer le dernier ouvrage de Luc Boltanski : « De la critique : précis de sociologie de l’émancipation ». J’ai toujours admiré le travail de Boltanski même si j’ai plus de mal (au sens de facilité de lecture) avec ses opus très théoriques (De la justification) qu’avec ses ouvrages centrés sur un terrain d’enquête (Le nouvel esprit du capitalisme, L’amour et la justice comme compétences…) même si, dans cette œuvre, travail de terrain et formalisation théorique sont toujours étroitement articulés. De la critique est clairement situé dans une perspective très théorique mais comme Boltanski lui-même présente cet ouvrage comme la suite ou un complément au Nouvel esprit du capitalisme, j’ai eu envie de m’y frotter, le billet de Jean-Louis Fabiani sur Médiapart m’ayant définitivement convaincu.

Le texte est dense, complexe parfois, mais les problématiques qu’il soulève sont riches et peuvent intéresser tous ceux qui s’interrogent sur le sens de la sociologie et sa capacité à faire bouger le monde. Pour résumer très grossièrement le propos, Boltanski tente de dépasser dans cet ouvrage l’opposition entre sociologie critique bourdieusienne (à laquelle Boltanski a participé jusqu’à la fin des années 70) et sociologie pragmatique de la critique (développée par le GSPM – Groupe de sociologie politique et morale - cofondé par Boltanski en 1984). La première, bien connue, se place en surplomb des acteurs, dans une logique de dévoilement des dominations qu’ils subissent. La seconde, tout aussi connue aujourd’hui, met davantage l’accent sur les capacités propres des acteurs, en prenant au sérieux leurs propres capacités critiques. Dans De la critique, Boltanski tente de relier ces deux approches, seule manière selon lui de permettre une réelle émancipation des acteurs dans un monde de plus en plus marquée par l’idéologie gestionnaire.

J’ai fait vite ! Pour des résumés plus amples, je renvoie au traitement très complet sur cet ouvrage dans Médiapart (pour ceux qui voudrait en savoir plus sans lire l’ouvrage) : l’interview de Boltanski par Sylvain Bourmeau, l’excellent billet de Jean-Louis Fabiani, la conférence de Boltanski dans le cadre du festival littéraire Médiapart.

Le sociologue de la culture amateur que je suis ici se permettra un prolongement un peu audacieux (ou un peu bancal peut-être !). Cet ouvrage m’a rappelé les nombreux débats qui existent au sein des professionnels de la culture sur le sens de l’observation. Ainsi, des initiatives sont apparues ces dernières années pour défendre l’idée que l’observation des pratiques culturelles devait être effectuée par les acteurs eux-mêmes, dans le refus du monde gestionnaire et de ses cohortes d’experts décrit par Boltanski dans certaines des pages les plus fortes de De la critique, mais aussi dans le refus d’une position surplombante qui rappelle (de loin bien sûr) les reproches adressées par la sociologie pragmatique à la sociologie bourdieusienne. 

Les acteurs des musiques actuelles ont été en pointe dans cette position, notamment la Fédurok (fédération de lieux de musiques actuelles) et son observation participative et partagée, démarche adoptée aujourd’hui dans son principe par l’ensemble des réseaux de l’Ufisc qui rassemble des acteurs ne relevant ni du secteur public ni du secteur lucratif dans le spectacle vivant (ce qu’on appelle parfois tiers secteur). La méthode peut être résumée ainsi : « L’Observation Participative et Partagée » établit un mode relationnel participatif inhabituel qui suppose que la règle du jeu soit explicite et connue de tous les participants en amont de sa mise en œuvre. Cette méthode induit un équilibre des intérêts des participants à l’observation en donnant une priorité à celui qui génère l’information dans son usage. » Cette démarche a été fructueuse. Certains réseaux ont réussi à construire avec l’administration centrale du ministère de la Culture une relation relativement équilibrée où les données et les arguments fournis par les acteurs (leurs « justifications ») sont pris au sérieux, et où les « indicateurs », notion clef des nouvelles logiques mises en œuvre dans les politiques publiques actuellement (via la RGPP notamment), sont construits en lien avec les acteurs, voire fournis par eux. 

Il y a pourtant une faille dans cette logique, assez semblable à celle identifiée par Boltanski dans les limites qu’il donne à la sociologie pragmatique de la critique (toujours dans mon parallèle quelque peu acrobatique). On ne peut pas uniquement s’arrêter à ce que disent et font les acteurs. Cela peut être une nécessité méthodologique, un impératif éthique ou une perspective d’analyse, mais pour élaborer une sociologie critique, ou ici défendre les intérêts des organisations culturelles indépendantes, des démarches plus surplombantes, permettant de mettre à jour des liens invisibles aux acteurs ou des réalités masquées, restent importantes (même si non exclusives). En parallèle des observations participantes, dont leur utilité pour produire de la connaissance n’est pas remise en cause, les acteurs culturels indépendants auraient donc tout intérêt à lancer des études davantage centrées sur la comparaison entre secteurs, à accepter des analyses extérieures plus détachées des acteurs, à produire de la contre-expertise budgétaire… Pour défendre au mieux leurs intérêts et leurs spécificités, cette double démarche semble incontournable.

Tous les commentaires

Merci de ce rappel de l'importance des travaux de Boltanski.

Pour comprendre la logique des acteurs, faut-il prendre une position surplombante, qui les analyse de l'extéreieur ? ou une position de l'intérieur, qui s'appuie sur leurs propres justifications de leurs actes ?

 

Ou bien, accepter la  validité des deux approches, et prendre en compte ces deux regards, pour moi complémentaires, même s'ils sont contradictoires.

Et dans ce cas, tenter une double démarche, pour pouvoir prendre en compte les deux "faces" des acteurs sociaux.

 

Tout à fait. Il me semble en effet que cette double démarche est stimulante pour bien des domaines... Cordialement.

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