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Idéal artiste

Depuis quelques temps, j'ai remarqué l'apparition de plus en plus fréquente dans les annonces immobilières d'un intrigant "Idéal artiste". Par exemple :
« Belleville. Loft en duplex 100m² dans allée privée. Rez-de-chaussée de 57m² espace ouvert avec cuisine us. Au 1er étage, 43m² avec salle d'eau et wc séparés. Lumineux et calme. Idéal artiste. 500 000 euros. » Bon, il s'agit a priori plutôt d'artistes riches et puis aussi calmes (artistes retraités ?).
Je n’ai pas fait de recensement exhaustif mais il semble bien que le qualificatif « idéal artiste » s’applique grosso modo à des appartements chers, spacieux et un peu atypiques mais pas trop. Dans Libération de ce jour, on trouve ainsi une annonce pour un duplex de 132m2 à vendre dans le IIIe arrondisssement, idéal pour un « anti conformiste » (sic !). Vu que l’appartement est affiché à près d’un million d’euros, faut en effet être sacrément anticonformiste.

Cela marche également pour les locations avec ces deux exemples édifiants.
J’aime beaucoup celle-ci notamment en raison de l’utilisation du mot "open space",  venu directement du champ lexical de l’entreprise :

« Location appartement Le Pré Saint Gervais 93310. Magnifique loft entièrement refait à neuf proche Paris de 450m², open space + 3 grandes chambres et 2 salles de bains+ une belle terrasse de 50m². Poutre apparente, 4m hauteur sous-plafond, idéal artiste. 4700 € par mois. »
Enfin, dernier exemple dans Libération de ce week-end, avec ce magnifique et significatif « profession libérale ou artiste ». Dentiste et Artiste même combat !! « Loft 50m2. 2p. Poutres, parquet. Profe. Libérale ou artiste. 1200 € par mois charges comprise. »

 


Alors pourquoi l’utilisation de ce qualificatif "idéal artiste", alors que très clairement la très grande majorité des artistes (et des salariés lambda non-héritiers d’ailleurs) ne sont pas en mesure de se payer de tels bijoux d’espace et de calme ? L’ethnologue Marc Augé avait bien montré, dans Domaines & Château (1989), combien les annonces immobilières de prestige (notamment celles présentées en dernières pages du Nouvel Obs) renvoyaient à des projections intimes : souvenirs d’enfance, souvenirs littéraires.... Mais cela ne nous éclaire pas plus sur cet "idéal artiste" sans aucun doute inexistant dans les annonces de la fin des années 80. Il me semble que l’explication la plus convaincante pourrait se trouver dans l’ouvrage magistral de Boltanski et Chiapello Le nouvel esprit du capitalisme (1999). Rappel de leur thèse : le capitalisme a la grande force d’être en capacité d’ajustement perpétuel, pour intégrer en son cœur les critiques qui lui sont adressées. C’est ainsi que le nouvel esprit du capitalisme, caractérisé par la montée en puissance de la structure en réseau (versus structure bureaucratique), s’est construit en récupérant la "critique artiste" adressée au capitalisme après mai 68 :  besoin d’autonomie, de créativité, d’inventivité, de structures souples et moins hiérarchisées. Ainsi, dans ce nouveau capitalisme, la distinction traditionnelle entre "artistes" et "bourgeois" n’a plus lieu d’être :

« Le néo-manager n’est-il pas, comme l’artiste, un créatif, un homme d’intuition, d’invention, de contacts, de rencontres de hasard, toujours en mouvement, passant de projet en projet, de monde en monde ? N’est-il pas comme l’artiste, libéré des pesanteurs de la possession et des contraintes de l’appartenance hiérarchique, des signes de pouvoir – bureau ou cravate – et aussi, par là, des hypocrisies de la morale bourgeoise » (page 399).

Pierre-Michel Menger, dans Portrait de l’artiste en travailleur (2003), a bien montré par ailleurs combien le modèle de l’artiste au travail (flexibilité, organisation en mode projets, contexte de réputation…) pouvait préfigurer le modèle futur d’organisation du travail de la société dans son ensemble.

 


Ce petit signe, le qualificatif "idéal artiste" au cœur du capitalisme ancien esprit (la propriété foncière), montre bien comment le "Grand", comme dit Boltanski, est constitué dans le capitalisme contemporain par la figure de l’artiste, même si cette représentation n’a rien à voir avec la réalité de ce qui constitue aujourd’hui la condition des artistes. C'était notre chronique : comment lire la société avec les petites annonces...

 

Tous les commentaires

cf cette catégorie récente d'individus dénommés bobo bourgeois- bohème riche mais pas sectaire, bohème donc idéologue ou idéaliste relativement subversif entre conservatisme et rébellion écolo la réalité est souvent différente, le profil de l'artiste vivant dans un loft est souvent le cliché du capitalisme des pages de vogues ou de beaux-arts magazine le capitaliste se peut sur le modèle du pop art et de la consommation un être qui vit au sein du libéralisme, voyage, consomme, communique et achète des lofts de 450 m² mais bon ces artistes là sont plus des mercedes era qui gèrent des agences de casting ou des agences de pub 25 euros le prix d'entrée pour la dernière exposition du palais de tokyo publicis 450 m², disons que pour une communautée de 50 personnes artistes ou non ce serait correcte, pour un artiste seul disons qu'il sagit plutot d'un artiste du délit d'initié ou du back office au sein d'une multinationale banquaire.

D'une certaine "manière", les banquiers du front ou du back office sont des ""artistes"" tant ils ont développé une créativité sans limite dans le déploiement d'outils financiers complexes et border-line!!!!!!!!!

Excellent papier qui donne envie de lire le dernier bouquin de Pierre-Michel Menger, Le travail créateur : S'accomplir dans l'incertain (Broché - 9 avril 2009) Pol

Dans le même esprit, j'aime bien les "2 pièces, 70m², proche place de l'étoile. Idéal pied à terre. 560 000€".

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