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le geste de métier

LE GESTE PROFESSIONNEL

Le formateur construit son geste de métier au fil de ses élèves, ce geste est vivant, il se perfectionne, il résiste. Le geste mal né, tant celui de l’élève emmené par l’enseignant que celui, pédagogique, de l’enseignant, devient alors un geste efficace et reconnu, propre à chacun mais propriété de tous car reconnaissance est aussi paternité.

Il y a un art de tourner le volant pour être efficace dans l’action. Ce n’est pas pure poésie que demander de tenir le volant des deux mains à « 9h15 » ou à « 10h10 » et de ne pas  laisser le volant glisser entre les mains. Cette position des deux mains, ce n’est ni une lubie, ni une façon de donner artificiellement un sens au métier. On pourrait le croire comme il m’est arrivé de croire que lorsque les inspecteurs exigeaient des mouvements de tête aux intersections ou avant un changement de direction, c’était pour justifier leur existence professionnelle.

Ces gestes étaient obtenus par la toute puissance de l’inspecteur qui donnait alors le choix entre l’excès, dont l’alibi était la sécurité, ou pas de permis. Il y eût une phase d’exagération de chaque geste au point où on se demandait comment l’élève allait pouvoir gérer sa trajectoire avec ces mouvements de tête pointant toutes les directions. Mais l’inspecteur était satisfait de ce ridicule. Le seul mouvement que l’élève ne faisait pas, c’était de lever la tête, sans doute parce que la voiture n’avait pas l’option toit ouvrant. Tout le reste y était. Pour le plaisir du jeune inspecteur, ce n’était pas les yeux qui regardaient mais la tête qui tournait. C’était grotesque jusqu’à ce que, le métier entrant, les inspecteurs eux-mêmes finissaient par dire : ne faites pas trop de cinéma.

Il fallait donc en faire un peu, de cinéma.  Mais il fallait évoluer. Parce que, finalement, regarder est quelque chose qui relève du geste affiné, celui d’un mouvement de l’œil mais pas seulement car il est accompagné d’un mouvement de la pensée. Peu importe si c’est l’œil qui déclenche la pensée ou si c’est la pensée qui déclenche le regard : en effet, pour l’inspecteur, le mouvement laisse présumer la pensée. L’inspecteur ne sait pas ce que l’élève pense mais il sait ce à quoi l’élève doit penser : à son environnement. Alors, le mouvement répété de la tête est le comportement observable, certes primaire, qui va permettre à l’inspecteur de croire que l’élève pense à la sécurité. A défaut de geste affiné, il y a le geste brut qui agit telle une présomption qui profite à l’accusé.

C’est la pensée du moniteur qui apprend l’élève à penser. Maintenant, le moniteur accompagne les gestes d’une parole rythmée qui, répétée, sonne comme une chanson : rétro intérieur, rétro gauche, rétro droit, angle mort.  Avec le temps, si le moniteur sait faire, s’il sait régler les mouvements, les gestes prennent forme chez l’élève. Chaotiques, désordonnés et maladroits, le moniteur apprend à connaître les mots et les moments pour les dire, puis les gestes deviennent fluides et efficaces. Sans moniteur pour les dresser, les gestes ne se développent pas bien, ils restent tordus, grossiers et non adressés. Ils ne servent à rien sauf à donner le change. Avec le concours du moniteur, les gestes de l’élève, d’abord adressés à l’inspecteur, sont maintenant adressés à la sécurité. Le geste prend sens avec le destinataire qui change.

Souvent, il est difficile au moniteur de comprendre que la grossièreté d’un geste est une étape nécessaire, incontournable même car on ne peut vouloir enseigner le geste fin ou le geste parfait sans passer d’abord par le geste gros et maladroit. Il est probable que ce qui fait la différence entre les bons entraineurs au tennis et les mauvais, les bons moniteurs et les mauvais, c’est d’avoir compris ou non, d’une part, quels sont les gestes grossiers et maladroits qui donneront ensuite le bon geste, et d’autre part, que ces gestes grossiers doivent même être l’objet d’une injonction pédagogique, c’est à dire, être demandés et provoqués par l’enseignant lui-même.

Ainsi, un élève apprend plus vite à maîtriser son volant en ligne droite quand on lui demande de le bouger plutôt que quand on lui demande d’essayer de « le tenir droit ». C’est d’ailleurs parce qu’on lui demande de le tenir droit qu’il n’y arrive pas et que cela déclenche un cercle vicieux en pleine ligne droite. A moto, tourner sans poser le pied par terre s’apprend justement en posant le pied et non pas en se privant de le poser. Il y a en effet dans le geste excessif un « trop » qui contient le « juste ». L’inverse, le geste empêché dans sa genèse parce qu’on voudrait le calibrer avant même qu’il ne soit fait, est une aberration pédagogique car on voudrait alors que le geste parfait naisse de rien. Or, rien ne vient de rien.

Les gestes se dressent et se règlent pour entrer dans le bien faire des règles de l’art.  Ce qui était du mauvais cinéma auparavant devient un art maintenant. Progressivement, le geste de l’élève tend vers la pureté. Mais il vient de loin. On ne peut pourtant pas dire qu’il ne part de rien parce qu’il part du moniteur, lequel le tient lui-même de son métier. Il part du geste de métier du moniteur et, simultanément, il part d’un savoir apprendre de l’élève, ce savoir apprendre qu’on appelle aussi prédisposition psychomotrice, qualité qui n’est pas égale chez tous les élèves. Quoi qu’il en soit, derrière le geste de l’élève et même avant, il y a le geste du moniteur. Ce geste là n’est pas seulement un mouvement du corps, il est surtout un mouvement de l’esprit, enfant d’un savoir-faire de métier, un mouvement pédagogique, une chanson qui précède en l’accompagnant le geste brut pas même encore coffré.

La pédagogie de la conduite est alors la chanson de geste du métier de moniteur. Le premier de ces gestes est de convaincre pour vaincre : convaincre l’élève de se prêter à l’opération pour ensuite vaincre avec lui l’inertie du geste inexistant dans l’instant. Il est vrai que travailler à faire travailler le cerveau d’un élève qui ne sait pas faire, certainement, demande du doigté. L’élève, la brute, transforme peu à peu son geste pour l’adapter aux paroles du moniteur. Ce geste devient automatique et esthétique. Il répond à une exigence de sécurité maintenant alors qu’il est né de ce qu’on pensait être une lubie des inspecteurs. Surement que l’alibi n’était pas une lubie, et réciproquement.

 

Georges HOAREAU

 

 

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