Défenestration à la PJJ de Paris
Ce jour-là, la réunion hebdomadaire des directeurs se prépare. La directrice départementale de la PJJ (Protection judiciaire de la jeunesse) de Paris n’y siègera pas. Son siège, elle l’a pris pour enjamber la fenêtre et se jeter dans le vide. Une réunion, semble-t-il, pourtant comme les autres, tristement banale avec son cortège de fermeture d’établissements, de dé-structuration, de dé-localisation, de personnels à re-déployer.
Educatrice de formation, chargée à ce poste de direction d’acter les directives de sa hiérarchie, la défenestration sur le lieu du travail, juste avant la réunion, semble venir à la place de ce qui n’a pu se dire ? Bien que personne ne puisse parler au nom de l’autre, on peut avancer cependant qu’un tel passage à l’acte vient signifier quelque chose de l’impasse dans laquelle, elle fut contrainte de se débattre, jusqu'à l'absurde.
Aux nouvelles méthodes de gestion publique qui visent la normalisation des pratiques, et au détournement de l’ordonnance de 45, qui oriente les nouvelles missions de la PJJ en transformant les éducateurs en contrôleurs, s’ajoute l’idéologie d’une pseudo-pédagogie qui vise à redresser le comportement, en faisant l’économie du travail d’élaboration psychique et de sa subjectivation. Si l’Ordonnance de 45 interrogeait la réalité des faits à la lumière de la réalité psychique, si les éducateurs se faisaient passeurs pour ces jeunes en impasse, les derniers remaniements de l’ordonnance de 45 détournent l’esprit de la loi, en la recentrant sur un objectif de « mise au pas», qui vient empêcher ces jeunes en errance de « prendre pied ».
Contre un supposé laxisme, la fermeté s’est mutée en fermeture d’établissements éducatifs, et en enfermement : enfermement dans les murs, enfermement psychique. Sommés de mettre leur éthique et leur savoir-faire au placard pour répondre à la pression de la violence, par la violence de la seule ré-pression, les éducateurs sont poussés à devenir des exécutants musclés de consignes politiques relayées par leur administration. Comment alors permettre à ces adolescents de retrouver le désir de s’inscrire dans une réalité sociale vivante et vivable, une réalité qui donne envie de vivre ?
Là où la visée éducative est de permettre que ces adolescents, pris dans le tumulte de leurs pulsions, trouvent les repères subjectifs nécessaires à leur inscription dans la vie, le patient travail d’équipe est nié, annulé au profit d’une prise en charge contractualisée par un document établissant les objectifs et les moyens de les atteindre, dans le déni de la singularité et de la subjectivité, dans le déni de l’inventivité de chacun.
Quelle marge de manœuvre reste-t-il alors devant un mode de gestion centralisé de la délinquance, qui introduit ses techniques de normalisation, ses référentiels de mesures, avec fiches techniques, questionnaires directifs, procédures obligatoires, et «recommandations de bonnes pratiques professionnelles » ? Avec la volonté d’uniformiser les pratiques, la prise en charge programmée de ces jeunes devient stérile, parce que stérilisée.
La boucle se boucle enfin sur une « logique de la performance », avec la LOLF, qui indexe les budgets sur des objectifs quantitatifs, dont les critères sont définis par les Administrations Centrales.
Programmer, dresser, conditionner, normaliser, mesurer, quantifier, évaluer… destructurer, délocaliser, redéployer… autant de noms de cette entreprise destructrice de l’homme, d’un bout à l’autre de la chaîne, qui laisse chacun aux prises avec sa solitude, son angoisse et sa culpabilité.
Qu’une directrice de la PJJ n’ait eu d’autre recours que de s’éjecter par la fenêtre pour échapper à sa fonction, dans le silence de l’acte, en dit long sur l’impossible tâche à laquelle elle essaya de se soumettre.
Danièle Epstein
Psychanalyste
Psychologue à la PJJ de Paris jusqu'en 2006
PS/ Pour ceux qui n’auraient pas suivi l’actualité, précisons que Mme K a miraculeusement survécu. Tombée sur un buisson qui a amorti sa chute, ses jours ne sont pas en danger.
Mme K a pris ses fonctions au Département de Paris, peu de temps après que j’aie moi-même pris la décision de mettre un terme à mes activités de psychologue à la PJJ, pour des raisons que j’ai exposées à cette occasion dans une Lettre Ouverte.
Nous avions alors échangé nos points de vue divergeants sur les nouvelles orientations de la PJJ.
Mais Mme K, décrite comme une femme solide et équilibrée, avait à cœur d’être à la hauteur de ses fonctions directoriales et d’en assumer les responsabilités .
Il semblerait qu’elle ait présumé de ses forces…


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On voit une fois de plus, que ceux qui font les lois, ne connaissent nullement le terrain,(ou l'ont oublié)
Aussi bien pour les réformes de l'Education Nationale, la loi handicap 2005, les réformes de la P.J.J. etc... sous des prétextes démagogiques d'efficacité, de tolerance, de protection de la societé,on ferme des établissement et l' on supprime des postes indispensables au bon fonctionnement des institutions; tout cela pour faire des économies. Quelle honte!
"une prise en charge contractualisée par un document établissant les objectifs et les moyens de les atteindre"
Je confirme, et c'est sinistre, ce projet de transformer un être humain en objectifs mesurables.
Il y a des billets, comme celui-là, de temps en temps, qui laissent silencieux.
Je l'ai relu plusieurs fois, après qu'il soit tombé, sur le tracker de MDP.
Silence, parce qu'il n'y a pas de mots.
Ou du moins, il faut du temps avant de retrouver la parole.
On le sait, partout, au sein des administrations, au sein des institutions, mais aussi dans des organismes privés, qui s'occupent de ce que la société a de plus intime dans sa fragilité, des porcs dominent.
Qu'est-ce qu'un porc?
Un porc est un animal qui comme tous les animaux ne pense qu'à manger.
Sauf que le porc, quand il s'agit de nourriture peut devenir extrêmement féroce, avec les autres animaux, et même ses congénères, et semble tout oublier.
Sauf son avidité.
Aujourd'hui, dans ce pays, nous sommes sous le règne des porcs.
De droite, mais aussi de gauche.
Et cela se traduit par la mort misérable de pauvres gens trops doux, trop tendres, dans des administrations qui sont chargées de les protéger.
Cela se traduit par la misère et l'exploitation dans des régions où les représentants de l'Etat, du Public, donnent la main, à l'exploiteur après lui avoir donné l'argent, et le droit.
C'est insoutenable, et on ne doit pas, quand on est un homme ou une femme, laisser faire, pour nous, nos enfants, et ce qui fait que la vie ne doit pas cesser de vouloir être vécue.
Il est plus que temps de circonscrire les porcs à leur porcherie, et à des champs clos.
Merci pour votre billet, et votre témoignage,Gepstein.
Aujourd'hui, dans ce pays, nous sommes sous le règne des porcs.
Gilles Châtelet, un grand mathématicien qui s'est suicidé avait écrit " Vivre et penser comme des porcs, de l'incitation à l'envie et à l'ennui dans les démocraties-machés, Exils 1998
PJJ = Protection Judiciaire de la Jeunesse...
Je regarde en ce moment la saison 4 de "The wire" et qui décrit une jeunesse en totale déshérence, le courage des profs, des directeurs d'école qui écopent à la petite cuillère un bateau en train de couler. Pour essayer d'en sauver certains.
Notre société va finir par exploser, car elle ne comprend plus quelles sont ses priorités.
Une lettre ouverte qu'elle a écrite en novembre 2005...
http://reseaudesbahuts.lautre.net/spip.php?article173
Entièrement d'accord avec cette lettre ouverte qui décrit déjà très bien la situation qui ne fait que s'aggraver.
Idem
Comme Passifou, j'ai lu et relu ce billet qui est très fort et vous prend à la gorge.
Puis je me suis interrogé. C'est quoi la PJJ ? Comme la dit Oliv92, PJJ = Protection Judiciaire de la Jeunesse... ce qui rend le sujet encore plus sensible. Une directrice départementale au sein du ministère de la justice! Et on n'en parle pas !
Enfin si, un peu mais il faut chercher : une radio périphérique RTL http://www.rtl.fr/fiche/5928348721/tentative-de-suicide-de-la-directrice-de-la-pjj-de-paris.html.
La page locale du Parisien http://www.leparisien.fr/paris-75/ministere-de-la-justice-la-directrice-de-la-pjj-se-defenestre-18-09-2009-642609.php ou http://www.aujourdhui-en-france.fr/faits-divers/tentative-de-suicide-dans-une-direction-du-ministere-de-la-justice-18-09-2009-643443.php. Seul Le Telegramme se fait l'écho de ces deux sources. Et ce pour des faits remontant au mardi 16 septembre. Aurait-on voulu étouffer cette tentative de suicide ? Cela semble probable!
Comme l'a très bien dit Danièle Epstein (si j'ai bien compris, ce n'est pas elle qui s'est défenestrée mais c'est ambigu dans le billet) dans sa lettre ouverte aux politiques de novembre 2005 dont Oliv92 à publié le lien mais que l'on trouve aussi sur http://www.psychasoc.com/Textes/Lettre-ouverte-aux-politiques-et-a-ceux-qui-les-relaient
Je multiple les liens, c'est débile, je le sais, mais c'est pour faire marcher le référencement internet. Car de tels faits doivent être connus.
La politique de Sarkozy mise en musique par Michelle Alliot-Marie ne laisse aucun choix aux acteurs de la PJJ:
"Comment soutenir un acte clinique, quand les normes en vigueur ne laissent pour choix que l’abattage ou le saupoudrage ?"
Les discours sécuritaires abusifs, l'exploitation outrancière du moindre fait divers pour dénier toute approche visant à la réinsertion, la reconstruction, la guérison sont significatives. Non la seule solution, c'est l'enfermement, à vie de préférence. Et l'on à même droit à l'INSERM qui "préconise de dépister, dès 36 mois, les enfants présentant des troubles de conduite, pour les soumettre à des protocoles comportementalistes, avant de les ficher comme futurs délinquants. Beaux jours en perspective pour la justice des mineurs…"
Beau pays que le notre. Comme le dirait Passifou, il y a des coups de canne qui se perdent et les porcs qui rodent en mériteraient bien quelque uns.
Merci à vous gepstein d'avoir signalé ce sujet. C'est important
Dans tous les domaines économiques OU NON, je vous cite "Programmer, dresser, conditionner, normaliser, mesurer, quantifier, évaluer… destructurer, délocaliser, redéployer…"
Rien à ajouter sinon une colère sourde contre ce système qui broie l'humain.
Merci pour ce très beau billet plein de dignité, de coeur et de bon sens.
Et qui laisse sans voix, incrédule. On se suicide beaucoup en Sarkozye.
le travail tue, les gens se suicident aujourd'hui pour le travail...travailler plus pour mourir plus, c'est cette histoire que l'on raconte en sarkoland mais pas que....Partout où sous prétexte de rentabilité on a oublié les humains et leur besoin de comprendre, leur rythme personnel, la nécessité de s'approprier le sens de l'action. L'autoagressivité est la résultante du vide de sens, des pressions intolérables, des pertes des valeurs éthiques dans le travail...en lieu et place de l'hétéro-agressivité de nos anciens qui savaient remettre la question de la lutte des classes à l'ordre du jour ! Que sont nos humains devenus si culpabilisés dans la solitude individualiste qui ne leur donne aucune force, aucun rempart aux abus de toutes sortes.
Rompre avec ce système esclavagiste est devenu une URGENCE, nous devons nous battre bec et ongles et tout aussi bien la France est appelée à voter autrement.... au risque de se perdre. Réécouter cette émission qui est passée sur France-Culture hier au soir -"le magazine de la rédaction"- au sujet des suicides chez france télécom :
http://sites.radiofrance.fr/chaines/france-culture/information/magazine_redac/index.php
Cordialement
J'ai croisé tout à l'heure (dimanche) une amie qui était de la réunion avant et à propos de laquelle cette MME K s'est défenestrée : ce qu'elle m'a aussi dit, c'est que la direction de la PJJ a voulu masquer la tentative en accident du travail, que les syndicats n'ont que très mollement réagi, et qu'elle était désemparée : Mme K est la supérieure hiérarchique de pas mal de cadres de la PJJ, auxquels elle a fait passer incidemment le message que ce qu'elle était sensé mettre en place était de l'ordre de l'infâme, et qu'elle ne pouvait s'y résoudre. Comment travailler après cela ? Comment continuer de croire qu'on apporte des réponses ? Je fais aussi le lien avec le terme de "mode" des suicides utilisé par le patron de France Télécom, à propos de la vague de suicides dans sa société.
Est-ce ainsi que les hommes vivent ?
Comment en croire ses yeux quand on lit dans "Le Monde" que pour la Direction de la PJJ, il s'agit d'un accident!
Quant aux syndicats reçus par la Direction, il a été proposé de retarder les échéances de restructuration d'une année, mais pas question de réfléchir sur le fond...
Ci-joint un extrait du communiqué de presse du syndicat de la PJJ, le SNPES
"Nous avons appris la tentative de suicide par défenestration de la Directrice Départementale de Paris survenue sur son lieu de travail au moment du premier collège de direction de l’année, le mardi 15 septembre 2009, quelques jours après une réunion qui s’est tenue à la Direction Interrégionale Ile de France. Cet événement arrive dans un contexte de restructuration des services.
Ce passage à l’acte d’une extrême violence, intervient dans un climat particulièrement oppressant. Il témoigne d’une brutalité institutionnelle subie par tous les professionnels de la PJJ sans précédent à tous les échelons. Au nom des impératifs dictés par la RGPP, le Projet Stratégique National et de la LOLF, l’approche strictement comptable des missions de la Protection Judiciaire de la Jeunesse et des personnels nécessaires à la mise en œuvre des orientations, déshumanise totalement les relations entre les professionnels, et dégrade profondément l’action éducative vis-à-vis des mineurs pris en charge.
Sur les terrains comme dans tous les services, les personnels, qui prennent en charges les jeunes, sont de plus en plus isolés dans leur travail et voient leurs savoirs professionnels de moins en moins reconnus. Ils subissent des pressions permanentes insupportables pour obtempérer aux injonctions, répondre aux objectifs, augmenter la charge de travail qui génèrent stress et angoisses. ..."
Danièle Epstein
Sans mots. C'est terrible ça, de rester sans mots. Interdit.
Même l'insulte, surtout l'insulte. Pourquoi "porcs" ? Parce qu'"ils" sont inhumains ? Or, ce sont des hommes !
Oui, on reste interdit. Pour moi, c'est le mot. Pas d'autre.
Il serait bien, peut-être, que l'édition "contes de la folie ordinaire" reprenne vie pour parler de ces suicides, de cette souffrance au travail, de la "psychologisation" des rapports sociaux qui n'est souvent qu'une manipulation ignoble des êtres humains.
Pour trouver les mots afin de parler de cette situation sociale, où certaines et certains sont broyés. Au-delà de l'effroi.
"Est-ce ainsi que les hommes vivent?" Beaucoup de femmes et d'hommes.
Oui, je me joins à Pascal pour vous inviter, Danièle Epstein, à publier aussi votre billet dans l'édition "contes de la folie ordinaire" qui sommeille depuis juillet 2009.
C'est ici :
http://www.mediapart.fr/club/edition/contes-de-la-folie-ordinaire
Et je me joins à votre billet pour dire qu'en Belgique aussi, la déshumanisation des pratiques va bon train - c'est dramatique.
Un des Directeurs du service de protection judiciaire a pris sa retraite anticipée - quand il est parti j'ai ressenti de l'angoisse car cet homme incarnait sa fonction et inspirait le respect à tous. Ceux qui restent font ce qu'ils peuvent mais ils peuvent de moins en moins car ils ont des consignes.
La dernière "invention" adminstrative consiste à chercher des hébergements urbi et orbi pour les enfants et adolescents via un logiciel informatique qui comptabilise les places libres en institution (il y en a évidemment beaucoup trop peu !). Les fonctionnaires sont donc supposés sélectionner le lieu d'hébergement de manière anonyme - ceci met évidemment fin aux relations de travail qui se sont créées parfois depuis des années entre intervenants : c'est la machine qui décide.
Par ailleurs, les liens de parole, les engagements, ne tiennent plus, même quand ils ont été consignés par écrit : quelle "leçon" ces jeunes vont-ils recevoir des services de la Justice qui sont censés les protéger ???
Enfin, mes années d'expérience de psychiatre orientée par la psychanalyse sont régulièrement balayées par des armées de psychologues TCC fraîchement émoulu(e)s promptement baptisé(e)s "expert auprès des Tribunaux" - secret professionnel réduit comme peau de chagrin, rapports ineptes rendus en retard, audiences reportées, Juge qui doit téléphoner à l'expert(e) pour demander (poliment ?) qu'il ou elle rende enfin son "expertise", enfant longuement maintenu en suspens dans l'attente de la décision qui le concerne, et j'en passe... Quel gâchis !
"Les fonctionnaires sont donc supposés sélectionner le lieu d'hébergement de manière anonyme - ceci met évidemment fin aux relations de travail qui se sont créées parfois depuis des années entre intervenants : c'est la machine qui décide." (Joha)
Cela alors que les recherches en matière de social, même dans les enquêtes des étudiants en formation de travial social, montrent que seul le partenariat de "réseaux ouverts" fonctionne.
Ce monde de management est inhumain et asocial.
ajout hors sujet mais tant pis :
En ce moment j'écoute un reportagedu journal de 18 h de France Culture sur le traitement des clandestins de l'Italie vers la Lybie. Affreux. Insupportable. Délocaliser la violence.