Sun.
27
May

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Fermer

Copenhague, technologies « propres » et brevets : où se situe le vrai débat ?

Cellule photovoltaïque

Qu'avons-nous, pays les plus développés, à offrir aux pays les moins avancés pour qu'ils puissent contribuer à l'effort mondial de lutte contre le réchauffement climatique sans pour autant que leurs perspectives de développement soient compromises ? Des technologies « propres » claironnent nos dirigeants !

Et de nous vanter les trésors produits par notre recherche, la compétitivité de nos grands acteurs industriels, et des lendemains qui chantent, portés par la vague de la croissance (verte) retrouvée.

 


Droits de propriété intellectuelle contre intérêt général

Seulement voilà, il y a un hic. Comment organiser une diffusion massive et rapide de ces technologies vers des pays à la solvabilité limitée lorsqu'elles sont couvertes par des brevets détenus par des entreprises privées bien décidées à en tirer le maximum de profit ? On peut craindre que les maigres efforts que sont prêts à faire les pays industrialisés en matière d'aide au développement ne servent qu'à payer les redevances liées à ces brevets et maintenir ainsi les profits des entreprises du capitalisme vert. Finalement, les milliards d'euros mis sur la table de négociation de Copenhague resteront dans les poches des plus riches. Il seront simplement passés du public au privé.
Le Centre d'Analyse Stratégique vient justement de publier un intéressant rapport analysant les positions et les marges de manoeuvre des grands acteurs de Copenhague. Le dernier chapitre de ce rapport est intitulé « Propriété intellectuelle et changement climatique : combiner incitation à l’innovation et logique de partage ». On y trouve une description détaillée de la problématique du transfert de technologies, qui dessine un paysage à l'horizon uniformément bouché par l'accord ADPIC (Aspects des Droits de Propriété Intellectuelle touchant au Commerce) de l'OMC.
Les quelques exceptions prévues par cet accord - déjà mobilisées par certains pays pour pouvoir produire ou importer des antirétroviraux à un coût raisonnable - sont non seulement d'une grande lourdeur de mise en oeuvre du fait de l'encadrement extrême de leur usage visant à préserver les profits des grandes entreprises du Nord, mais de plus leur extension au champ des technologies « propres » semble avoir été exclue a priori des négociations de Copenhague.
A la lecture de ce rapport, la seule lueur d'espoir semble venir de démarches volontaires d'entreprises comme le projet Eco-Patent Commons, inspiré de la philosophie du logiciel libre : des entreprises et universités acceptent de placer dans un pot commun un certain nombre de brevets et d'en donner l'accès gratuit – quoiqu'encadré - à des tiers. Les échanges d'expertise ainsi stimulés au sein d'une communauté ouverte semblent bénéficier à tous en matière d'innovation, la visibilité des technologies disponibles est accrue... et l'image de marque des entreprises impliquées ne peut qu'en bénéficier.
Si la généralisation de ce type d'approches doit sûrement être encouragée dans le long terme, on peut tout de même se demander si elle est susceptible d'apporter une réponse à la mesure de l'urgence climatique à court ou moyen terme. Mais le coeur du problème se situe-t-il vraiment là où on veut nous le montrer ?

 


Quels transferts de technologies pour quels modes de développement ?
A regarder de plus près le rapport du CAS, et en particulier la nature des technologies soumises à brevet, on peut être saisi d'un doute : est-ce que les milliers de brevets déposés par Toyota pour sa Prius hybride couvrent les technologies dont ont massivement besoin les pays les moins avancés ? Est-ce que la captation et le stockage de CO2 est la réponse la mieux adaptée à la croissance inévitable de leurs émissions de gaz à effet de serre ?
Du coup, on peut regretter que le CAS ne soit pas allé plus loin dans son analyse en s'efforçant de distinguer les technologies sous brevet dont la dissémination serait susceptible d'avoir un impact majeur sur la croissance des émissions des pays les moins avancés, de toutes les autres qui ne visent qu'à limiter à la marge les dégâts du mode de développement insoutenable adopté de longue date par les pays industrialisés. On découvrirait sans doute que les avancées technologiques couvertes par des brevets et utiles à un développement soutenable des pays les moins avancés sont en nombre bien limité. On peut penser par exemple aux technologies de production de cellules photovoltaïques à haut rendement ou longue durée de vie.
Mais en corollaire, il est probable qu'on découvrirait surtout que les « technologies » déterminantes pour aboutir à une limitation drastique des émissions de gaz à effet de serre sont pour l'essentiel dans le domaine public et sont souvent assez frustres. Le seul problème, majeur, c'est que leur généralisation n'est compatible ni avec les profits des grandes entreprises, ni avec le mode de pensée et d'organisation de nos sociétés.
Pour prendre l'exemple de l'efficacité énergétique dans le bâtiment, ce que nous, pays du Nord, souhaitons ardemment vendre aux autres, ce sont par exemple des matériaux toujours plus high-tech, comme des vitrages faiblement émissifs ou « intelligents », qui nous permettent de justifier la poursuite de la construction de tours de verre restant, malgré d'indéniables progrès, des monstres énergivores. Cette approche n'est pas pour déplaire à certaines élites du Sud qui sont prêtes à payer très cher pour afficher dans leur capitale de tels symboles de la « modernité ». Mais est-ce bien la réponse aux besoins des populations, là-bas ou ici ?
En revanche, la mise au point et la diffusion massive de techniques de construction de bâtiments sobres en énergie, facilement appropriables, adaptées au contexte local, hybridant savoir-faire traditionnels et contemporains pourrait être un grand chantier partagé entre architectes et ingénieurs du Nord et du Sud, pour le bénéfice de tous. Pas de brevets, ni même d'investissements massifs. Il faudrait « simplement » organiser des savoir-faire épars en intelligence collective, et susciter un ferme soutien des pouvoirs publics locaux à ces filières.
Premier problème : nous ne savons pas faire. De telles démarches reposent sur la coopération plus que sur la concurrence, se construisent par le bas plus que par le haut, supposent des sociétés ouvertes où circulent librement les idées et les personnes. Deuxième problème : les bénéfices de telles approches sont diffus et largement socialisés, et ne peuvent pas être appropriés par nos grands acteurs du capitalisme vert. On ne voit donc pas pourquoi ils les soutiendraient.
Au contraire, en promouvant la fuite en avant technologique comme principale réponse au changement climatique et en mettant au centre des débats la question des brevets, ils nous proposent de regarder ailleurs, et surtout tentent de nous rallier à une entreprise de préservation de leurs seuls profits en nous aveuglant avec la perspective illusoire que nous pourrons faire perdurer, au prix de quelques ajustements technologiques, notre mode de vie actuel.

Tous les commentaires

Je trouve le texte absolument passionnant et très pertinent. J'ai eu avec des amis américains des mouvements pour l'accès aux médicaments des discussions assez semblables, où je leur faisait valoir que la promotion d'un modèle principalement pĥarmaceutique (même partagé) risquait de passer à côté de certains besoins plus fondamentaux et plus porteurs de progrès. Mais mon analyse était dans ce champ affaiblie par le besoin indéniable d'avoir aussi des approches pharmaceutiques en plus de démarches de prévention et par le fait que certains des labos tenaient le même discours que moi, mais eux pour justifier de ne pas bouger sur les brevets et les prix.

Pour les approches environnementales et énergétiques, je crois l'argument beaucoup plus solide, et à creuser encore plus. Car la vraie question, c'est qu'est-ce qui détermine les trajectoires de développement technique et les modes de production ou de transport ou d'habitat dans les pays émergents. Les brevets peuvent être autre chose qu'un blocage, ils peuvent être un mirage (voir la politique de propriété industrielle de la Chine. L'imitation (des modèles économiques ou des incitations à innover, mais aussi des modes de vie) est un moteur très puissant et très dur à contrer.

La capacité à conduire des politiques visant les approches plus low tech, plus systémiques, comme celle sur l'habitat retrouvant les bonnes propriétés de l'habitat traditionnel avec une mise en œuvre plus moderne demande du temps, de la stabilité. Je ne me sens pas compétent pour en juger, mais je crois qu'il faudrait vraiment en discuter sans à priori.

 

Merci, Philippe !

J'ai choisi un peu à la hâte la question de l'habitat, mais il me semble effectivement que le questionnement peut être étendu à d'autres domaines : la maîtrise de la demande de déplacements, la production décentralisée d'énergie, la gestion optimale de la biomasse, une agriculture sobre en énergie et en eau, etc. Dans tout cela, assez peu de technologie, mais beaucoup de savoir-faire, de sociologie et de politique.

Du coup, plutôt que de tabler sur des transferts unilatéraux de technologie présentés sous le masque de la charité des riches aux pauvres, il me semble que nous avons à promouvoir des réflexions conjointes sur des approches sytémiques, comme tu les désignes, où nous avons tous à apprendre les uns des autres.

 

En ce domaine, comme dans celui de la santé "basique" (dont l'eau et la sécurité alimentaire), il serait nécessaire de :

"combiner incitation à l’innovation et logique de partage"

Vous avez bien relevé le problème, Gilles :

"nous ne savons pas faire. De telles démarches reposent sur la coopération plus que sur la concurrence (...)"

Et ccopérer ça ne s'improvise pas. (ça peut se favoriser dès l'école... ou le contraire).

Fantie, je ne voudrais pas paraître trop pessimiste. Quand j'écris "nous ne savons pas faire", je vise nos sociétés considérées globalement, nos dirgeants, nos "élites". En revanche, il existe des multitudes de contre-exemples individuels, de minorités agissantes, qui savent faire. Le vrai sujet, c'est leur relative invisibilité, leur incapacité à atteindre la masse critique ou le niveau d'organisation permettant un basculement des modes de faire. C'est là une question éminemment politique. Et là, oui, j'avoue, je suis un peu pessimiste...

 

Je suis d'accord, certains savent faire, et depuis longtemps (et sur tous les continents) mais ces expériences restent "confinées", ne se diffusent pas.

Même parmi ceux qui veulent changer les choses : trop d'énergie passée aux disputes, et pas assez dans la coopération ? Un rééqulibrage serait intéressant.

Les brevets ; une autre manière de faire de la (néo)colonisation ?

La coopération, voire même la solidarité (je sais c'est un gros mot), est d'une impérieuse nécessité si on attend des résultats probant pour - disons - un assainissement de la planète.

 

Thomas Cantaloube a écrit un article en 2 parties Chicago : Au cœur du gâchis énergétique américain, très édifiant sur le thème des économies d'énergie aux Usa. Dans la vidéo, on nous indique que 2,5% des foyers états-uniens agissent pour optimiser leurs habitats et ainsi réaliser d'importantes économies ... Pour eux-mêmes et pour la planète.

Je n'avais pas encore vu la deuxième partie. En quelques mots, Tim Heppner en dit bien plus que mon billet : bien peu de technologie et d'argent, mais beaucoup d'intelligence, de savoir-faire et d'investissement personnel...

... et la mémoire de nos anciens savoir-faire, en matière d'isolation, remise au goût du jour. Je trouve que c'est plutôt encourageant. Mélangé avec l'effet de mode vert aux usa, j'espère que cet état d'esprit fera boule de neige.

 

Ton article va bien avec celui de Thomas, très bien !

Une chose dont les européens - et les nords-américains peut-être - ne semblent pas se rendre compte, c'est que la Chine - pour ne parler que des technologies solaires - est déjà considérée par certains (en Amérique latine par exemple) comme interlocutrice privilégiée : moins cher et plus efficace, me disait fin 2007 un ami ingénieur architecte 'solaire' en Colombie. Il a pourtant tenté de privilégier l'une ou l'autre entreprise française mais même avec la meilleure volonté du monde, impossible. Ils ne se rendent pas compte, ils se prennent pour les meilleurs et proposent des produits hors de prix ! a ponctué cet ami qui ne bâtit pas pour les richissimes. De plus, si j'ai bien compris, les chinois se déplacent éventuellement sur place, si nécessaire.

Oui Joha. C'est pour cela que la Chine a une position ambigüe sur la question des brevets

Newsletter
Je m'identifie