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Eloge du Ravi contre la prison ou l'asile

La crèche de Noël  est souvent  panthéonisée dans les vitrines commerciales, plus exactement  dans sa version provençale qui si l’on en croit Wikipédia date de 1775. Il n’y pas si longtemps, chaque village  avait  son  ou ses "idiots du village", son fada (qui signifie littéralement "possédé par les fées"). Dans le village, il s'occupait de menus travaux  qu’on lui donnait  à faire. C'est la communauté qui pourvoyait à ses besoins et surtout en l’intégrant à  la vie quotidienne.

 Il faut bien constater que dans nos sociétés urbanisées et individualistes, il n’y a pas de place pour le(s) ravi(s), ceux qui ne sont pas dans la norme, désinsérés de toute sortes,  ceux que l’on dénommait encore il y a peu les « fous », et auxquels on applique divers qualificatifs tous plus ou moins anglicisés comme celui de « borderline »… Etat limite, pour soit disant décrire un état terriblement humain et indescriptible...que l’on trouvera  ensuite dangereux mais qui sert aussi a étendre la catégorie des « asociaux».

Il n’en reste pas moins vrai que les deux seules places que l’on assigne actuellement  aux ravis sont la prison ou l’asile (c’est-à-dire l’établissement fermé qu’il soit psychiatrique ou pas) en occultant une chose de moins en moins expérimentée : celle du peuple soignant.

  1. Le ravi, destination prison

Nos prisons comptent  au 1er décembre 2012, 78 082 personnes sous écrou (16 945 prévenus détenus, 50 729 condamnés détenus (soit 67 674 personnes détenues), 9 251 condamnés placés sous surveillance électronique en aménagement de peine, 589 condamnés placés sous surveillance électronique en fin de peine et 568 condamnés en placement à l’extérieur, sans hébergement pénitentiaire. 

L’évolution au cours des 12 derniers mois est à la hausse de + 5,4 % !

Entre les pauvres qui ont commis de petites infractions aux biens et les personnes atteintes de déséquilibres psychiques ou de véritables maladies psychiatriques, la prison est devenue le lieu où l’on se débarrasse de la misère humaine pour ne pas la voir dans la rue, sans pour autant apporter de solutions compte tenu des moyens chichement mis en oeuvre aussi bien en nombre de psychiatres, que d’éducateurs sociaux ou de services (SMPR).

On trouve en prison sept fois plus de schizophrènes que dans la population générale. Mais tout cela, une large partie de l’opinion publique veut l’ignorer.

A quoi est due cette situation ? On trouvera les partisans de l’explication économique : il est moins cher d’incarcérer un fou qui coûte 80 euros par jour en prison alors qu’une journée d’hôpital psychiatrique revient à 800 euros. On trouve également l’argument de la dangerosité : on incarcère tous les individus  potentiellement dangereux. La liste s’allonge de jour en jour.

En réalité la réforme de l’article 64 du Code Pénal napoléonien (il n’y a ni crime ni délit, lorsque le prévenu était en état de démence au temps de  l’action ou lorsqu’il a été contraint par une force à laquelle il n’a pas pu résister) par les dispositions des articles 121 et suivants du code pénal issues de la réforme de 1992 qui rajoute la formule  : « la personne qui était atteinte, au moment des faits, d’un trouble psychique ou neuropsychique ayant altéré son discernement  ou entravé le contrôle de ses actes  demeure punissable: toutefois, la juridiction tient compte de cette circonstance lorsqu’elle détermine la peine et en fixe le régime» a considérablement accru les cas d’incarcérations de personnes présentant des troubles psychiques !

Il n’est pas dans mon propos de relancer ce débat, de nombreux experts psychiatres estimant que la prison et le contact avec la réalité de l’acte commis fait partie du protocole de guérison. Peut être, mais la République n’a jamais mis les moyens pour assumer ce type de pratiques. De plus il sera long mais judicieux de se pencher sur les conditions de réalisation des expertises judiciaires.

Le résultat, ce sont les Baumettes, et d’autres lieux de détentions : une honte de la République qui dure depuis des décennies... C’est aussi l’évolution dangereuse pour les libertés de la conception de la dangerosité qui devient l’alpha et l’oméga de toute réflexion sur la récidive. Mise en perspective qui nous amènera inévitablement à catégoriser des parties de populations selon le danger qu’elles seraient censées représenter... Retour des « classes dangereuses » que l’on doit gérer et mater, sous couvert de théories comportementales fumeuses.

 2  le ravi, contrôle asilaire

Si ce n’est pas la prison qui est l’avenir du Ravi, c’est le contrôle asilaire qui lui tend les bras. D’autres que moi sont mieux placés pour en parler. Ce que je peux constater comme magistrat ce sont la multiplication des diverses procédures qui impliquent  l’intervention d’un magistrat de l’ordre judiciaire qui est censé protéger les libertés publiques et individuelles, mécanismes  auxquels on ne donne aucun moyen et à propos desquels on peut s’interroger sur le sérieux du législateur lorsqu’il organise ce type de paravents (ex loi du 5 juillet 2011).

Cette situation va de pair avec ce que l’on constate dans la réalité du terrain avec des coupes claires dans les budgets sanitaires et sociaux qui commencent par supprimer les effectifs dans les hôpitaux de jour et psychiatrie de secteur. La solution privilégiée est souvent médicamenteuse (soit, je n’ai aucune compétence à ce sujet) mais toujours sans suivi social ni accompagnement...

L’ordonnance médicale joue un rôle de panacée, une fois délivrée, le problème serait réglé. Alors que c’est là qu’il commence.

(cf la psychiatrie au service de la norme, Paul Machto  dans Contre l’arbitraire du pouvoir : 12 propositions, Edition La Fabrique, mars 2012)

S’en sortir avec le peuple soignant

Une fois encore les solutions administratives et gestionnaires montrent souvent leurs impérities, mais la tendance est à attirer la sphère du soin et de l’accompagnement social vers les compétences régaliennes de l’Etat. Les éducateurs se transforment en contrôleurs sociaux (beaucoup réclament ce rôle, c’est finalement plus simple !), auxquels s’ajoute une camisole chimique qui ne concerne pas que les personnes diagnostiquées « à troubles» mais tout simplement  tous les exclus, précaires... Chacun a droit à sa petite ordonnance... contre l’exil intérieur ! Chaque année, un Français sur cinq consomme des benzodiazépines, selon l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps).1

Pourtant depuis longtemps a été développé le concept et la pratique de la mise en réseau de soignants, de familles, d’éducateurs, de point de rencontre qui sur un territoire, autour de projets communs de mixité sociale, arrivent à faire société entre tous les exclus, ravis, précaires, pauvres... 

Car le peuple n’est pas qu’une réserve de force de travail, n’en déplaise aux marxistes et capitalistes de tous poils. C’est surtout un formidable jaillissement d’imagination, d’initiatives propres à remettre débout les plus faibles.

Cette notion de « peuple soignant » est évidemment dérangeante pour l’architecture institutionnelle et gestionnaire. Elle bouscule les frontières, les prés carrés, les pouvoirs institués.

Pour être l’un des principaux responsables d’un structure qui développe cette pratique autour de la culture, il semble bien que l’on trouve là une des voies possibles pour ré-enchanter le monde ( http://www.grsp-lr.sante.fr/nutrition_sante/Actualites/7LieuressourcesPezenas.pdf ou une autre action: http://blogs.mediapart.fr/blog/gilles-sainati/171011/pauvrete-le-retour-du-glanage ou encore le festival http://www.blbc.fr/fromages_de_chevre/).

Nous ne sommes plus dans des communautés rurales me direz vous !! Remballez votre univers post soixante-huitard et républicain, laissez aux gens sérieux et efficaces la gestion de la misère et de l’inégalité.

C’est justement ce qu’un certain nombre d’entre nous ne veut plus, les citoyens ont autre chose à dire et à faire que d’être de simples consommateurs et des administrés dociles... C’est en étant citoyens bienveillants et imaginatifs que nous arriverons à combattre ce populisme industriel qui s’impose comme alternative à la décadence gestionnaire. 

Le Ravi est l’indice de notre civilisation, s’il disparaît dans nos dispositifs techniques, il est à craindre que nos libertés soient des souvenirs.

G.S

  1. et selon une étude sortie il y a peu, un consommateur régulier de benzodiazépines aurait un risque 50% plus élevé de présenter une démence dans les quinze ans…https://droguesblog.wordpress.com/tag/barbituriques/
  2. Liens des partenaires du lieu ressources et de sa chorale des sans :http://parlerdebout.free.fr/

Tous les commentaires

26/12/2012, 10:02 | Par Silvagni

C'est une erreur d'appréciation communément répandue que de s'imaginer que le "ravi", le "fada" dont nous parlons est une sorte de gentil Boudu plus ou moins sauvé des eaux par la compréhension et la bienveillance des provencaux ( notamment mais pas seulement): loin d'une pareille pagnolade, cet "innocent" qui ne sait pas ce qu'il fait est reconnu pour ce qu'il représente de danger possible, de risque potentiel. On sait qu'il est là, dans le pays, dans la campagne mieux que dans la ville, et parfois il arrive même qu'à mieux le connaître on l'aime bien:  mais on se méfie.

L'essentiel qu'il faut retenir de cette figure du "ravi" c'est qu'elle exprime assez bien que le fou est d'abord notre semblable. Le sort qui lui est fait dans notre société est un sort abominable, qui s'est encore aggravé sous sarkozy mais qui ne semble pas devoir s'améliorer tant le sarkozysme ambiant semble toujours dans l'air du temps sous Hollande.

Sainati a raison de pointer que la prison coùte moins cher que l'hôpital: on ne nous fera pas sortir de la tête que c'est bien là la vraie cause de tant de misères.

 

 

26/12/2012, 15:47 | Par Marc Bontoux

Merci pour votre article, il permet de soulever un vrai problème de société.

"laissez aux gens sérieux et efficaces la gestion de la misère et de l’inégalité."

Comme vous je me méfie grandement de ces gens dits sérieux et efficaces.

26/12/2012, 18:18 | Par Ben.

 "Car le peuple n’est pas qu’une réserve de force de travail, n’en déplaise aux marxistes et capitalistes de tous poils. C’est surtout un formidable jaillissement d’imagination, d’initiatives propres à remettre débout les plus faibles."

Merci, Gilles , pour ton excellent billet

Amitié

26/12/2012, 20:05 | Par Gavroche.

Merci M. Sainati pour ce magnifique billet.

Il m'a fait penser au film Des souris et des hommes.

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Ce monde "d'experts" en tous genres devient invivable...

Cette notion de « peuple soignant » est évidemment dérangeante pour l’architecture institutionnelle et gestionnaire. Elle bouscule les frontières, les prés carrés, les pouvoirs institués.

Cela m'a aussi évoqué les procès en sorcellerie, ou l'interdiction du purin d'ortie, par exemple. Ou aux plantes des DOM-TOM non recensées dans la Pharmacopée officielle, donc interdites...

Tout ce qui vient du peuple est suspect, vous avez raison, nous sommes les "classes dangereuses", c'est hélas toujours et de plus en plus vrai...

Je fais partie du réseau de familles d'accueil d'une association, qui regroupe des travailleurs sociaux, des soignants, mais aussi des citoyens lambda, comme moi, qui accueillent à leur domicile, "comme à la maison", des gens en déshérence, et notamment d'anciens toxicomanes.

Parmi les familles, il y a de tout, des intellos, comme mon mari et moi, mais aussi des paysans (y compris des vignerons, et cela ne pose aucun problème aux anciens alcooliques, c'est paradoxal, mais vrai). Chacun a sa façon de faire, de "gérer le quotidien" avec l'accueilli, et c'est ce qui fait la richesse du réseau. Ce sont les soignants qui choisissent le profil de l'accueilli et de la famille, en essayant de trouver une adéquation, parfois fragile, toujours passionnante. Mais nous avons toujours notre mot à dire, nous, les familles, et "eux", les soignés...

Et le rôle des familles est aussi important, sinon davantage que celui des "institutionnels".

 

 

24/02/2013, 14:54 | Par Véronique HURTADO en réponse au commentaire de Gavroche. le 26/12/2012 à 20:05

C'est une initiative qui mériterait plus d'explications, tant faire le bien paraît plus compliqué aujourd'hui qu'enfermer un malade dans une prison. Car les victimes d'addictologie sont d'abord des malades.

Avez-vous pensé, Gavroche, à faire un article sur votre association, en l'anonymisant, bien sûr, sans vouloir vous pousser au narcissisme rédactionnel ? Mais sincèrement, ce serait intéressant que MEDIAPART puisse aussi devenir une sorte de guide des bonnes pratiques sociales. Qu'on sorte des critiques stériles et qui ne touchent guère nos élus politiques, pour travailler sur le concret, la solidarité du peuple français !

Evidemment, Gilles SAINATI a tout à fait raison de souligner combien vouloir faire le bien aujourd'hui se heurte paradoxalement à la 'bienpensance" institutionnalisée, à l'interdiction pure d'agir pour le compte d'autrui, les "experts" de tous poils ayant confisqué le lien social pour le profit de... ? Justement, je m'interroge. Pas des plus pauvres, c'est sûr. Il suffit de voir les résultats.

De plus en plus, celle ou celui qui veut simplement aider son voisin, un enfant dans la rue qui marche seul, une personne âgée qui fait ses courses, s'entend dire : -" Vous êtes qui, vous ?" ou "- De quoi j'me mêle ?". Le pendant de ces réflexions peu aimables et "sociables" reste : - Moi, j'veux pas de problème. J'ai rien vu et et rien entendu." Normal, puisque faire le bien devient anormal, tandis que faire le mal devient normal, le mal étant considéré comme une norme, celle de la faillibilité humaine. Faire le mal s'explique et s'excuse, tandis que faire le bien pose problème et inquiète : - "C'est normal qu'elle ou qu'il veuille m'aider ? C'est qui ? Vous la ou le connaissez ? Non ? Bon, alors méfiance."

Etrange société à la dérive. Merci à Gilles SAINATI d'avoir relevé cette défiance des "experts" et "technocrates" envers  le "bon" peuple de France, lorsqu'il cherche à s'organiser, à résister contre la misère et les privations. A résister ?  

              

29/12/2012, 19:05 | Par lucile longre

merci, Mr Sainati, de votre excellent billet qui prouve qu'il y a encore des gens qui savent faire marcher leur tête et leur coeur à propos de ce qu'il est convenu d'appeler la folie en ce pays.

29/12/2012, 19:47 | Par Cacochyme

...je vais être laconique, familier et je vais me répèter: Vous ête un type bien, Monsieur Sainati!

29/12/2012, 20:12 | Par Ben. en réponse au commentaire de Cacochyme le 29/12/2012 à 19:47

Vous avez raison ,Cacochyme

Je confirme

12/01/2013, 23:01 | Par poppie

Les personnes les plus dangereuses ne sont pas forcément celles que l'on désigne.   Et celles-là risquent de rester longtemps en liberté.

Comment désigner autrement ceux qui poussent au suicide autant de personnes parfaitement saines d'esprit, mais désespérées par l'avenir (ou le manque d'avenir) qui leur est promis?

Comment appeler ceux qui refusent les droits les plus élémentaires à des pans entiers de l'humanité qui ne cherchent qu'à survivre mais n'ont pas eu la chance de naître au bon endroit?

Merci pour ce billet, monsieur Sainati.  Heureusement qu'il reste encore des magistrats intègres pour limiter les dégâts.

12/01/2013, 23:13 | Par MissFaff en réponse au commentaire de poppie le 12/01/2013 à 23:01

Nombreuses découvertes pour moi dans ce billet.

Merci d'avoir comblé quelques lacunes sur ce sujet trés intéressant .

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