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Jusqu'à la prochaine fois
C’est allongée sur le sol, toujours. Le dos à même le sable d’une dune ou l’herbe d’une clairière. Comme s’il n’y avait qu’au contact le plus étroit possible — talons, mollets, fesses, omoplates, tête et paumes des mains —, avec la surface de la terre que cela pouvait arriver. Offrir ton visage à la lumière Dévisager le ciel longuement. Suivre passionnément la course des nuages. Laisser le soleil kaléidoscoper l’intérieur de tes paupières mi-closes : rouge, orangé, jaune, vert, violet... Sentir ton corps peser à peine sur le sol et, le temps d’un instant, presque toucher du doigt une sorte d’éternité. Ou, du moins, un vrai moment de réconciliation. Tout paraît clair. Limpide, même. On fait partie de ce monde. On est une parcelle de ce Tout. Et on découvre aussi qu’on le savait depuis toujours mais qu’on l’avait oublié. Brusquement, tous les « moi » qu’on a été retrouvent un dénominateur commun, une cohérence. Un peu comme ces ribambelles de silhouettes se donnant la main qu’on découpait jadis dans du papier avec des ciseaux à bouts ronds pour ne pas se blesser. Il n’y a pas forcément de progression logique, mais au moins, il y a une indéniable identité. Ça te soulage. Et là, soudain, étendue sur le sol de tout ton long et de tout ton abandon, quelque chose qui ressemblerait presque à une guérison.
Les périodes défilent : d’autres plages, d’autres dunes, d’autres clairières, d’autres forêts. D’autres voix aussi, d’autres présences, d’autres images, d’autres sons. Un pont en pierre sur la Loire. Une cour de récré. Un jardin croulant sous le chèvrefeuille. Un cimetière. Un café de la gare, quelque part dans le Midi. L’entrée du métro Abbesses. Une main sur ton épaule. Un banc au soleil dans le jardin des Boboli. Des éclats de voix. Une robe que tu as beaucoup portée et usée jusqu’à la corde que tu avais complètement oubliée depuis. Des escaliers. Un concert dans un square. Des petits mots tendres et un peu bêtes. Une embauche qui te ravit. Une route sous la pluie avec les essuie-glace qui grincent. Une silhouette vue de dos. La moleskine usée de la banquette d’une brasserie. Des larmes. Les boulevards des Maréchaux à hauteur de la Porte des Lilas. Un sourire. Un départ. Un éclat de rire. Le grain d’une peau. Tu laisses l’album tourner une à une ses pages sans avoir à intervenir. Tout s’enchaîne, se suit, se tresse, sans heurts, sans cris , sans chaos, comme un petit concerto qui n’aurait été écrit que pour toi seule et ne se jouerait que dans le silence de ta tête : la petite cantate de ta vie. Tu es réunie. Tu t’endors au soleil, apaisée comme jamais. Le soleil te caresse une joue. Tu es en vie.
Ce sera demain, dans une semaine, trois mois, un an, quelques jours ou quelques minutes. A nouveau quelque part la terre tremblera. Il y a aura des milliers de morts, de blessés, des corps déchiquetés qu’on n’arrivera pas à extraire des gravats. Ailleurs, des soldats tireront sur la foule. Une bombe explosera sur un marché à l’heure d’affluence. Ou bien ce sera la faim. Des enfants au regard trop fixe fouillant dans des décharges. Des torrents de boue. Des vents de sable. Des bras, des jambes, arrachés par des mines anti-personnel. Des innocents conduits au cachot pour le simple crime d’être opposants. Des femmes seront violées ou mutilées. On droguera des enfants avant de leur confier des sabres ou des mitraillettes et de leur dire d’y aller. On érigera des murs coiffés de barbelés électrifiés. Des parachutes dorés aux chiffres astronomiques continueront de s’envoler, des retraites-chapeau de s’empiler obscènement sur des têtes tandis que là-bas, le long du périphérique, des familles s’agglutineront dans des villages de carton. On continuera de vendre des armes de plus en plus sophistiquées pendant que des exclus mourront de froid au pied de buidings aux portes triplement renforcées. On torturera, humiliera, suppliciera. On lancera des missiles. On annoncera le nombre de civils tués et on parlera de victimes collatérales. On présentera ses excuses. On nommera une commission. On se réunira. On fera repentance. Ou pas. Et on recommencera.
Et soudain, à nouveau, tu auras envie de n’être pas là. Tu te diras que tu ne veux pas faire partie de ce monde là, qu’il n’a rien à voir avec toi. Tu te demanderas ce que tu peux bien faire là, ce qu’il peut y avoir de commun entre cette planète et toi. Tu auras le vertige, envie de vomir, envie de fuir, envie de mourir. Ce ne sera pas la première fois. A nouveau tu auras envie de sauter en marche. De couper le son. D’arracher du mur toutes les connexions. De ne plus rien avoir affaire avec tout ça. Mais une fois de plus, tu ne le feras pas. Tu continueras cahin-caha. Tu te lèveras, t’habilleras, te coifferas. Tu appelleras l’ascenseur. Tu diras bonjour à la dame. Tu ne lui demanderas pas s’il elle a une idée de ce qu’il y a dans le regard d’un cheval qu’on emmène à l’équarissage et qui le sait. Ni pourquoi les enfants affamés ont le ventre gonflé. Tu ne lui demanderas pas si elle sait ce que le mot « ténèbres » veut dire. Tu lui parlera seulement du temps qu’il fait. Tu ouvriras la boîte aux lettres. Ris haut et bouge la tête. Ce ne sera pas la première fois. Il fera doux pour la saison. Tu essaieras de faire claquer les talons pour convaincre que c’est un matin comme les autres. Tu écriras « la vie est belle » au rouge à lèvres sur leurs joues. Ris haut et bouge la tête. « Très bien, et toi ? » Tu ne seras pas en retard, tu vois, le bus est là.

Jusqu’à la prochaine fois.


Tous les commentaires
C'est déjà là Chère GDS, c'est déjà là.
@ +ENO-
Comme un petit concerto...
J'aime beaucoup cette musique, chère grain.
Relire ton commentaire, Tony, et le voir signé de gris, un vrai crève-cœur !
Jouer le jeu au minimum.
Le minimum syndical, comme on dit.
"Bien et toi", désolé, ça ce serait déjà "en faire trop" mais aussi se mentir, et surtout, entériner, complice.
détacher son regard du monde
pourquoi m'as-tu abandonné ?
à cet instant
si on ouvre les bras
on est sûr de s'envoler
Que du beau Grain de Sel, mais aussi du triste et du vrai ...
Très beau texte chère Grain de Sel et que dire sinon...
"C'est la vie..."
C'est peu mais c'est aussi beaucoup...
Merci pour le texte.
Idem
C'est la vie, oui.... Sûrement. Mais quand même un peu flippant, mon texte, quand je le relis le lendemain ! Enfin, il y a les jours avec et les jours sans...
Bien à vous tous
C'était alors un jour AVEC une belle inspiration ! Merci pour ces mots et leur rythme
****
....quelques fois, un sourire, un petit plaisir, offerts, c'est toujours mieux que rien, non?
Merci pour cette lueur finale d'espoir, ce sublime arc-en-ciel...
PS - Hélène, avez-vous été voir des éditeurs avec un texte aussi merveilleux ?
Grain de ciel...
Grain de miel...
Grain de beauté...
Comme un écho chère Grain de Sel...comme un écho....
Comme la pluie soudain change un visage. Comme le vent dévoile la voie lactée de la belle jambe que ça fait, la vie... Le plâtre à nu de la maison obscure où unmatin le plein soleil d'été coupe le souffle... Quand reverrai-je Canaan ? Faubourgs. Fossiles et faux cils. A la prochaine, on descend, on suit...
On dirait qu'on ferait des châteaux en Espagne et qu'on y jouerait, juste avant que la marée ne les emporte.
Merci Grain de sel.
Mon beau navire ô ma mémoire
Avons-nous assez navigué
Dans une onde mauvaise à boire
Avons-nous assez divagué
De la belle aube au triste soir
......poser les mots...des plus brillants aux plus humbles....
poursuivre sans cesse....
et partager toujours....encore Merci Grain de Sel pour ces instants que tu nous permets de partager avec toi.
jusqu'à la foi proche
Les mots, leur sel, leur grain. Superbe.
Tout simplement, merci pour ce beau texte, grain
Jusqu'à la prochaine fois...
Merci, grain
Et toujours, toujours les divisions profondes de la vie elle même.
On ouvre, sans cesse, et tout ne cesse de basculer, puis de rebondir, sans cesse.
Superbe et triste inventaire 2010.
... 2004, 2005, 2006, 2007...., 2009, 2010, 2011, 2012, 2013, 2014, etc....
Ben; oui il est beau ce texte. Il me fait penser a un autre, plus ancien
... un temps pour pleurer et un temps pour rire,
un temps pour se lamenter et un temps pour danser,
un temps pour jeter des pierres et un temps pour amasser des pierres,
un temps pour embrasser et un temps pour éviter d'embrasser,
un temps pour chercher et un temps pour perdre,
un temps pour garder et un temps pour jeter,
un temps pour déchirer et un temps pour coudre,
un temps pour se taire et un temps pour parler,
un temps pour aimer et un temps pour haïr,
...
comme quoi, on en fait pas beaucoup de progres sur terre...
Ou du moins c'est tres lent.
Grain de Sel,
Martin Eden pourrait répondre à la question qui court tout au long de cette légèreté si grave :
- Quand il le sut, il cessa de le savoir.
L'impression d'avoir vu un court-métrage déclenchant la fraternité, Grain.
Vivre en sachant qu'horreur et plénitude, extase même, sont imbriquées.
Le jour où on découvre que bonheur et malheur habitent le monde et que quoi qu'on fasse, la perfection est exclue, quel choc !
Quand était-ce au juste, ce jour du réveil, où on serait bien "mouru" ?...Je serai infoutue de le dire, personnellement, dès très petite je pense, en m'identifiant aux animaux domestiques qu'on tuait. Pour d'autres, ça peut être la perte d'un membre de la famille. Certains, préservés, ne réalisent la cruauté de l'existence qu'une fois adulte.
Plane sur votre écrit la possibilité de se ressourcer en se reliant à la terre, en parallèle à cette nostalgie des jours d'avant, quand vous ne saviez pas tout ça.
Je suis venue, j'ai lu, j'ai émue…
Un texte qui me fait penser à une goutte d'eau : fermée sur elle-même tout en reflétant la totalité du monde qui l'entoure.
Il y a de superbes billets.
Il y a aussi de superbes commentaires.
Merci Grain et Anne.
Joli texte. Personne n'a pensé à m'offrir des oeufs en chocolat ce dimanche. Personne sauf vous, grain de sel, car votre billet a la puissante saveur du chocolat, le breuvage des dieux.
GdS est par malchance en panne d'internet. Je viens de lui lire vos derniers commentaires . Elle est très touchée et me charge de vous remercier tous. Ce qui est fait.
Merci, Lydie, d'avoir accepté de jouer les messagères ! Ça y est, depuis aujourd'hui, mon Internet est rétabli.... Un petit coup de moins bien dans les tuyaux aussi, sûrement.... Mais tout finit par retomber sur ses pieds, c'est passé...
Et oui, grain de sel, le monde n'est pas tout noir ni tout blanc. Il n'y a pas les bons d'un côté ni les méchants de l'autre. Le même monde peut être noir ou blanc, c'est une question de point de vue où l'on se place et de moment à considérer même si le point de vue est le même. Donc "on présentera des excuses..." = est-ce si sûr ? Encore faut-il admettre qu'il y a eu faute pour présenter des excuses et se faire pardonner (errare humanum est). Tout est là...
Ça me donne une subite envie de prendre un café avec toi, sur une terrasse ensoleillée, par exemple, pour bavarder de tout et de rien. Ce sera pour une prochaine fois, il pleut !
Oui, sûrement une prochaine fois !
Comme le temps passe, dis-donc !
Il ne sait faire que ça....
*** Chère GdS, votre texte est comme un sourire d'ange qui se transformerait en baiser du vampire.
Comme ce qui nous entoure, nous charme puis nous brise.
J'avais manqué ce bijou. Honte à moi. Quel souffle, Grain !
Pourtant, j'en manque de plus en plus, Dom, et ce n'est rien de le dire !
j'avais beaucoup aimé votre texte .... sans y laisser de trace ..... de temps à autre je le relis .... il me touche tellement .... ce matin, au gré de tristes circonstances, je l'ai encore relu ... et j'ai senti le "temps".... merci ....
continuez à écrire ... vous exprimez si bien ce que nous sommes nombreux à ressentir (enfin je suppose) ..... et dans ces moments là, bon sang, quel partage !
Très touchée par vos mots, Basta... et aussi par l'état dans lequel, disons je vous sens entre les lignes. Sachez aussi que rien que votre pseudo résonne beaucoup pour moi: c'est assez souvent, moi aussi, que je me dis "bon, cette fois, basta !"
Bien à vous !
Le début m'a fait penser à mes 18 ans ...
Et la fin, Pierre ?
Dois-je le dire ?
J'ai cessé de lire : ma "façon de vivre", ma façon de rester en vie, ... non je ne peux pas l'écrire, ce serait trop long, et trop compliqué.
Désolé, je ne voulais que donner un petit signe.
Reçu, mon colonel ! Amicalement ...
Très chère Grain de sel, vous êtes en gris ce matin, et je pense à ce mot : "désespérance"...
Puissè-je me tromper...
A moins que ce départ soit, au contraire, bon signe. Ce que j'espère, pour vous, vivement.
Amitiés,
Moi aussi, Grain de Sel, le "gris" de votre pseudo ce matin me plonge dans une grande perplexité et interrogation .... et en même temps j'ai bien conscience que ça ne me regarde pas ..... mais c'est tellement complexe ces liens virtuels qui se créent avec des gens qu'on ne connait pas et avec lesquels on n'a à peine correspondu au hasard d'un commentaire !....
en tout cas, je vous souhaite le "meilleur" en général et en particulier :)
Chère Fleur de Sel, tu as le teint gris, aujourd'hui et cela m'attriste. J'espère te voir vite reprendre des couleurs!... Lassitude ou renaissance autrement, ailleurs?...Je te souhaite toutes bonnes choses.
Pierre
Grain de Sel, je vous ai envoyé un mail par la messagerie privée....et je viens de comprendre qu'étant "grisée" vous ne le recevrez pas :((( . C'est idiot car le mail est effectivement bien parti !!! quelle triste métaphore ....ou souvenir... tous ces gens partis dans l'espoir de .... et qui ne sont jamais arrivés car la frontière était fermée et fermement fermée ......
Bien à Vous et puissiez vous ne rencontrer aucune frontière infranchissable (je hais les frontières)
Sachant que les pylônes n'ont toujours pas de feuilles à la date d'aujourd'hui
quand reviendras-tu Grain de sel et pourquoi es-tu mediapartie
Juste, fin, touchant.
Vivre fatigue ?
Vivre fatigue.
Mais quand-même.
Une pause. C'était juste besoin d'une pause... Merci à tous !
Grain de sel bleu ciel...
Chouette. Je préfère saluer le retour. Le départ, c'était lamento en privé ;)
Le Journal est trop bon, surtout en ce moment.... Même quand on a un petit coup de "moins bien", c'est quand même dommage de s'en priver !
Ah, ça oui!
!
Welcome back in blue, grain !
.
jpylg
Youpiiiiiieeee!!
Welcome back !
Presque 4 mois plus tard. C'est magnifique.
Grazie grain d'sel (pour l'assonance et l'allitération)
Allez Grain de Sel, encore un petit effort et la plume va repartir et nous enchanter.
Merci à vous, Léon-Marc et Patrick, c'est très gentil. Pour le moment l'encre est un peu sèche et la plume aussi.... Jusqu'à la prochaine fois ?
Siffloter dans le noir. Continuer.
Les oiseaux font cuicui, la mer est bleue, le soleil brille, tout le monde il est gentil
Allez je mets un peu de couleur, sous tes écrits,Tu m'as l'air en pleine dépression le grain de sel
, tu as pensé à consulter ?
Allez il faut sortir, il y a bien des bals à la campagne pour y faire quelques rencontres
, il y a aussi la Spa, pour y adopter quelques animaux je ne sais pas moi des chats, des chiens des poules..? 
j'adore ce passage, il respire la joie de vivre

"Tu auras le vertige, envie de vomir, envie de fuir, envie de mourir. Ce ne sera pas la première fois. A nouveau tu auras envie de sauter en marche. De couper le son. D’arracher du mur toutes les connexions. De ne plus rien avoir affaire avec tout ça. Mais une fois de plus, tu ne le feras pas. Tu continueras cahin-caha. Tu te lèveras, t’habilleras, te coifferas. Tu appelleras l’ascenseur. Tu diras bonjour à la dame. "
@Ambre ,tu es odieuse.
Grain ,comment vat-elle?
C'est la prochaine fois, beaucoup de temps s'est écoulé depuis ce beau texte, il est toujours là et toi aussi chère Grain et c'est tant mieux!
Dis ! quand reviendras-tu !
Dis ! au moins le sais-tu !
Que tout ce temps qui passe
Ne se rattrape guère
Que tout ce temps perdu
Ne se rattrape plus...
Je suis là, mite, je suis toujours là....