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Les trois plus beaux cadeaux

van_gogh_nuit_etoile_l.jpgC’est un peu comme une charade triste. Mon premier, mon deuxième, mon troisième…. Dans cette devinette-là, il n’y a pas de « et mon tout… » Au contraire. Au bout, il n’y a rien. Moins que rien. Mais parfois même les pires moments à vivre vous offrent des instants fugaces qui resteront ensuite comme des présents. Ils ne consolent de rien, non, mais luisent comme de pâles étoiles qui illumineront la vie durant le noir du cauchemar. Et permettront d’apprivoiser son souvenir.

 

Le premier présent, c’est une main qui se pose sur votre bras. Une toute petite patte, légère, amaigrie, brunie encore des restes de l’été passé. Des mots à peine murmurés avec ce qui reste de souffle sous le masque à oxygène : « Pas pleurer, Lèle, pas pleurer. » Elle sait. Elle sait que je sais. Et elle vient de me demander, presque autant avec les yeux qu’avec le ruban ténu de la voix : « Alors, c’est foutu, hein ? » Je n’ai pas pu répondre par des mots mais ai fait oui de la tête… « Oui, Nine, c’est foutu ». « Alors… » « Alors oui, je te promets ». Et les larmes, enfin. Et la petite patte douce sur mon bras. « Pas pleurer. Je… Il faut que tu… » « Oui. Je sais. »

 

Le deuxième présent, c’est le docteur X*. Il est assis sur le lit. J’ai été le quérir en sortant de la chambre, laissant à M. le temps, à son tour, d’un dernier face-à-face avec Nine. Je suis assise de l’autre côté du lit, M., à côté, sur le fauteuil visiteurs. D’un geste, le docteur X*. nous fait signe que nous pouvons rester. Suivra alors un dialogue quasi infra-verbal entre la malade et son médecin. Un long échange où il est question de « ne plus passer une nuit comme la précédente », de « c’est tout ce qu’il me reste » et de « promesse ». Mais aucun mot trop lourd n’aura été prononcé. Rien de palpable. Je tends un moment une main vers M. pour la dissuader d’intervenir. Inutile. Ces deux-là se comprennent. Il n’est pas besoin de mots…. Alors, je sors de la chambre et le docteur X*. me rattrape. Il pose une main sur mon épaule. Il me dit « Ce serait bien que vous puissiez passer la nuit ici, auprès d’elle. » Et ajoute « Je vais faire installer un lit pliant et apporter des couvertures. Courage ! » Puis il se tourne vers l’infirmière et lui donne sa prescription : « Du XY* en intraveineuse, en augmentant la dose d’un quart toutes les deux heures, merci. » Il ne m’a pas lâchée des yeux.

 

Le troisième présent, c’est plusieurs semaines plus tard. Je ressasse la scène. Elle peuple mes insomnies. Les cendres des nuits blanches s’entassent comme poussière dans les cendriers froids. Avais-je le droit ? De quel droit ? Je me revois opinant de la tête « Oui, Nine, c’est foutu…. » Et les larmes. Les premières en face d’elle depuis qu’elle était là. Mais ça excuse quoi ? Voulait-elle vraiment le savoir ? Au nom de quoi ? Je revois aussi les trois paquets de Z* que j’ai trimballés dans le fond de mon sac depuis trois semaines, au cas où…. Il n’en a pas été besoin. Mais ce « oui », lâché comme malgré moi de la tête et des yeux pour ne pas lui mentir, n’a-t-il pas tout cassé, tout précipité et finalement tout gâché de ce qu'il restait à partager ? Au nom de quoi ? Torture. Flash back en boucle. Insomnies. Et une amie, une précieuse amie, la plus intelligente des amies peut-être, même si perdue de vue depuis :

« Tu te demandes si elle voulait VRAIMENT savoir ? C'est bien ça ? »

« Oui... »

« Bien sûr qu'elle voulait le savoir ! »

« Comment tu le sais ? »

« Parce qu’elle te l’a demandé… »

« Mais peut-être, parfois on demande, mais on ne veut pas vraiment savoir…. »

« Bien sûr, mais pas là. Tu sais pourquoi ? Parce ce que c’est JUSTEMENT à TOI qu’elle l’a demandé. Toi, elle SAVAIT que tu ne pourrais pas lui mentir… »

 

Un baume. Un cadeau hors-de-prix, d’une logique et d’une justesse imparables qui m’a permis de cicatriser mes nuits.

 

Ce billet se veut un hommage, un remerciement du fond du cœur aux trois auteurs de ces présents qui me tiennent encore chaud aujourd’hui. Nine, d’abord, bien sûr, qui m’aura aidée à lui dire un vrai au revoir digne de ce nom et à ravaler mes larmes pour plus tard. Le médecin, chef du service, dont j’ai bien sûr changé l’initiale du nom*, et qui, s’il tombe par hasard sur ce billet saura peut-être à quel point je lui tiens grâce encore aujourd’hui. Et cette amie, enfin, à qui, où qu’elle soit, quoiqu’elle soit devenue, je tiens aussi à dire merci.

 

Non, je vous jure, ce n’est pas un billet triste ! Il y a parfois des gens bien. Ça existe. Et c’est l’essentiel !

 

* : Toutes les initiales précédées d'un * ont été changées.

© Nuit étoilée/ Vincent Van Gogh

 

 

 

 

Tous les commentaires

Juste vous dire : vous avez beaucoup de chance.

Même situation mais mal entouré, autre lieu et autres gens... on ne s'en remet pas vraiment.

Je sais bien, Albinos ! C'est peut-être un peu pour ça que je l'ai écrit....

Bien à vous !

Si, ce billet est triste, très triste. On ne fait jamais son deuil de gaieté de coeur et c'est bien ainsi. Il faut beaucoup d'amour pour aborder un tel sujet avec auatnt de simplicité et de doutes.

*****

Mais la semaine dernière, encore, le gouvernement, Fillon en tête, le si bien pourvu dans les sondages, a rejeté une loi qui tentait de donner un peu d'humanité et de solidarité dans ces moments où l'on est si seul, où la plus petite parcelle de partage est comme une bouée indispensable (c'est si bien raconté par toi, Grain)... Non, il ne faut pas, pas penser, pas légiférer, pas soutenir, pas voir.

Oui, heureusement il y a toujours quelques humains qui partageront ces moments. Hélas, ils se retrouveront eux aussi parfaitement seuls, espérant que quelqu'un les soutienne. Ce que tu dis si pudiquement, Grain. Ce médecin... qui peut-être, lui aussi, se demande s'il a bien été compris, s'il a bien compris, s'il a bien fait... Et, du reste, qu'a-t-il fait ? Ce que l'on fait dans tous les services palliatifs quand une place doit être disponible pour accueillir le suivant... Ces mêmes soins palliatifs derrière lesquels se réfugient les Tartuffe façon Fillon.

Vous en ferez tous l'expérience, en soin palliatif, la durée d'un séjour est presque exactement de 15 jours. Pourquoi ?

Non, je te jure, Witto, ce médecin, dont pour rien au monde je ne dirai le nom, ce médecin et son service, étaient tous sauf des gens qui cherchaient à libérer un lit. C'était de vrais humains. Prévenants. Attentifs. Généreux. Objectifs. Et désolés. Ça existe.

Tout du long de ces interminables (et pourtant si courtes) 6 semaines qu'a duré sa maladie, nous avons échangé par regards, par bribes de phrases, par ébauches de dialogues: y a t'il encore de l'espoir ou pas, une dernière chance peut-être ou non, et puis non, il ne faut pas se raconter d'histoire, il n'y en a plus. C'est lui qui m'a dit d'être là, absolument, ce jour là.

Le lendemain matin, il était aussi là. Il est venu vers nous. Nous a serré la main très fort. Non, il n'y avait aucun organe qu'on puisse récupérer. Il a dit aussi qu'il avait été fier de la rencontrer. Qu'elle lui avait beaucoup appris et donné.Et quand je me suis écroulée: "Je ne sais pas comment c'est la vie sans elle, je n'y arriverai jamais !", il m'a simplement répondu :"Cela va sûrement être dur et long. Mais vous êtes forte, vous trouverez !"

Depuis, je me répète cette phrase en boucle. Je suis forte. Je trouverai. Mais si un jour je trouve vraiment la force, je tiens à dire que c'est aussi à lui que je le devrai..... Le remercier !

 

Grain,

Je n'ai jamais pensé une minute à ce médecin, au contraire, lorsque je parlais de ces maisons de soins palliatifs où il y a rotation. Dans ces maisons, du reste, il y a surtout des infirmières... irréprochables aussi. L'organisation est en amont.

Mon expérience est la même que la tienne. Un médecin, dont je tairai le nom aussi, qui prescrit, avec tout de même un peu d'angoisse. Mais le malade ne laisse aucun doute. Tu le racontes très bien. Lui, le médecin, est seul. Tu es seule en face. Chacun repart avec sa solitude, et un mot ou un geste pour l'autre... mais tout est interdit. Tout est interdit, mais par ailleurs, avec tartufferie, contrairement au cas que tu racontes si justement où chacun prend son rôle, mais par ailleurs dis-je, on fait les mêmes gestes, mais on ne leur donne aucun nom. Oui, il faut le dire, les soins palliatifs ne sont que de l'euthanasie que l'on étire légèrement dans le temps. Pour garder bonne conscience. Tu as ta conscience pour toi, Grain. Parce que tu es indubitablement du côté de la vie.

L' appareil vert avec une seringue. comme un naja.

ℓ ℓ ℓ ℓ

Pour rendre à César ce qui lui appartient,je me dois de dire que l'envie/besoin d'écrire ce billet m'est venue après avoir participé au fil de discussions suivant le billet de M. Philips à l'adresse ci-dessous :

http://blogs.mediapart.fr/blog/michel-philips/250111/y-aurait-il-une-facon-de-mourir-de-droite-et-une-autre-de-gauche

qu'il avait publié au moment où une éventuelle révision de la loi Leonetti ou une autre approche législative sur la fin de vie avait été mise sur le tapis. Nous avions été plusieurs (dont certains ci-dessus) à y participer, et bien sûr, n'avions pas tous forcément le même avis. Par ricochet, ça m'a donné envie de rendre ces trois hommages personnels...

Car au fond, je crois que c'est Albinos, au tout début de ce fil, qui a raison. Aussi dur soit le deuil à vivre, je crois que j'ai eu beaucoup de chances que d'autres n'ont pas eues.... Tomber sur des gens intelligents et humains, ça n'a pas de prix !

GdS,

Les évènements forts de notre vie, que nous n'avons souvent pas vraiment souhaité, que nous avons parfois le sentiment de subir, se révèlent souvent contenir une richesse formidable dont nous gardons le souvenir à tout jamais et qui nous font avancer.

Certaines personnes s'y révèlent, comme vous dites, avec une très grande humanité.

Ensuite, avec le recul, nous sentons tout ce qu'il y a eu de positif dans ces moments.

Le faire partager aux autres est aussi une forme de cadeau: votre billet en est un pour tous ceux qui le liront! Merci

Touchée-coulée, Dr Philips ! Merci....

PS: dans les messages privés que j'ai reçus à propos de ce billet, un ami (je crois qu'on peut dire ainsi) m'a dit avoir trouvé ce texte peut-être "remuant".... mais aussi "apaisant". C'est un peu ce que je voulais.... Et je crois qu'il faut dans ce domaine, creuser cette notion, "l'apaisement".... Je suis sûre que vous me comprenez !

GdS,

C'est un outil à nul autre pareil que celui de la parole (ou de l'écrit).

On voit bien que de toute éternité, les philosophes, puis les religieux, puis les psy en ont venté les pouvoirs.

Qu'il s'agisse de se questionner sur soi-même, qu'il s'agisse de se confesser, qu'il s'agisse de s'étendre sur un divan, qu'il s'agisse (parfois) d'écrire un "récit", un roman.

Je crois que c'est L A Salomé qui avait déconseillé à Rilke de faire une psychanalyse. Elle craignait que ce travail prive cet écrivain de son "talent".

Voir ICI

A défaut de guérir, trouver l'apaisement, accepter, mieux vivre "avec"...et partager, toujours la parole et l'écrit font avancer les choses quand on en a la volonté.

Je crois que c'est L A Salomé qui avait déconseillé à Rilke de faire une psychanalyse. Elle craignait que ce travail prive cet écrivain de son "talent".

 

La psychanalyse ne prive pas les écrivains de leur talent, cher ami,

Si cette crainte, souvent véhiculée, a surgi chez L.A. Salomé, est-ce peut-être parce que cette crainte la concernait alors ? Peut-être.

Se souvenir que Samuel Beckett eut recours à la psychanalyse et que son génie ne s'en trouva point entravé. Et Michel Leiris... et tant d'autres...

Les écrivains écrivent à partir du Réel. Ce Réel, propre à chacun, peut parfois s'avérer souffrance immonde ; mais il ne faut pourtant pas confondre Réel et souffrance : on peut être soulagé de l'excès de souffrance mais jamais du Réel et de ce qu'il convoque comme réponses inédites, y compris parfois dans le quotidien le plus simple. Cela mériterait de plus amples développements (de même que la différence essentielle entre écrit et parole) mais je fais bref.

Je n'ai pas compris pourquoi les guillemets au "talent" de Rilke mais ce n'est pas grave car ce n'est pas l'objet du billet de Grain.

Humanisme de celle qui va partir et qui console celle qui reste. Humanisme du docteur et humanisme de votre amie. Dommage que cette valeur soit passée de mode. Merci pour votre humanité grain de sel, qui donne envie de continuer.

Mille mercis de vos mots, Lemur, Daniel, Joha, Marielle, Christel et les autres.... Mais je voulais juste vous prévenir: je crois que je ne reviendrai plus sur ce billet.

J'ai eu envie/besoin de l'écrire et l'ai publié dans la foulée presque d'un jet. Mais le lendemain, je l'ai regretté. Trop intime. Et trop douloureux aussi sûrement pour ceux qui viennent de perdre un proche. Désolée. A mes yeux, on n'efface pas un billet après-coup, même si on en vient à le regretter, et encore plus s'il a été commenté.

D'ailleurs comme l'a dit Sokolo un peu plus haut, une fois publié, il ne m'appartient plus. Alors je vous le laisse. Pardonnez mon absence....

Amitiés. Et bonne soirée !

je crois que je ne reviendrai plus sur ce billet.

Dommage !

Du coup, on ne saura pas que "l'amie perdue de vue" ( dont les propos sont cités en exemple) et "l'ancienne amie" ( celle que, un peu partout sur les billets tu accables de noires turpitudes imaginaires) sont une seule et même personne: moi-même.

Heureusement que je suis (encore) là pour rendre à Pointvirgule ce qui est à Pointvirgule !

Mais que tout cela est donc étrange...

D'un côté tu n'hésites pas à balancer mon véritable prénom sur le Net et, de l'autre, tu m'ensevelis sous un anonymat de fosse commune. On peut comprendre que tu souhaites "oublier" ce billet.

Sache en tout cas que je ne regrette pas d'avoir pu, ce jour-là, t'être de quelque utilité.

Mais sache aussi que ta conception de "l'amitié" me laisse toujours aussi perplexe.

Bon sang de bonsoir !

J'avais oublié de recommander ce billet !

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