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Les terrasses russes ou les amants de juillet

aker-brygge-and-castle07615.jpgParfois, à une terrasse de café, on se remémore d'autres terrasses. Comme si, à l’instar de certains lieux comme les plages, les forêts d’automne ou certaines ruelles mal éclairées, les terrasses contenaient parfois toutes les autres terrasses qu’on a connues. En poupées russes, emboîtées les unes dans les autres, imbriquées à l’infini… J’étais à une terrasse récemment, très en avance lors d’un rendez-vous avec une amie. Avec comme toujours près de moi, un café, mon paquet de cigarettes, un briquet, un stylo, un carnet à spirale. Et comme toujours j’observais.

 

Deux jeunes types un peu barbus sans l’être vraiment comme c’est la mode en ce moment. Boucle d’oreille pour l’un, tatouage et crâne rasé pour l’autre. Apparemment, ils ne se connaissaient pas vraiment et se parlaient en se vouvoyant. L’objet du « deal » : une jeune chienne malinoise, craquante et joueuse, qui allait apparemment passer de mains en mains. Sur la table, entre eux deux, une boîte grand format de croquettes « spéciales chiots ». Conseils. Recommandations. Promesses de se tenir au courant. Echange de papiers, d’argent, de carnet de santé. Affaire bouclée.

 

Plus loin, deux habitués légèrement bedonnants qui parlaient tiercé et devaient en être à leur 3e ou 4e tournée de blancs. Une femme seule, entre deux âges, plongée dans un sudoku en sirotant un demi. Enfin, deux amoureux, très jeunes, qui s’embrassaient et s’embrassaient. A bouche que veux-tu, comme si leur vie en dépendait. Puis soudain, ils s’éloignaient l’un de l’autre et chacun se plongeait dans son smartphone, totalement absorbé. A peine s’ils se sont parlé pendant tout le temps que ça a duré. Ça m’a frappée. D’autant que je ne sais pas si vous avez remarqué, mais on voit de moins en moins d’amoureux se bécoter sur les bancs publics ou les terrasses des cafés. Seuls des teen-agers, cachés dans les arrière-salles des cafés à côté de leur lycée. Pour le reste, la mode a dû passer…

 

C’est alors que je me suis souvenu. C’était il y a une bonne douzaine d’années, près d’une gare, où j’étais venue accueillir des amis. En avance comme d’habitude. Il y a toujours une ambiance rare, dans les quartiers de gares. Et dans les bistrots alentour, un sentiment bizarre, comme de temps suspendu. Ils étaient là. Entièrement tournés l’un vers l’autre comme si rien d’autre n’existait. Des fils argentés dans les deux chevelures. Disons la cinquantaine passée. Peut-être même bien passée, lui surtout. Elle plutôt petite et un peu rousse, avec un profil fin et presque aigu d’oiseau inquiet. Lui très brun, très mince, air tendu, yeux transis. Deux vieux amoureux, à une terrasse de café, qui se regardaient et se regardaient. C'était devant une gare, quelque part et une petite valise à roulettes bleue était posée à côté d'eux.... Parfois l'un plaçait sa main sur la main de l'autre. Parfois c'était l'autre. Elle était en vert jade et lui en noir, et je vous prie de me croire, ces deux-là avaient l'air de s'aimer, ce qui s'appelle s'aimer.

 

Ils sont restés un temps très long à cette terrasse et le vent se levait. A un moment, la note que le garçon avait placée sous la soucoupe s'est envolée. D'une main preste, elle a essayé de l'attraper. J’ai vu qu’elle portait une alliance. Mais le ticket s'était envolé plus loin, vers la terrasse d'à côté. Il a souri et placé sa tête sur son épaule à elle, qui avait l'air plus désolée que ça ne le méritait. Le temps s'étirait. En face d'eux, il y avait la grande horloge de la gare. Et tous deux faisaient semblant de ne jamais la regarder. C'était l'éternité.

 

Mes amis sont arrivés. Embrassades, salutations, fête de se retrouver. Eux sont restés encore un peu assis là, à se dévorer des yeux. Puis ils se sont levés, se sont enlacés très serré, ont rapidement et presque violemment échangé un baiser. Et très vite, se sont séparés et chacun est parti de son côté. Elle vers la gare. Lui vers une probable place de parking. Mais tous deux d’une démarche à la fois ferme et chavirée. Je ne les ai jamais oubliés. Je me souviens de leur amour comme d’une promesse. Un message d’espoir. La passion n’a pas d’âge. Ni de papiers d’identité. Juste parfois les yeux gonflés.

 

Illustration: © Norvegiantrip / Aker Brygge and Castle

Tous les commentaires

Merci de ce beau souvenir: d'ailleurs je me demande si je n'étais pas assis à la terrasse d'à côté, car je m'en souviens désormais comme si j'y étais...

 

C'est bête, Silvagni, si vous étiez réellement à la table d'à côté, on aurait au moins pu se boire un café !

Faut que je retourne en terrasses, moi ...

T'es comme moi, tu regardes tout et surtout les gens. On me dit souvent que je ne devrais pas ... mais c'est intéressant, de regarder les gens. Y a pas de malice.

On vit ça, Cours Mirabeau aussi... tantôt acteurs... tantôt spectateurs...

Peyrelevade%20cours%20Mirabeau.jpg

Bon, c'était moi, mais y a pas quinze ans. Juste le mois de février dans une gare de Bretagne. C'est lui qui avait l'alliance, même si elle n'est jamais à son doigt. Et, c'est vrai, le bisou d'adieu (non : au revoir) était à peine dessiné :-) tout juste du bout des lèvres, en cachette, on ne sait jamais...

Merci GdS j'ai toujours 18 ans... ;-)

On ne sait jamais...

Je sais bien que tu as toujours 18 ans, Elisa ! Comme si les cigales pouvaient vieillir.... N'importe quoi !Clin d'oeil

Par contre, je n'aimerais pas avoir leur vie (aux cigales) : sept ans sous terre, et trois mois au soleil... mourir ensuite après avoir procréé. Je crois que j'ai envie d'un peu plus Sourire

Quand j'étais gamine, Anne, (donc il y a bien longtempsClin d'oeil), dans les magazines féminins, il y avait les pages mode "normale" et mode "pour les femmes de 40 ans".... Tu te rends compte, déjà, le pas qu'on a franchi ? Aujourd'hui, 50 ans, c'est à peine le bel âge !Innocent On a tout l'avenir devant nous !

Merci M. Philips ! Les bancs publics... Toute une histoire !

Ça mériterait même un "Je me Souviens", non ? Clin d'oeil Je vous verrais bien à la plume !

S'ils avaient eu un portable, croyez vous que... ? Bon, je ne veux pas plomber ce petit moment magique, et je pense qu'il en reste encore. J'ai d'ailleurs la facheuse manie d'oublier mon portable à la maison lorsque je sors de promener, et j'espère n'être pas le seul.

Bonne journée Gran de Sel

Il y a aussi une solution avec les portables: les laisser éteints. Ce que je fais la plupart du temps sans même y penser... Mais ces deux-là n'en possédaient pas, JMP, j'en donnerais ma main à couper !

"Gran de Sel" vous souhaite une bonne journée à vous aussi ! Clin d'oeil

"Encore une virée à la Grain de sel la braconnière..."

Touchée-coulée, Jonas ! Mais si j'avais pris ces "amoureux poivre et sel dans les spirales de mon carnet", comme tu dis, c'est aussi et surtout pour le moment magique qu'ils offraient: l'impression que le temps n'aura jamais de prise...

Ce n'est pas toi qui écrivais il n'y a pas longtemps: "ne pas oublier de toujours rester un enfant" ? Exactement ça.... Eux avaient su rester adolescents. Bien plus d'ailleurs que les deux tout jeunes que j'ai croisés à une autre terrasse plus récemment et qui m'ont fait repenser à eux par ricochet....

Mais je suis seule à avoir remarqué que les amoureux, c'était plus vraiment comme avant ? Je trouve qu'ils se font plus rares, et aussi parfois plus distants, paradoxalement, même si parfois ....disons un peu plus exhibos et un peu moins décents...

Après la nostalgie, ce serait l'amour qui bientôt ne serait plus ce qu'il était ? J'espère à toutes forces que ça n'arrivera jamais....

A un moment, la note que le garçon avait placée sous la soucoupe s'est envolée. D'une main preste, elle a essayé de l'attraper. J’ai vu qu’elle portait une alliance.

Merci, Annie, j'avais juste besoin d'un petit noir bien serré.... Et l'avenir de la jeune chienne malinoise, vous le voyez comment, vous, dans le marc du café ?

Annie, c'est pas le marc de café, c'est les tarots. Enfin... qu'è dit !

Non mais quand même, tout le monde s'en fout de la petite malinoise ? Elle était mignonne, si vous saviez..... Pas plus de trois mois et juste envie de câlins, de mordiller sa laisse et de jouer. Alors que c'est quand même sa vie entière qui allait se jouer !

Tu peux pas imaginer le nombre de vies entières qui se jouent ainsi, presque machinalement, à une table en terrasse ou sur le quai en béton d'une gare. Parfois pile, parfois face, plus rarement la tranche.

Le pire n'est jamais certain... Et imagine l'inverse de la crainte qui transpire dans ton commentaire, imagine que le nouveau maître soit bien plus attentif et aimant que le précédent.

Tu as raison, Jonas, le pire n'est sûrement jamais certain !

Moi, les chiens c'est pas ma tasse... de café, je préfère les chats (et pourtant mon Raoul, c'est pas un cadeau ! Avant il s'appelait le chat, mais je m'égare). Donc pour le malinois (ce sont des malins, les malinois ?) imaginons que les maîtres (l'ancien et le nouveau) vont se plaire, se revoir (avec le chien comme prétexte ou une histoire de croquettes ou de vaccins), se revoir plusieurs fois. Puis se mettre ensemble, vivre une belle histoire, peut-être même se pacser, va savoir. Et comme les histoires d'amour finissent mal, en général (comme chantait l'autre), ils vont se séparer, se déchirer pour la garde du malin malinois qui deviendra de ce fait un mâtin malinois. Ouafff ! j'ai fini ma rédac !

J'aime aussi regarder , écouter , inventer les histoires que je crois voir se dérouler sous mes yeux .

Peut-être même un peu trop comme le trouva ma femme , ma compagne , mon alter ego de tant d'années qui un jour , il y a déjà longtemps , passablement énervée de voir toute mon attention portée vers une conversation voisine s'est adressée d'une voix forte aux consommateurs épiés pour leur crier :

"Attention ! Il vous écoute "

 

Génial ! Et après, que s'est-il passé ? Enfin, bien sûr, vous n'êtes pas obligé de nous raconter...Clin d'oeil J'espère que vous êtes toujours mariés: des comme elles, il ne faut surtout jamais les lâcher !

PS: de quoi elle se mêle, celle-là ?

Eh ouais , toujours mariés et jusqu'à maintenant pour le meilleur . Mais je suis passé maître dans l'art de suivre deux ou trois conversations en même temps avec le même intérêt apparent .

En tout cas merci pour votre billet qui , entre autre , m'a rappelé cette petite anecdote vécue .

Ouf ! j'aurais pas du écouter le lien que tu proposes...

M'en vais travailler tiens, en attendant les vacances et les retrouvailles Sourire

Pas de panique Elisa ,tu sais l'aéroport c' est souvent le vol du bourdon mais il nous faut aussi écouter ;toujours par le grand Jacques:

 

YouTube

 

default.jpgjacques brel - il nous faut regarder magnifique chanson pas très connue du grand jacques....

Comment ne pas y avoir pensé, Espoir ? Les correspondances sont aveuglantes, et quel plaisir d'entendre un Jacky si peu présent sur les ondes.

Espoir, vous avez un talent rare ! Trouver comme ça, d'instinct, la musique qui allait avec... Mille mercis pour votre commentaire et pour le grand Jacques offert en partage....

Orly, Roissy, les gares, toutes les gares de France et de Navarre, même combat !

Incroyable mais vrai: tous les commentaires de ce fil ont été recommandés au moins 1 fois. Je me demande vraiment comment ça marche, ce truc-là..... Celui-là est le premier qui ne le sera pas ?

Ce qui prouve à quel point ça peut être idiot ce truc de recommandations Clin d'oeil

A qui le dis-tu ! Tu as vu, même le tien juste au-dessus est recommandé.... Incroyable, non ? Innocent

j'ai serré le petit noir

bien noir

bien serré

entre mes paumes froides

en coeur autour de la tasse blanche

où le petit noir fumait

et j'ai pensé alors à ses yeux

 

Moi aussi, je les serre généralement bien serré entre mes deux mains, kakadoundiaye, mes petits noirs bien serrés dans leur tasse blanche ! Merci à toi d'être passé renifler l'air de ma terrasse aux parfums pur Arabica, avec fumées de Craven A....

@GdS

Je crois que c'est Anne qui se venge Clin d'oeil ou alors le petit lutin... Sourire

Nan, nan, je suis moi-même une victime du petit lutin ... Je recommande jamais un commentaire, moi, par principe. Pas très décidé

Ah bon ?

Voui. Les billets, oui, les commentaires, non. C'est nul, leur nouvelle invention, là ...

Profitons du moment alors : le petit lutin n'est pas connecté Sourire

edit : Trop tard !! Pas content

@ Espoir, merci pour ce superbe lien qui arrive en si bonne compagnie ! Grain, je t'imagine tedant l'oreille et scrutant tes voisins au travers des fameuses lunettes rondes portées par Eva Joly ou (au choix) Jean-Pierre Coffe...et ça me fait sourire.

Je ne porte pas de lunettes, Patrick ! Ou disons seulement pour voir de loin.... Et, par ailleurs, il n'y a vraiment aucun rapport entre Jean-Pierre Coffe et moi ! Même à table !

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