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May

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Psychiatrie, mode d'emploi (2)

Un accueil «en psychiatrie» c'est le choc de deux mondes ! Poursuivons notre première lettre. Une personne ‘avertie' la lisant me dit : « Oui mais Guy, là tu nous parles des personnes qui vont bien et peuvent se déplacer seules, mais pour les autres, agitées, ou qui ne veulent pas venir, tu fais quoi ? Une hospitalisation sous contrainte ! »

« Non, non, je fais la même chose que ce que j'ai décrit. Et je prends du temps, le temps qu'il faut. Je crée les conditions d'une ‘rencontre'. Je commence une série d'entretiens sur plusieurs jours impliquant les ‘mêmes' soignants. Je mets donc en route un véritable ‘processus d'accueil' en prenant le temps qu'il faudra pour établir un lien de confiance. La décision d'un soin éventuel viendra en son temps ; pourtant d'emblée je propose un terme à cet échange, une, deux semaines, un, deux mois ».

J'ai décrit là d'une façon très générale pour tout le monde ce que va être un ‘travail d'accueil'. Parlant ainsi j'ai en effet donné à croire que tout est facile. J'ai donc été très mauvais ! Mon amie a raison. Il sera nécessaire d'évoquer différentes situations, les unes après les autres, parler de situations concrètes, une agitation, une dépression, autres moments.

Auparavant je voudrais souligner à quel point, comme l'a souligné mon amie tout à l'heure, les choses sont autrement plus complexes que ce que j'ai laissé entendre.

A la base de toute situation ‘d'accueil' d'une personne présentant un trouble psychique grave, de l'ordre de la psychose, l'apparente facilité que j'ai décrite la dernière fois sur l'échange à créer, est une vue de l'esprit, et risque alors d'entrainer un quiproquo dont les conséquences peuvent être très fâcheuses.

C'est la difficulté de fond : difficulté toujours présente, que le climat de l'échange soit calme ou très difficile. Je vais donc l'aborder ici.

Prenons la situation de la dernière fois qui a paru à mon amie si paisible, c'est dès ce moment que le piège est le plus grand : nous pouvons penser que si la personne vient d'elle-même et si elle est calme, tout va bien se passer. Non ! Point du tout.

Si nous sommes persuadés que tout va être simple, nous risquons de provoquer une incompréhension, puis une hostilité progressive qui ne va faire que s'amplifier, car les deux personnes en présence, le psychiatre, la personne ne se comprennent pas, mais pas du tout. Seulement ils ne s'en rendent pas compte. Ils sont sur deux ‘planètes différentes', avec la bonne foi la meilleure, et une conviction à toute épreuve.

Prenons le cas où le soignant qui assure l'accueil est psychiatre. C'est la pire des situations ! En effet le psychiatre depuis le début de sa carrière médicale, avant de faire de la psychiatrie, a appris à répondre dans les plus brefs délais et en toute situation à trois questions liées : quels sont « le diagnostic, le pronostic, le traitement » pour cette personne ? Conduite ‘réflexe', autant qu'exigence éthique, qui le taraude. L'entrée en psychiatrie ne le guérit jamais de cette ‘maladie médicale professionnelle'. Cela veut dire qu'il ne se satisfait jamais de la question qui lui est posée par un patient, il sait avoir à se préoccuper de l'ensemble de la personne, de son corps, comme de sa vie psychique, et de ses liens. C'est bien, mais pour le travail d'accueil, cela va lui jouer des tours. S'il veut l'assumer, il est essentiel qu'il n'établisse pas de court-circuit et ne se lance pas dans l'appréciation diagnostique sans avoir établi avec la personne une sorte de contrat tacite sur la recherche de quelque chose qui deviendra peu à peu un traitement. Mais s'il veut que ce soit un traitement voulu par la personne (ce qui est le cadre essentiel de la psychiatrie) il ne doit pas brûler les étapes : il est indispensable que la confiance se soit installée entre les deux d'abord, sinon la personne percevant que l'on va décider pour elle, soit se met en totale passivité, soit organise sa résistance contre ‘l'envahisseur'. Admettons que le psychiatre soit tout à fait entrainé à cette situation inhabituelle, il est donc tout à fait persuadé de sa bonne foi : il est certain d'être « le bon interlocuteur » pour cette personne qui a des troubles psychiques évidents ; il en est d'autant plus certain qu'il vient de mettre de côté les exigences médicales classiques.

La personne, quant à elle, est a priori bien prévenue envers ce médecin qui parait aimable. La seule chose c'est qu'elle ne voit pas bien ce que lui fait là, ni elle non plus !

Ainsi sans que personne n'ai rien dit, ni rien fait, si nous observons de l'extérieur ce qui se passe : nous comprenons que nous assistons « au choc de deux mondes » qui se méconnaissent totalement, ceci de façon d'autant plus redoutable qu'ils sont l'un comme l'autre persuadés de leur bonne foi et de leur bonne volonté.

L'éventualité d'une ‘rencontre' entre eux, là, est donc très mince, leur ‘horizon' est en fin de compte très ‘limité' car chacun est persuadé avoir raison, c'est-à-dire que chacun n'a qu'une idée à discuter, le reste de la planète ne les intéresse pas. La personne a une idée sur le monde, tout lui parait simple. Elle n'a rien à demander, car rien de ce qui la concerne ne dépend des autres, certainement pas de ce médecin qui est devant elle.

Ce médecin de son côté n'est préoccupé par rien d'autre que d'arriver à commencer un traitement pour cette personne qui de toute évidence a des troubles psychiques, ‘il ne pense qu'à ça', et plus il y pense plus cela lui parait à la fois simple à établir et difficile à faire passer. C'est pour cette raison que le ‘travail d'accueil' est difficile et complexe, car il est d'emblée ‘coincé', fermé du fait de cette impossibilité de rencontre, chacun étant ‘obsédé' par une seule question, et ce n'est pas la même ! Alors si le premier rendez-vous se termine sur ce constat, comment allons-nous être capables de renouveler des rendez-vous plusieurs jours de suite sur cet affrontement qui ne débouche sur rien ?

Nous comprenons que la seule porte de sortie est la capacité des soignants à mettre de côté leur exigence immédiate d'un traitement, et à reprendre sans hâte les propositions du début de cette lettre : ne pas se laisser prendre par notre angoisse que la personne n'accepte pas un traitement (nous sommes prêts à le proposer avant même d'avoir parlé avec elle !), mais se limiter à établir les conditions d'une « rencontre », c'est-à-dire un échange humain où l'un a besoin de l'autre, et se réjouit de ce qu'il apporte. Du côté médical tout est prêt pour invoquer le refus de soin, alors que la personne est à mille lieues de penser à des ‘soins'.

Du côté de la personne tout est prêt pour se sentir en milieu hostile.

Il faut donc « inventer toute une stratégie » pour permettre à la confiance de s'installer.

Ce sont Antonio Andréoli et Florence Quartier, l'ayant expérimenté à Genève, qui ont eu l'astuce de souligner que ce n'était certainement pas la place du psychiatre de se précipiter pour faire cet ‘accueil' ; il était tout à fait pertinent de demander à ‘deux' infirmiers de le faire, car l'infirmier n'a pas du tout la même exigence thérapeutique, diagnostique, ni pronostique. Il se situe d'emblée dans la recherche d'un échange basé sur les besoins de la vie quotidienne, il s'appuie sur cette ‘banalité' là qui est en réalité d'une richesse sans limites, car c'est la vie. Très vite l'infirmier se désintéresse de la plainte immédiate, ou de l'angoisse, et aborde simplement les faits quotidiens, sur ce qui l'entoure ; cette attitude touche aussitôt la personne qui se sent concernée, et s'intéresse à ce qui se passe. ...

A partir de là il est possible et devient même intéressant de se revoir, chacun en a envie ayant l'impression de comprendre et d'être compris, ...L'expérience montre que le rendez-vous donné alors pour le lendemain est accepté et respecté. Parce qu'a été mis en place un lien beaucoup plus fort que tous les contrats et toutes les injonctions : un début de confiance, qui au fond était attendue. On perçoit donc que l'accueil est le moment le plus difficile, le plus complexe, plein de pièges, car c'est un choc quasiment de ‘civilisations'.

Il est évident comme l'a pressenti mon amie que ce qui est si complexe dans une situation décrite comme calme, va l'être encore plus, voire inaccessible dans les situations fréquentes où la personne ne supporte aucun échange, refuse tout entretien, fermée sur elle !

Et pourtant c'est faisable. Nous prendrons peu à peu ces éventualités. ...chaque lundi.

(à suivre) Guy Baillon

Tous les commentaires

Cher Guy Baillon, je rectifie un peu mon commentaire : Ce mot "confiance" (à établir) est sans doute le plus important dans tout ce que vous dites de la relation en accueil psychiatrique. Mais lorsque vous parlez de "traitement" (que le médecin pense nécessaire pour la personne malade), parlez-vous obligatoirement de traitement médicamenteux ? Et, si oui, quelle différence faites-vous entre ce traitement par des médicaments, et le soin qu'apporte l'échange par la parole ? Car si l'on peut affirmer que la psychanalyse peut "guérir" une psychose, qu'en est-il en psychiatrie ? Ou encore, qu'est-ce qui, d'après votre expérience, soigne le mieux : les médicaments ou l'échange ?

Chère Mithra-Normadeblues,

Si l'on peut affirmer que la psychanalyse peut "guérir" une psychose, dites-vous : oui, le si et les guillemets qui entourent le "guérir" ne sont pas de trop - je le dis à partir de ma pratique de psychiatre psychanalyste recevant des psychotiques en consultation. La différence d'avec le psychiatre non psychanalyste, c'est que l'on n'a plus trop de choses en tête concernant son "monde" personnel, il n'y a plus cette volonté de "guérir" après avoir passé de nombreuses années sur un divan à faire place nette pour recevoir cet ambassadeur d'un autre monde qu'est le consultant.

Cette nuance introduite, je laisse Guy Baillon répondre à la question que vous lui posez. Il y a en effet de nombreux sujets psychotiques qui n'iront jamais consulter un psychanalyste - il faut alors des structures d'accueil construites autrement que sur le mode de la consultation en privé. Et il me semble que les psychanalystes qui sont passés par la pratique en institution, y compris à la place d'accueil des petites choses du quotidien sont sensibles à cette nécessité de la diversité des lieux d'adresse.

 

 

Oui, j'entends bien, cher JoHa, ce que vous dites de la position du psychiatre devenu analyste, et vous avez raison de souligner les guillemets à mettre concernant la "guérison" des psychoses (quoique si je l'affirme, c'est peut-être que j'en saurais quelque chose).

Ma question, posée aux psychiatres en général (cela pouvant sans doute intéresser des lecteurs), est : qu'est-ce qui vous paraît le plus pertinent dans l'éventuel rétablissement d'un malade se faisant soigner dans un lieu d'accueil psychiatrique : le soin médicamenteux, ou le soin apporté par la relation de parole ?

.

Bien à vous,

Chère Mithra et chère Joha

merci de votre vigilance. grâce à elle nous avançons et précisons.

Dans un texte plus long ailleurs je précise que tout traitement en psychiatrie est fait de trois volets:

-la psychothérapie

-les médicaments et les soins physiques physiologiques (les packs associent physiologie et psychothérape, par exemple)

-les soins institutionnels (les différentes formes de soin institutionnels où intervient une dimension collective: les diverses structures des équipes de secteur, et les cliniques privées).

Le 'dosage' des trois est variable

Seulement j'ajoute que la priorité est la psychothérapie, toujours, laquelle en plus encadre les autres soins, qui sont toujours sous son contrôle; l'explication minimale d'un soin médicamenteux ou institutionnel est une part de la psychothérapie

En plus je précise que tout acteur d'une équipe de soin psychique a une part de travail psychothérapique

Ce qui sous-entend aussi qu'il y a plusieurs niveaux de soins psychothérapiques.

Quant au terme de guérison des psychoses, je n'en a pas peur. Le délire est déjà une étape dans la guérison disait Freud. Et d'éminents thérapeutes comme Gaêtano Benedetti n'ont pas eu peur d'affirmer qu'ils avaient guéri quelques dizaines de schizophrènes. Ses livres traduits par P Faugeras (avec qualité et passion) chez Erès sont d'un grand secours.

Soyons attentif au fait que la psychnalyse est d'abord une recherche, une connnaissance de soi. la guérison là sera 'de surcroit'.

amitiés à toutes deux

guy

Tout cela est très passionnant, cher Guy Baillon, et je vais m'empresser de lire Benedetti que je ne connais pas. Je recommande aussi le coffret DVD de Daniel Friedmann : "Être psy", où l'on peut entendre différents analystes parler. La différence des discours de Jean Clavreul et de Jean-Bertrand Pontalis (par exemple) est très intéressante.

Merci de cette proposition par Friedman

à bientôt

guy

Cher Guy Baillon,

 

La psychanalyse n'est pas d'abord une connaissance de soi - ça c'est Socrate, honorable bien sûr mais philosophique.

 

Cela me gêne aussi quand, parlant pour tous les psychiatres, vous dites qu'en psychiatrie tout traitement est fait de trois volets - position traditionnelle de la psychiatre quand elle se veut médicale mais en contradiction par rapport à votre pétition de départ me semble-t-il.

Je préfère décidément la position psychanalytique en psychiatrie : à chaque patient son traitement, y compris celui que lui-même avait commencé avant de rencontrer le monde psy - s'enseigner de ce traitement-là, telle est la position psychanalytique qui m'a été transmise. Ce peut être aussi la position de certains psychiatres, telle cette consoeur de Los Angeles qui bricole dans les rues - mais il faut dire qu'elle a été elle aussi en psychanalyse.

 

Mais je laisse là pour la suite, Mediapart est trop chronophage et les débats m'y semblent actuellement superficiels par rapport aux débuts - pas d'élaborations dialectiques, trop de petits maîtres isolés dans leur coin. Rien que le mot "guérir" mériterait que l'on s'y attarde un peu plus mais sentiment de lassitude face aux medias en ce moment.

 

En effet Joha

le point de départ n'est pas de peaufiner au mieux un discours parfait

le point de départ est la "rencontre" avec une personne qui est enfermée en elle même et qui en souffre

le point de départ est la stigmatisation, la peur de la folie, la perte de l'humain dans l'obligation de soin que cette peur a provoqué

le point de départ n'est pas le divan offert à la névrose

le point de départ est le lien à établir entre le travail avec la personne, son délire et celui avec son environnement, ses liens

entre autres

Bon repos et à bientôt car ils ont besoin de vous

guy

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