Sat.
26
May

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Fermer

La passivité des psychiatres est la cause de l’abandon de l’Accueil

voilà un mois que ce site hebdomadaire consacré à l'ACCUEIL n'a pas bougé: L'accueil en fait était en première ligne dans les textes des 'Contes de la folie ordinaire.

vous l'avez vu

nous reprenons notre rythme avec ce texte un peu trop dense

qu'il faudra reprendre; il fait lien entre le blog et les textes récents des Contes à la recherche de la compréhension de ce qui s'est passé en psychiatrie et des lignes qui pourraient éclairer l'avenir :

 

La passivité des psychiatres serait-elle la cause de l’abandon de l’Accueil ? Paris le 13-27 mai 2010

Si la nouvelle loi pervertit l’Accueil, en le transformant en garde à vue de 72 h (garde à vue car le patient présumé malade est enfermé et obligatoirement médicalisé) c’est parce que nous, les psychiatres, n'avons pas su réaliser cet accueil, dans la période précédente.

Pourquoi ? Parce que l'accueil, comme démarche à la fois initiale et continue, n'est toujours pas entré dans la culture des soins psychiques, alors qu’il est le temps préalable de tout soin psychique.

Poursuivons la réflexion passionnante amorcée par Bernard Durand dans Médiapart le 20 mai et observons la façon dont les psychiatres se placent, se situent par rapport à leur fonction sociale.

Je fais l'hypothèse que la crise actuelle est aussi due à la passivité qu'ont adoptée soignants et surtout psychiatres dans leurs rapports avec l'État. Ils lui sont soumis en France depuis la loi de 1838 instaurant l'arbitraire de l'internement dans les asiles sous les ordres du Préfet. Un jeu subtil s’est mis là en place. Le psychiatre croit avoir un rôle de décision, en réalité c’est le Préfet (donc le ministre de l’intérieur, mais ni la santé, ni la justice). Depuis les psychiatres sont soumis au Préfet, tout en croyant, de façon erronée, avoir un pouvoir (s’ils l’avaient, ils seraient maitres et esclaves).

La psychiatrie de secteur après 1960 a proposé un changement total en décidant d’appuyer les soins sur la construction des liens avec la cité et avec l’environnement de la personne. Les psychiatres ont adopté alors une attitude active en déployant leurs soins dans le tissu social des secteurs et en se voulant disponibles et accessibles à toute personne en souffrance.

Mais trois facteurs vont freiner cette proposition et vont remettre les psychiatres en posture de passivité:

- d'abord leur foi dans les médicaments leur a fait croire qu'il suffisait de ‘donner les médicaments’, qu'il suffisait que les patients les prennent ; ceci ne demandant aucun engagement relationnel de la part des psychiatres, ceux-ci sont devenus à nouveau passifs comme leurs patients ; le constat que les médicaments ne guérissaient pas tout, seulement certains symptômes et que les améliorations n'étaient que partielles, n'a rien changé à leur position,

- ensuite le poids persistant de l'hospitalisation et surtout à partir de 1990 sa consolidation comme soin majeur, l'utilisation de la contrainte étant facilitée : à nouveau la psychiatrie est passive et se soumet à la demande imposée par la société (l'environnement ou l'État) ; selon celle-ci il suffit d’hospitaliser : ‘être entre quatre murs avec des soignants soigne’ ; nous avons vu que cela ne soigne que si les soignants ont une formation très poussée, continue (cette formation sur le plan relationnel aujourd’hui est inexistante) et que même dans les meilleures conditions cela ne soigne qu’une partie des troubles, car le patient hospitalisé est dans un lien de dépendance très serré ; l’essentiel du soin se déploie vraiment à partir du moment où le patient évolue dans le tissu social, s’appuyant sur sa liberté,

- et tout au long de cette période la psychanalyse va, paradoxalement, conforter cette passivité de la psychiatrie en attendant la ‘demande’ des patients ; ce qui se conçoit pour les névroses, mais n'a aucun sens pour les personnes dites psychotiques puisqu'étant dans la méconnaissance de leurs troubles elles ne demandent rien, pensant n’avoir besoin de rien.

Au total la psychiatrie, qu'elle soit de service public ou libérale, est restée dans une position passive, attendant naïvement la demande des psychotiques, … qui ne demandent rien. Le paradoxe est de constater que la psychiatrie biologique et la psychiatrie relationnelle, pour ces diverses raisons, ont fait alliance pendant toute cette période, ne soignant que sous contrainte en internant, et restant passives malgré les demandes des familles.

Comment s'étonner de ce que la loi 2010 devant l’insatisfaction des familles et de la société (l’accès aux soins est kafkaïen) force la psychiatrie à faire un pas de plus dans la passivité, grâce à l'idée d’une obligation des soins ? Et qu'entre-temps soient proposées comme solution extraordinaire les équipes mobiles d'urgence venant à domicile pour faciliter la mise en place des hospitalisations sous contrainte en lien avec la famille.

Il est temps de reprendre le propos de Lucien Bonnafé avec toute l'efflorescence de son langage poétique, tenu pour dérisoire précisément sous prétexte qu’il se sert de la poésie (créativité), alors que d'une part il proposait de remplacer la passivité par une posture active, et que d'autre part il maintenait forte la réalité de la folie non comme processus destructeur mais comme irruption de la créativité, c’est à dire comme enrichissement.

Reprenons les mots mêmes de Bonnafé, car c'est là que la surprise nous attend :

« Allez sur l'agora, vous les psychiatres, interrogez les patients. Demandez leur « Amis ! Qu’y a-t-il à votre service ? ».En réalité cette note poétique surréaliste a été écartée sous prétexte qu’elle faisait sourire : ‘’Mais qu'est-ce que l'agora ? Du grec ! Pourquoi du grec ? Interroger les passants sur la place publique et surtout avec les psychiatres ? Mais c’est se transformer en funambules ridicules ! Voyons, nous sommes en France et avec des gens simples, voire démunis ou désorientés, sans culture ni désir, nous n’allons pas perdre notre temps avec de la pseudo-poésie.’’ Pourtant dans ce travail d'accueil, dans toute attitude d’accueil, c'est bien cette posture active qui est la réalité la plus importante : c’est un mouvement actif vers l’autre, à la fois attentif et léger, nuancé et pudique.

Ce que propose Bonnafé c'est que l'essence de la folie, ses aspects d’originalité, de surprise, de subtilité, d'inattendu, soient tout à fait compris comme étant des caractères fondamentaux qu'aucune approche ne doit chercher à asservir, à éteindre, a minimiser, à écarter. Trop de sérieux d'emblée tue le soin psychique. Avec détermination la raison écrase et dévalorise, alors que nous savons très intimement tous que tout geste créatif, depuis le plus modeste (un mot, un bouquet de fleurs sur la table, un sourire) au plus extraordinaire (un poème, un concours, un tableau de Turner ou l'équation d'Einstein), prend sa force et sa vérité dans l'irrationnel. Tout travail psychothérapique solide est marqué de ce sceau, et se situe à ce carrefour de la raison et de la déraison.

Ainsi l'accueil, sa démarche, sa recherche sont au cœur de ce qui nous préoccupe en ayant comme origine cette formulation claire faite par les familles en 2001 lors de leur union avec la FNAPSY à propos des personnes qui souffrent et ne le savent pas. « Ces personnes ne demandent rien. »

La question est : La psychiatrie moderne est-elle capable de prendre une posture active dans la rencontre, c'est-à-dire est-elle capable de se mettre ACTIVEMENT à la disposition de tous ? Aller vers ceux qui souffrent au lieu d’attendre une demande qui ne peut être directe? Ecouter, conseiller, alléger, voire réorienter les personnes en difficulté sociale en intégrant les acteurs sociaux dans son accueil, accompagner vers les soins les personnes qui ont des troubles psychiques graves, leur proposant de les suivre en prenant le temps suffisant, tout ceci activement.

Cette position active de la psychiatrie est celle qui consiste à décider de se mette en situation d'affirmer elle-même, qui est soignable, qui elle peut soigner, sans laisser croire qu'elle peut tout faire, face aux difficultés et souffrances psychiques énoncées par les différents membres de la société. Il est tout à fait inadéquat qu’elle intervienne sur les souffrances psychiques existentielles, même si elle peut être amenée à en parler, au même titre que toute autre homme ou femme.

Enfin ce travail d'accueil des personnes ayant des troubles psychiques graves doit impérativement être réalisé par les soignants qui vont les suivre lorsqu’elles auront besoin de soins ; il ne saurait être séparé de la continuité des soins. Il est donc criminel de séparer le temps d’urgence-accueil de celui des soins, cela rajoute une nouvelle rupture en créant des liens nouveaux avec des inconnus, leur faire confiance, alors que l’essai précédent a débouché sur un abandon. Chaque équipe de secteur doit assumer ce temps préalable du soin qu’est l’accueil, si riche parce que naïf, à l'état naissant, attentif à ce qui est neuf et nouveau. À partir de là seulement elle peut décider qui elle soigne. Cependant elle sait qu'elle soigne nécessairement tous les patients présentant des troubles psychiques graves dès qu’elle les a rencontrés jusqu'au moment où des relais ont pu être pris ; ces personnes, du fait de leurs troubles sont sans demande. Les soignants sont liés par leur déontologie.

Cette posture active de la psychiatrie lui permet de se placer par rapport à la société d'une façon ouverte acceptant toutes les questions que la société lui pose, tous les approfondissements sur les conditions de vie dans les cités ; mais ensuite après avoir accepté de donner cet éclairage, elle se doit de refuser d'intervenir sur les questions qui ne sont pas de son ressort et qu'elle ne peut résoudre : elle ne peut prendre parti sur les choix politiques susceptibles de rendre heureux ou malheureux ; le bonheur ne fait pas partie de sa charge de travail, contrairement à ce que cherche à installer le rapport Morizet- Kovess.

Il ne saurait donc être question que les psychiatres se laissent enfermer dans cette position passive que voudrait imposer la future loi 2010 et ses ‘obligations’ ; au contraire elle se doit d'affirmer son indépendance au même titre que la justice, faute de quoi toute appréciation d’inconduite par un citoyen à l’égard d’un autre citoyen sera une raison suffisante pour entrer dans le cercle de l’obligation de soin par la garde à vue de 72 h puisqu’il n’y a pas eu de filtre préalable grâce à un temps d’accueil, réalisé en toute liberté et avec le temps suffisant.

Pour conclure : l’origine de la situation actuelle vient bien de la ‘posture passive’ prise par la psychiatrie à l’égard de la société, ce n’est pas en raison de la nécessité de remplir une mission sociale que la psychiatrie n’a pas à prendre une position active

Un objectif : que toutes les équipes de secteur créent des espaces d'accueil dans leur secteur et soient en posture active et d’abord pour construire les voies de l’accès aux soins.Guy Baillon, psychiatre des hôpitaux 

Tous les commentaires

Psstt, Guy, salut!

En prime, comme info, pour nous faire un peu rire si nous n'avons pas les lèvres trop gercées:

Les textes mettant en place les structures de jour dans les établissements privés stipulent explicitement que "l'accueil ne devra pas être compté en temps de soins ouvrant droit à tarification"...

Marrant, non?

Juste une remarque, si tu permets, (avant d'aller faire de l'accueil dans ma structure bidon mais existante comme lieu habité):

Tu dis toujours LES psychiatres... sachant que le défaut majeur des médecins est leur incapacité culturelle à "faire corps", y compris dans l'adversité, il me paraît paradoxal d'user de l'article défini globalisant pour en parler. Disons: "nombre de ps..."

Et encore, relativement à la passivité dont tu décris les formes ici, ne serait-il pas judicieux de parler davantage des "équipes psy"?

Historiquement, les CEMEA (pour les non-initiés centres d'entraînement aux méthodes d'éducation active) ou la FNASM (pour les mêmes fédération nationale d'aide à la santé mentale) ou d'autres encore ont eu la sagesse de s'étayer des forces des équipes pluridisciplinaires pour forcer les fronts de, justement, l'opposition passive à l'application de la circulaire du 15 Mars 1960 sur la mise en oeuvre du Secteur de Psychiatrie Générale.

De nos jours, il me semble que pour politiser activement les positions agissantes en faveur de l'accueil des gens, singulièrement en face de la libéralisation marchandisée des soins (de toutes natures d'ailleurs) il conviendrait de re-fédérer non pas les psy, même ceux qui se pensent unis en étant syndiqués, mais les historiques et les nouveaux groupes de recherche, de réflexion et d'animation collectives.

Unité de temps, unité de lieu, unité d'action: classique en cas de tragédie, et c'est le cas; donc il me paraîtrait intéressant de sortir du tiroir à oubli la "task force" qui avait mis en place les Etats Généraux de Montpellier, comme outil au service de cette "re-fédération" dont je parle.

Allez, je pars bricoler du lien, en toute Bonna Fé, et sans keufferie pour "agrafer" mes interlocuteurs qui ne me demandent rien, mais sont si contents d'être "colloqués à bon escient"

 

PS. Désolé, dans l première version, j'avais, ô inconscient! oublié la phrase relative à ma proposition.

Amitié, JC

Merci Pleineaile

de cette fidélité

cette attention au détail qui révèle la légèreté de l'argument ! et de celui qui le porte

 

"La" perle c'est de toute évidence l'élimination de" l'accueil" de tout hôpital de jour !!!!! dans la réglementation en cours

totale incompréhension de l'administration

D'où la règle: ne jamais laisser un administrateur écrire seul, être toujours à ses côtés et lui faire visiter les soins

Bientôt on reviendra à l'autre consigne des années 60 -70: refusant que toute "réunion" soit reconnue comme temps de soin, c'est déjà dans les cartons maintenant

En fait la seule possiblité de budgétiser l'activité psy c'est un forfait par habitant, ce devrait être notre objectif

En dehors de celapoint de salut pour la psychiatrie.

Je crois fondamentalement à l'équipe et son travail, il n'empêche que la responsabilité collective est assumée par le chef

si une équipe n'a pas à sa tête un chef qui assume de représenter l'équipe et de la maintenir en éveil, celle ci s'endort

l'un n'existe pas sans l'autre

il n'ya que les CEMEA qui ont su mener ce combat

par contre je reste sur ma réserve sur ton propos: quand à la lourdeur et l'évanouissement de la task force de Montpellier

mais bon il en faut une pour l'avenir

trouvons là, c'est urgent

amitiés

guy

Newsletter
Je m'identifie