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Les Adieux à la reine, un film de Benoît Jacquot

Le film démarre sur Sidonie (Léa Seydoux), dans son lit, seule,  qui se réveille. Elle s’endormira, si l’on peut dire, à la fin du film, sur ces derniers mots prononcés à son sujet alors qu’elle disparaît dans la nuit : : « Bientôt je ne serai plus personne ». Trouvaille magnifique. Car si ce mot se justifie du point de vue de l’histoire que nous venons de vivre, il est aussi fort signifiant du point de vue du cinéma et pourrait être dit de tout personnage de cinéma ou de théâtre : « Bientôt, quand la salle se rallumera, je ne serai plus personne », j’aurai quitté cet espace imaginaire qui m’a fait vibrer et exister : je serai exposé à la pleine lumière de la  réalité qui fait mon quotidien. Le cinéma a quelque chose de spectral. Ce qui se déroule sur l’écran et auquel on croit est purement imaginaire mais, ô combien, vivant. Cà ne dure que le temps de la projection. Incandescence et fulgurance  de l’image. Il y a donc  urgence à être réveillé pendant le film pour vivre !

Filons plus loin la métaphore. Cette attention, cette captation du spectateur est à l’image même de la relation passionnelle, ardente et silencieuse qui s’établit entre Sidonie jeune, adolescente et la reine, captatrice, à laquelle elle est soumise. Elle est littéralement happée par elle, elle n’existe que sous son regard,  totalement dévouée à son service. Image même du spectateur empoigné par ce qu’il voit. Impossible de s’en détacher (lorsque le film est bon !). Et en même temps, séduit : il en redemande.

Le film est un récit linéaire  qui se déroule sur 4 journées à Versailles, le premier jour étant le 14 juillet 1789.  Il adopte le point de vue des serviteurs, des servantes et parmi elles, Sidonie, qu’il ne lâche pas. Nous ne verrons jamais le peuple de Paris, ni la prise de la Bastille. Hors champ évidemment sans cesse présent dans la tête du spectateur qui connaît l’histoire. On pense au Titanic, et aux chaloupes que sont ici les calèches. Tout se passe dans le château de Versailles, dans un huis clos spatio-temporel. Evidemment, la dramaturgie vécue dans cet espace-temps versaillais confronté aux évènements parisiens est très puissant : dans un tel contexte où peu à peu un vent de panique va souffler, tout s’accélère et s’amplifie : tant du point de vue politique que psychologique, relationnel, sexuel.  Les personnages se dévoilent, face à la catastrophe pressentie. Car on vit l’instant présent  avec Sidonie et les autres personnages, on ne les précède pas.  

La mobilité de la caméra participe de ce chaos, de cette urgence où tout peut survenir à chaque instant, comme si la caméra vivait cette instabilité. Benoit Jacquot filmait déjà de cette manière  Virginie Ledoyen dans les couloirs d’un hôtel  dans « Une fille seule ». Sidonie, qui est de tous les plans, est filmée de très près, à sa hauteur, en caméra portée, dans les couloirs , les chambres, les salons, les caves plus ou moins lugubres,  comme si celle-ci épousait ce que vit Sidonie, avec ses changements de rythmes, ses doutes, ses questionnements. On est avec elle. Parfois, les plans deviennent fixes, parfaitement cadrés lorsque le regard de Sidonie se pose, en particulier dans la chambre de la reine et particulièrement ce plan : lorsque la reine ne la remarque pas, ne la regarde pas et qu’elle n’est plus personne.

Pour le spectateur, bien qu’historiquement situé dans un autre siècle le film se déroule au présent et nous parle du présent. « Quant aux temps présents, nous dit Benoît  Jacquot dans un entretien, là, maintenant, immédiatement, je pense au palais de l'Elysée le soir du second tour (rires). Il va y avoir une espèce de ruche, de couloir, de trucs à emporter, de trucs à cacher, à brûler même... On peut imaginer Carla Bruni en Marie-Antoinette ! » Grandeur et décadence de n’être plus personne.

 

Guy Baudon, 25 mars 2012

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