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Wenders, Skolimowski, Bergman

En avril, je suis allé voir deux films dont la critique disait le plus grand bien et dont les auteurs m’étaient chers : Pina de Wim Wenders et Essential Killing de Jerzy Skolimowski. Je suis sorti de cette double projection avec les mêmes sentiments : deux auteurs qui n’auraient plus rien à dire, dont les films tourneraient à vide. Et le savoir faire, évident, de chacun d’eux (utilisation de la 3D, mouvements de caméras, décors, bande son, rythme du montage) ne change rien à l’affaire ! La performance prend le pas sur l’enchantement. Etonnement d’autant plus grand que j’avais écouté Wenders à la radio parlant magnifiquement de Pina Bausch : il donnait vraiment envie de voir son film ! Mon désenchantement en sortant de la salle fut à la mesure de mon attente et de mon désir.

Me vint alors en mémoire le dernier film du vieil Ingmar Bergman : Saraband. Un film avec quatre acteurs : un vieux couple, le fils et la petite fille. Il leur avait dit avant le tournage : "Vous êtes des professionnels, il s'agit juste de dix dialogues avec un prologue et un épilogue mais cela ne sera pas toujours facile. C'est ma dernière production : c'est la pièce qui compte et je serai avec vous sans aucun égard." Quand il dit « avec vous », il dit aussi « avec moi sans aucun égard » ! Comme si le film le traversait, comme s’il était dans l’obligation nécessaire parce que vitale de lui donner vie. Et comme il va au cœur de son sujet à mains nues, il filme avec une sublime simplicité, au plus près des corps et particulièrement des visages, avec la précision et la technique d’un Bach écrivant une sarabande.

Première différence : un grand film naît d’une nécessité intérieure. Rien de cela dans les derniers films de Wenders et Skolimowski. Très peu d’engagement de leur part. Ils filment comme s’ils étaient extérieurs à leur sujet. On voit des corps performants et qui s’exposent dans des décors souvent impressionnants, sous le regard et la caméra-œil du maître, de l’entomologiste. Corps objets.

Bergman filme aussi des corps, et particulièrement des visages, mais ils sont vivants : ils souffrent, ils éructent, ils crient, ils se confient, ils se souviennent, ils s’aiment, ils se livrent, ils s’écoutent, ils s’affrontent. Ils parlent et se parlent. Corps sujets auxquels Bergman donne le maximum de lui-même parce qu’il est en écoute constante de cette voie intérieure qui guide son film.

Deuxième différence : d’un côté, chez Wenders et Skolimowski, on a affaire à des corps mutiques (Wenders pousse cela à son extrême : il a fait parler quelques danseurs, mais leur visage restera muet), de l’autre, la parole engage le corps. Aux corps parlés par la performance et marqués par la souffrance : celle que l’on s’impose chez Wenders, celle que l’on subit chez Skolimovski, Bergman nous montre des corps et des visages mus par la parole : l’enveloppe charnelle du personnage-comédien devient spirituelle.

Troisième différence, chez Wenders et Skolimowski, on voit la technique, la performance : regardez ce plan, ce cadrage, ce mouvement, ce raccord… Chez Bergman, la technique est évidemment présente (1) mais elle disparaît, sublimement simple, au service du sujet : l’être humain. Il y aurait beaucoup à dire sur ces cadrages où les visages en gros plans se livrent nus à la caméra et à un spectateur concerné, intelligent, touché.

On me dira : l’univers de Bergman n’a rien à voir avec celui de Wenders ou de Skolimowski. Certes. Mais dans ces trois films, un seul scrute l’âme humaine, en définitif le seul sujet qui vaille.

Guy Baudon

29 avril 2011

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(1) Il tourne en multi-caméras de télévision haute définition dans un vaste studio de télévision, avec, sans doute, une bonne cinquantaine de techniciens employés à la préparation des décors, de la lumière, des sons (pas de post-synchronisation), des caméras.

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