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L'Idée de 68 expliquée à mes parents

Nous allons bientôt célébrer un double anniversaire: les quarante ans de Mai 68 et la première année de sa contre-révolution, l’avènement du sarkozysme. Après que nous avons souffert depuis 2002 le retour du refoulé réactionnaire, mai 2008 apparaît aujourd’hui comme le mois de tous les possibles. Possibles de la crise à grande échelle, possibles des réformes dont nous parle une droite décomplexée mais aussi les possibles interdits, ceux nés de notre imagination et qui voudraient contredire le réel.

 

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Les lycéens des quartiers périphériques, ostracisés par Paris pour des raisons socio-ethniques déboulent maintenant sur le pavé parisien comme leurs aînés prodigues l’avaient fait auparavant, les sans-papiers rappellent la France tertiarisée et globalisée à la présence de ce nouveau prolétariat qui la fait vivre, l’internet et les nouveaux modes de communication viennent chatouiller l’ordre médiatico-politique qui a décrété la Révolution comme révolue. De multiples secousses perturbent les rouages d’une machine que l’on pensait depuis la chute du Mur établie pour l’éternité : Fukuyama ne disait-il pas que l’histoire était finie ? Malheureusement pour les penseurs du bonheur néo-libéral, le village planétaire laisse çà et là réapparaître des quartiers, des faubourgs, des banlieues ou pire encore des « non-lieux » selon l’anthropologue Marc Augé. La complexité de la réalité résiste subrepticement au story-telling du pouvoir et l’on sent monter dans la société ce que les médias auto-légitimés appellent des « inquiétudes ». La faute au « pouvoir d’achat », à la « mondialisation », aux pauvres mêmes qui ont, comment ne pas le comprendre, l’envie à leur tour de devenir riches.

 

 

Mai fait donc peur, nous attendons dans la soirée les explications de M. Sarkozy pour nous rassurer, relancer l’optimisme des marchés, des ménages, nous dire comment nous avons raison avec lui de nous arc-bouter sur notre territoire privilégié et affirmer avec Rocard en son temps que la France ne peut pas recevoir toute la misère du monde. Mai fait peur parce qu’il circule dans notre inconscient collectif comme un mauvais cauchemar, ce mois où l’onde de choc internationaliste toucha enfin la France, ce mois où la « jeunesse de tous les pays » s’est unie dans une nébuleuse incontrôlable. Impensable Mai dirent ses contemporains comme personne n’aurait « imaginé » la chûte du Mur. La France s’ennuyait à l’époque mais les temps ont bien changé, nous sommes rentrés dans la « surmodernité », « le travail rend libre » dans le monde de la « libre-entreprise », nous sommes tous égaux dorénavant, entrés dans un monde de « collaborateurs » comme le prétend fièrement Wall-Mart aux Etats-Unis. Mais la Conviction est ennemie de la Raison répond l’aphorisme nietzschéen et le discours se fissure comme 68 fut « la brèche » du régime gaulliste (voir impérativement la nouvelle édition de ce texte écrit par Morin, Lefort et Castoriadis).

 

 

68 est devenu un « événement », réduit à être clos, fini, il n’est et ne sera plus, circulez, rien à voir. Quelques dépositaires de son héritage racontent, comme Glucksmann le repenti, ce qu’a été ce grand mystère de l’Histoire de France, « mai 68 ». Alors peut-être au XXIème triomphant enseignerons-nous à nos enfants cette rupture qui a apporté la liberté sexuelle, le féminisme, la critique de la société de consommation comme la Révolution de 1789 a détruit l’Ancien Régime et accouché des Droits de l’Homme. 68 appartient donc à tout le monde, l’événement fait partie de l’identité nationale, in fine, même si la droite nostalgique espère encore le nier. Mais les lucides voient dans Sarkozy le produit de 68, l’individu conquérant, le libertin insatiable, l’angoissé ambivalent face à un pouvoir transcendantal. Sarkozy, icône par excellence de l’après-68, il n’est plus que le corps terrestre du roi, envolée la magnificence du gaullisme. Et pourquoi être surpris alors quand dans un reportage de France 2, l’animatrice post-moderne, compagne d’un UMPiste et nièce d’un présentateur-télé-du-dimanche-ex-soixante-huitard, nous affirme, femme fatale, que les vrais héros de 68 ont été les Compagnies Républicaines de Sécurité.

 

 

Mais 68 ne se réduira pas à ce seul statut « d’événement », mai 68 est une idée qui parcourt notre siècle enfin devenu deleuzien. Le philosophe de Vincennes le rappelait dans une interview posthume, la peur de 68, c’est le Devenir sur la place publique. Qu’est-ce à dire ? Que le contenu du socius, trop longtemps refoulé, impose sa présence inaliénable, sans coup férir, se saisisant du premier alibi venu pour éclater. Qu’est-ce que le 68 du 22 mars, si ce n’est le désir évident qui porte des hommes à rejoindre des femmes et former un nouveau groupe, une nouvelle humanité créatrice ? 68 est une idée-force, c’est-à-dire que la rencontre des corps crée de nouveaux agencements politiques et son héritage est infini. L’idée 68 circule telle un virus dans les banlieues qui reprennent la trilogie « Liberté-Egalité-Fraternité » ou contre le CPE pour révéler la nouvelle condition précaire de la jeunesse française, au cœur de la mondialisation dans les forums sociaux qui ont ponctué l’actualité de la pensée critique ces dernières années, dans les universités où le savoir ne devrait plus être utile… qu’à la Loi du marché.

 

 

L’Idée 68 n’a ainsi d’héritiers que ceux qui font vivre la pensée émancipatrice, qui réinterrogent quotidiennement leur singularité et l’ordre du monde. Parce que 68 impose la matérialité du présent comme espace de vie contre la tendance éternelle à la naturalisation du champ social. Plus qu’une seule « mémoire » agissante, selon Benjamin Stora, 68 porte en germe un régime de sens, un rapport au monde qui nous habite irrémédiablement, une posture critique qui nous place simultanément dans, hors et contre l’ordre des choses. Mai 68 existe à chaque moment qu’un citoyen lambda s’empare de l’espace médiatique pour en faire un espace publique et par sa seule existence manifester l’étendue des possibles. Le 6 mai 2007, j’étais en Bolivie avec quelques amis français expatriés ; nous avons beaucoup pleuré et bu beaucoup pour exorciser nos angoisses, de la chicha, la boisson indigène et depuis l’autre côté du monde, j’ai eu ce sentiment ambivalent entre la honte et la fierté d’être français. Les amis boliviens nous ont alors proposé de mobiliser une foule généreuse sur les places de Cochabamba et proclamer haut et fort, depuis l’autre rive de l’Atlantique, que la France de Sarkozy n’était pas celle qu’on voulait, pas celle qu’on aimait. Nous n’avons finalement rien fait et de cela j’ai encore honte. Cet « événement » aurait dû s’appeler en référence à mai 68 le Mayo francés, le mai qui fait peur, le nôtre.

 

Gwénael Glatre

 

Voir le site du 69.3, Le journal-mouvement de Rennes qui sort du Printemps français, autrement appelé le Mouvement anti-CPE.

 

 

 

 

Tous les commentaires

Vous savez, Gwenaël, en 1968, ceux qui ne voulaient pas entendre ce qui était en train de se passer appelaient déjà cela "les événements de 68" ! "Evénement", il n'y a pas plus réducteur, comme mot ! J'avais 15 ans tout juste et l'impression que tout allait se jouer là. Et EFFECTIVEMENT beaucoup de choses (sur les femmes, sur le fait que l'enfant est devenu une personne, sur l'éducation et l'autorité en général et beaucoup d'autres choses encore) se sont jouées là. La preuve ? Vous êtes historien, n'avez apparemment même pas 30 ans et vous en êtes conscient ! Donc quoiqu'il arrive, quoiqu'il se dise 40 ans plus tard, c'est un succès... Cordialement PS: je crois avoir compris à quel propos vous m'avez choisie pour être un de vos contacts et suis parfaitement OK !

Merci "grain de sable", je conseille un article de Philippe Artières si je ne me trompe sur la question de "l'événement" comme on parle de 68 dans le dernier Magazine littéraire (sur les idées de mai 68) et je rappellerai juste qu'on parlait aussi, la droite, "d'événements" en parlant de la guerre d'Algérie, la notion d'événement en histoire est très riche et on n'a pas fini de la retourner dans tous les sens, je n'aurai pas la prétention ici d'approfondir plus vus le nombre colossal de travaux sur la question par des personnes qui ont accumulé beaucoup plus d'années que moi dans leur vie. Mais nous devons impérativement repenser l'événement comme agissant, comme une irruption dans le champ social, en oubliant l'idée de rupture radicale qu'engagerait cet événement. Il faut oublier l'avant et l'après 68 comme schéma fixe dans nos mentalités, tout en sachant que ces années ont engagé un profond bouleversement ou selon Morin, une "transmutation culturelle". Barbarisme qui peut paraître ridicule, mais nous devons juste rappeler que derrière ou avant ou en amont d'un "événement", il y a des corps, des vies, des amours, des pensées, des agissements, des rapports de force qui traversent l'histoire et nous habitent toujours. Je voulais dire ici que mai 68 est plus que jamais présent dans ses effets, ses prolongations, mai 68 comme 1789, et cela contre Furet pour ceux qui sont au courant des cycles historiographiques, ces révolutions nous habitent et nous habiteront toujours tant que nous parlerons de France en français. J'ironise dans mon texte mais ces dates sont notre héritage commun, notre "identité nationale" comme nous le dirait Hortefeux s'il n'était pas fachisant. Je le réaffirme, la République vient de la Révolution, la démocratie française a commencé radicalement le 21 janvier 1793 quand nous avons assassiné Louis XVI. Ou selon Sartre, "nous sommes condamnés à être libres" Salutations, je n'ai pas d'autre raison de vous avoir invitée à être mon contact que celle de vous croiser toujours dans nos commentaires, nous poursuivons ensemble 68, merci. A bientôt, Gwénael.

De sel, pas de sable, j'y tiens !!!! Le grain de sable est celui qui fait gripper la machine, tandis que le grain de sel, c'est autre chose, c'est celui qui se contente de jouer la mouche du coche tout en apportant, peut-être, un goût légèrement différent !

Oh excuse moi, je t'avais déjà vue râler en plus pour le sel que tu nous apportes. Je suis enchanté d'être de tes contacts, j'attends les prochains commentaires, quand même... On reçoit à la maison alors, clin d'oeil, il est trois heures pour moi, bonne nuit.

Voir l'article de Kristin Ross dans le Diplo, une historienne américaine qui se penche sur "Mai 68 et ses vies ultérieures" avec beaucoup plus de matière que mon billet, à voir ici "Mai 68, la mémoire et l’oubli": http://www.monde-diplomatique.fr/2008/04/ROSS/15843

Comme le fait remarquer à juste titre Katharina Von Bülow, l'étincelle de la nébuleuse incontrôlable de 68 fait cruellement défaut aujourd'hui. Qu'en est-il aujourd'hui de la visibilité du Devenir sur la place publique, lorsque les idées-forces font corps sur une toile virtuelle ? Dans un régime totalitaire, chacun a le droit de penser ce qu'il veut, mais il ne faut pas que cela se sache dans la cité. Le pouvoir silencieux des technologies de communication de masse, cette grande entreprise de crétinisation amplificatoire, orchestre le spectacle de la commémoration et de ses commentaires, devant un public pour qui la consommation du confort moderne et la possession de ses objets technologiques sont devenue la seule condition d'existence.

Bonjour Gwénael, Merci de parler de "sur-modernité" et non pas de postmodernité. Même si plus loin tu fais une allusion à l'inteview de Sarkozy en qualifiant la journaliste de postmoderne. Travaillons à l'alignement des mots et des choses. La postmodernité devrait s'appeler surmodernité, comme tu le fais, ou alors "excès de modernité" pour reprendre un concept de Adorno et Horkheimer. Je te serais reconnaissant de préciser ton idée, merci, bel essai, même si tu balaie beaucoup de chose sans trop laisser le temps de tirer les petites ficelles qui pourraient faire du bien. Mais on est sur un blog, pas dans une discussion savante, pas vrai?

Si vous permettez, sabine Kraus et FDI, je répondrai plus tard à vos remarques, vos prolongements, votre "idée 68" à vous, je ne m'attendais pas à ce qu'on me provoque sur mes jeux de mots entre "surmodernité", postmodernité, modernité avancée pour certains, hypermodernité, des dizaines de termes ont été proposés depuis une petite cinquantaine d'années pour caricaturer notre époque, c'est que en tant qu'historien, je joue de ces concepts que j'aurais plutôt tendance à utiliser avec ironie ou en les pensant comme des "paradigmes", des lectures de l'histoire. je ne peux donc pas répondre tout de go, comme çà, je ferai dès que je peux un billet sur "sociologie du temps présent, modernité avancée ou post-modernité?", un bouquin qui fait la synthèse de toutes ces pensées et écrit par Yves Bonny, prof de socio à Rennes 2 avec qui j'ai monté ATTAC-Campus dans cette même université et que je considère comme un ami. Je me risquerai alors à faire une fiche de lecture de cet ouvrage réservé aux spécialistes et qui, je crois, n'a pas vraiment franchi le "Rubicon rennais"... Sympathiquement, Gwénael.

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